Mamzelle Paula, star d’un bar sans frontières

Enfant de la misère, Paula est devenue au fil du temps une célébrité de La Réunion : elle a fait du cinéma, a inspiré un séga et un rôle au théâtre. Elle n’a donné son cœur qu’à un seul homme et avait pour devise : « le chien qui ne marche pas ne ramasse pas d’os ». Paula marcha et traça sa route même si sur la fin, elle devait s’aider de béquilles. Voici l’histoire de Paula Olivia Crezo, alias Mamzelle Paula, truculente reine des nuits portoises pendant plus de quarante ans.


Un petit tatouage sur la cuisse gauche


Un petit tatouage sur la cuisse gauche — deux initiales — était la seule brèche dans la carapace de Paula, souvenir de celui qu’elle avait aimé, un militaire nommé Thésie. Mais au bout de six ans d’amour, Thésie avait regagné la France : « Tchao et à bientôt ». Il n’est jamais revenu.

Paula semblait sortie d’un film de Fellini. Imposante, crainte et respectée, objet de légendes sulfureuses et farfelues, de fables grivoises, présentée tantôt comme une mère-poule pour les pauvres filles qu’elle recueillait, tantôt comme une mère-maquerelle régnant sur les nuits portoises. Chacun projetait ses propres fantasmes sur le mythe de Mamzelle Paula, elle qui n’avait qu’un regret : ne pas avoir eu d’enfant.

Née au Tampon le 29 juin 1913 dans une famille de planteurs, Paula n’a pas connu l’école mais les champs de maïs à l’infini où elle grattait la terre pour cinq centimes par jour. Alors, en 1932, puisque « le chien qui ne marche pas ne ramasse pas d’os », Paula Olivia Crezo, 19 ans, quitte le Tampon ; ses pas l’amènent jusqu’à la petite cité ouvrière du port de la Pointe-des-Galets. 

Paula Olivia Crezo, quelques semaines avant de mourir...
Paula Olivia Crezo, quelques semaines avant de mourir.

Ceux qui vont en mer et celles qui restent à terre…


« Quand j’ passe à l’île de Java / Je vais chez Leïla / Elle a un p’tit commerce à elle / Elle travaille que dans la dentelle (…) Le port pavoisé est si beau / On en reçoit de pleins bateaux / Les journées sont pas assez longues / Pour faire plaisir à tout l’ monde »1

Comme nombre de villes portuaires, celle du Port de la Pointe-des-Galets, créée en 1895, escale des marins au long cours dans l’océan Indien, cristallise coups de foudre et amours sans lendemain.

Entre ceux qui vont en mer et celles qui restent à terre, le marchandage se traduit par de brèves relations et le plus souvent par une passe. Les filles de joie rabattaient dans les cantines et les bars de la ville et celles que l’on surnommait les « montabor »2 tournaient autour des bateaux et s’invitaient dans les cabines.

Un entrefilet dans la presse (La Patrie créole) de 1913.

Cabanons sordides, appelés « chambres garnies »


Si bien qu’en 1914, la presse locale s’émouvait « des mœurs, de la moralité et de l’hygiène » régnant dans la cité portuaire et ce malgré un arrêté municipal pris un an auparavant pour « enrayer le mal ».

L’article pointait du doigt la police municipale, accusée de ne faire « son devoir qu’à moitié, ayant par-ci par-là des accointances à ménager ».

Plus loin, le journaliste révélait que « sans autorisation officielle, des bars bien connus sont de fait de véritables maisons de tolérance. Ces bars, tenus par d’anciennes femmes galantes, vestiges d’une vie de débauche et d’aventures, sont constitués d’un matériel délabré, une ou deux tables boiteuses et quelques chaises dépaillées, une étagère garnie de bouteilles vides et un comptoir où trône la tenancière. Et c’est tout. Mais il y a l’arrière-cour, où s’ouvrent des cabanons sordides, dénommés chambres garnies, occupés par des pensionnaires fixes, ou loués selon le cas au jour le jour, ou à la saison, pour les habituées des quartiers qui y viennent à chaque arrivée de navires ».

A  gauche, le livre de Marcel Mouillot, publié en 1935. A droite, esquisse d’un portrait de Marcel Mouillot par Amedeo Modigliani.
A gauche, le livre de Marcel Mouillot, publié en 1935. A droite, esquisse d’un portrait de Marcel Mouillot par Amedeo Modigliani.

Mam’zelle Dada, mam’zelle Cécile, mam’zelle Verveine


En 1930, Marcel Mouillot, voyageur de passage, peintre et capitaine au long cours, évoque3 la naissance du port4 qui, au fil du temps, a entraîné « la ruine de la rue de l’Est » à Saint-Denis, une rue mal famée dont on ne prononçait pas le nom trente ans auparavant. Les « mam’zelles » y louaient de modestes cases « où logent maintenant d’honnêtes familles de petits Créoles, de Cafres ou de Malabares ».

C’est par le chemin de fer que le « commerce spécial » — pour reprendre les termes de Marcel Mouillot —, le bal, les banjos, les caïambes et le tumulte des nuits blanches désertèrent peu à peu Saint-Denis et sa rue de l’Est pour rejoindre le port de la Pointe-des-Galets et son Cœur-Saignant5.

« Mam’zelle Dada, mam’zelle Cécile, mam’zelle Verveine, en vos cases du Cœur-Saignant, étouffantes, sans ombre, vous souvient-il encore de la tiède fraîcheur marécageuse de votre enfance, sous les varangues simplettes de la rue de l’Est, avec, pour horizon, le rideau de feuillage ténu des filaos ? », s’interroge l’artiste-capitaine.

Le sous-marin “Fulton” dans le port de la Pointe-des-Galets. Photo : André Blay.

Des pièces de lingerie féminine sur les fils électriques


En juillet-août 1930, le sous-marin « Le Fulton » et l’aviso « Vitry le François » relâchent à la Pointe-des-Galets. Une véritable frénésie s’empare aussitôt du village de la Pointe. La population afflue vers les quais. Les cases sont illuminées. Les orchestres et les phonographes résonnent jusqu’à l’aube. De loin en loin s’élèvent des cris et des éclats de rire, des grincements de guitares et d’accordéons, des odeurs de grillades, tant et si bien que le feu prend dans des paillotes alors que des pétards et des coups de revolver retentissent dans la nuit, chassant les meutes de chiens et réveillant « une population qui ne s’étonne pas pour si peu ».

Au matin, Marcel Mouillot se frotte les yeux : au Cœur-Saignant, des pièces de lingerie féminine flottent sur les fils électriques de la ligne du télégraphe, « travail de nuit gracieusement exécuté par l’équipe de mécaniciens du sous-marin ». Dans certaines cases, les lits ont été amarrés aux poutres du plafond : « Ma mère ! L’a mis mon lit en carrousel !

La même année, le chansonnier Georges Fourcade [1884-1962] signe un séga d’anthologie : « La Chanson de Francisco »6, évoquant la vie de Francisco de Dacounias [1841≈1941], alias Cafre Francisco, figure interlope de Saint-Denis qui dormait dans le tronc creux d’un vieux tamarinier. Pour quelques pièces, il chantait dans les rues en s’accompagnant au bobre, et certains soirs poursuivait sa tournée jusqu’au Port. Dans la chanson, Georges Fourcade fait allusion à la prostitution au Port et notamment au Cœur-Saignant : « A vous Maman Clara / Fait pas vout’ l’embarras / Vi sava Cœur-Saignant / Pou rôde un supplément ».

Le Port, au milieu des paillotes et des sentiers-bois-de-lait...
Le Port, au milieu des paillotes et des sentiers-bois-de-lait…

Au milieu des paillotes et des sentiers-bois-de-lait


C’est dans cette atmosphère que Paula débarque au Port, en 1932. Elle a 19 ans. Finie la corvée des champs. Mamzelle Paula est dans la place ! Au milieu des paillotes et des sentiers-bois-de-lait7, des chiens jaunes errants et des cochons noirs divagants, des dockers, des cheminots, des lavandières, des bazardiers et des matelots.

« Je travaillais par-ci par-là », confie Mamzelle Paula en 1988 à une journaliste du Quotidien de La Réunion8.

Au bout de quelques années de « par-ci/par-là » — la plupart du temps, elle était employée comme serveuse dans divers bars de la cité maritime —, Paula s’est tissé un bon réseau et parvient en 1939 [elle a 26 ans] à emprunter un petit pécule pour « monter son commerce ».

La Ville du Port, années 1930/40.
La Ville du Port, années 1930/40.

« Dans les humbles maisons du Cœur-Saignant »


Ainsi démarre la légende de Mamzelle Paula. Quand un navire fait escale, « Chez Paula » est le point de ralliement des marins, officiers et autres capitaines. On y parle créole, français, grec, espagnol, chinois… Mais dès 1940, c’est la guerre, les tickets de rationnement, la faim, le manioc.

La conseillère municipale, Simone Morin, poète à ses heures, dépeint un quotidien de misère : « Dans les humbles maisons du Cœur-Saignant du Port / La fille, au matelot marchande un peu d’ivresse / Et sa mère au matin pria tant à la messe / Pour qu’un bateau enfin, vint du Sud ou du Nord »9.

Débrouillarde, Mamzelle Paula bénéficie pendant la guerre de la générosité des « gars de la marine marchande » qui lui fournissent de temps à autre « un morceau de viande ou une bouteille ».

1919 : la grippe espagnole n'épargne pas Le Port. Clin d'œil anachronique en BD à Mamzelle Paula. 'La grippe coloniale', de Huo-Chao-Si et Appolo, chez 'Equinoxe', Vents d'Ouest, 2003.
1919 : la grippe espagnole n’épargne pas Le Port. Clin d’œil anachronique en BD à Mamzelle Paula. ‘La grippe coloniale’, de Huo-Chao-Si et Appolo, chez ‘Equinoxe’, Vents d’Ouest, 2003.

Un verre de rhum assaisonné de piment


Mais attention, « Chez Paula » est une maison respectable ! Mamzelle Paula tient à sa réputation et s’offusque si l’on ose évoquer une quelconque activité illicite. « C’était des filles de passage qui venaient du Tampon et ne restaient que quinze jours au Port, soutenait Paula en 1988 au Quotidien de La Réunion. Elles buvaient avec le client et après la fermeture, elles faisaient ce qu’elles voulaient. Je n’ai jamais cassé un seul ménage et on m’a toujours respectée ». N’insistez pas, le reste n’est que menterie et « racontars de jaloux ».

D’ailleurs Mamzelle Paula veillait à la bonne tenue de son établissement, affirmant qu’elle n’avait jamais eu besoin de faire appel à laloi10. « Elle savait éconduire avec fermeté tout marin qui semait la pagaille, raconte François Malgorn, dans « Carnet d’un marin » paru en 2007. Paula tenait, caché derrière son comptoir, un verre de rhum assaisonné de piment, qu’elle n’hésitait pas à jeter au visage des plus récalcitrants.

Marcel Ferrère, patron du bar-restaurant « Le Boucanier » au Port, résume : « Chez Paula, les gens se tenaient correctement. Sinon, elle les vidait ! »11

Gilbert Garrigues, en 1953, à bord du navire S/S 'Marie Lætitia', sur lequel il était 'Officier Radio'.
Gilbert Garrigues, en 1953, à bord du navire S/S ‘Marie Lætitia’, sur lequel il était ‘Officier Radio’.

Elle jouait le rôle des « Restos du Cœur »


Officier radio retraité de la marine marchande et originaire de Normandie, Gilbert Garrigues a fréquenté le bar de Mamzelle Paula dans les années cinquante.

« L’escale à la Pointe-des-Galets était l’occasion pour les commandants de faire valider leur rapport de mer par le juge de Saint-Paul. La tradition voulait que le commandant paie à boire au retour du tribunal : tout naturellement on échouait chez Paula ».

Près de soixante ans sont passés et la figure de Paula est intacte dans la mémoire de Gilbert Garrigues : « Parlez du port de la Pointe-des-Galets à un marin, aussitôt son œil s’allume et un petit sourire apparaît : Ah, la grosse Paula ! Sa réputation internationale lui conférait le titre de monument vivant. Elle avait du cœur mademoiselle Paula Crezo ; elle recueillait les pauvres filles tombées dans la misère, si nombreuses à La Réunion. Elle jouait le rôle des « Restos du Cœur », elle les nourrissait et leur demandait seulement d’égayer par leur présence les marins esseulés. Elle prétendait ignorer ce qui se passait après la fermeture du bar… »

Le Port, à quelques pas de la mairie.
Le Port, à quelques pas de la mairie.

« Les cochons noirs et les chiens jaunes pullulaient »


Au bout de la nuit, Paula expulsait les derniers clients et baissait le rideau…

Pour retrouver leur chemin jusqu’au bateau, les marins, titubants et escortés de loin en loin par des bataillons de chiens jaunes, suivaient, à tâtons dans l’obscurité — à quatre pattes pour les plus imbibés — les rails du chemin de fer qui expiraient sur les docks.

« Les habitants importunés lançaient des galets sur les fêtards et rataient rarement leur cible, poursuit Gilbert Garrigues. Cela se terminait par une course à perdre haleine jusqu’à la coupée du navire. Les cochons noirs et les chiens jaunes pullulaient et servaient d’éboueurs sur les quais. Ces chiens à demi sauvages passaient leur temps à sauter sur les femelles, particularité qui avait conduit des marins à surnommer leur commandant « Chien Jaune », rapport à sa réputation de trousseur de jupons », conclut Gilbert Garrigues.

Le navire 'Ville de Diégo Suarez' sur lequel Gilbert Garrigues a travaillé.
Le navire ‘Ville de Diégo Suarez’ sur lequel Gilbert Garrigues a travaillé.

Dans l’effervescence des bars du Port


Au milieu de la clientèle bigarrée de Paula, le député Léon de Lépervanche [1907-1961]12 avait sa table.

Descendant d’un chevalier breton, cheminot, vendeur de manioc pendant la guerre, révolutionnaire, syndicaliste et militant de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen, maire communiste de la Ville du Port de 1945 à 1961, etc. Il avait épousé, deux fois dit-on, une ancienne gagneuse, une autre Paula mais Hoareau.

Sous les dorures du Palais Bourbon à Paris, celui que l’on surnommait affectueusement « Ti Léon » bataillait pour La Réunion et, de retour dans l’île, aimait à se ressourcer dans la clameur des meetings-la-poussière du bazar et dans l’effervescence des bars du Port. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

A gauche, Léon de Lépervanche. A droite, ambiance dans l’établissement de « Maman Paola », par le théâtre Vollard, « Lepervenche, chemin de fer », 1990.

Un « Volcan d’or » pour Maman Paola


Léon et Paula ont rendez-vous, par-delà la mort, le 17 août 1990, à La Possession, vieille terre cheminote et communiste : le décor de l’ancienne gare de la Grande Chaloupe accueille la pièce du Théâtre Vollard, « Lepervenche13, chemin de fer », écrite et mise en scène par Emmanuel Genvrin.

L’auteur situe son action entre 1936, qui marque l’essor du syndicalisme, et 1946, année de la départementalisation. Et nous livre ses impressions sur le personnage de Léon, « aristocrate déclassé, mi-tendre, mi-chef de bande, ascète, porté sur la bouteille, dominé par les femmes et devenu député, mort jeune, abandonné, tel un héros solitaire ».

L’essentiel de la pièce se déroule dans le mythique cabaret de Paula, reconstitué pour la circonstance14. L’étoffe du personnage de Mamzelle Paula — « Maman Paola » au théâtre — repose sur le talent de l’actrice Delixia Perrine, récompensée par un « Volcan d’or ». Dès la première scène, elle s’exclame : « Chez Paola, c’est pas un bordel ».

Delixia Perrine (au milieu) dans le rôle de 'Maman Paola', alias Mamzelle Paula. A droite, la comédienne Rachel Pothin ; à gauche la comédienne Térésa Small. 'Lepervenche, chemin de fer', pièce d’Emmanuel Genvrin, théâtre Vollard.
Delixia Perrine (au milieu) dans le rôle de ‘Maman Paola’, alias Mamzelle Paula. A droite, la comédienne Rachel Pothin ; à gauche la comédienne Térésa Small. ‘Lepervenche, chemin de fer’, pièce d’Emmanuel Genvrin, théâtre Vollard.

Cinéma : Paula star de « Cargo pour La Réunion » !


Jouer la comédie ? Il en faut plus pour impressionner la vraie Paula. Au début des années 1960, le septième art frappe à la porte de son cabaret. Certes, le film « Cargo pour La Réunion »15 — sorti en 1963 et aujourd’hui tombé dans l’oubli — n’a pas bénéficié de l’aura de François Truffaut, de Catherine Deneuve, de Jean-Paul Belmondo, ni des moyens de « La sirène du Mississipi » qui sort sur les écrans en 1969.

Dans « La voix des Mascareignes »16, on apprend cependant qu’une séquence de « Cargo pour La Réunion », une bagarre entre matelots, a été tournée dans l’établissement de Paula. Réalisé par Paul Mesnier17, le film raconte l’histoire d’un « jeune aspirant qui suit les cours de navigation sans grand enthousiasme. En mer, sur le cargo « Ville de Rouen », il aura la brusque révélation de toute la beauté de la nature et une vision nouvelle du métier de marin ».

Le jeune aspirant est incarné par Jean Sagols18. Quant au principal rôle féminin, il est interprété par Liliane Vasseur, inconnue au panthéon des têtes d’affiche. Finalement, la seule véritable star de « Cargo pour La Réunion » n’est autre que Mamzelle Paula ! « Une légende cette mère Paula, s’exclame Maurice, marin et fidèle client. Elle fut la vedette féminine de « Cargo pour la Réunion » où on la voyait entre autre à la barre du navire avec une casquette de marin et sa masse imposante ».

A gauche, l’affiche du film ‘Cargo pour La Réunion’. A droite, le disque de la bande originale du film « Cargo pour La Réunion », dans laquelle on trouve même un séga !

« Haute en couleur, chevelure fleurie, forte en gueule »


A défaut des images tournées par Paul Mesnier, le livre tiré du film19 donne une description à peine romancée d’une soirée dans la taverne de Paula, laquelle est présentée comme « une beauté dont la célébrité couvrit l’océan Indien (Madagascar, l’île Maurice, Bombay…) et qui semblait faite pour la gaieté des navigateurs de ce quartier du globe. Mais Paula n’est plus très jeune et n’a conservé de son aimable potentiel qu’une force devenue herculéenne et une prestance de volumes musculeux impressionnants. Elle tient un cabaret pour la Marine et représente l’ornement essentiel du pittoresque nocturne du Port. De l’imprévu aussi, car l’humeur de Paula est inconstante et les soirées chez elle parfois tournent court ».

Les deux héros, Bélier et Boucheron, vont le découvrir à leurs dépens lorsqu’ils débarquent un soir chez Paula. L’atmosphère dans le bar est déjà « chaude ».

Installés au comptoir, ils observent la tenancière « haute en couleur, large d’étoffe, poitrine aérée d’un ample décolleté, chevelure fleurie, et déjà forte en gueule ». Elle déambule au milieu des tables, trinquant avec les uns, blaguant avec les autres, foudroyant des yeux les plus turbulents quand éclate soudain une bagarre.

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« Paula, terrible et magnifique, se retourna d’un bloc… »


Habitué des tangages, l’orchestre tente de couvrir les beuglements au milieu des chaises qui volent. « Paula, terrible et magnifique, carrait ses kilos sur le ciel nocturne dans l’encadrement de la porte un peu de guingois. Elle se retourna d’un bloc, agressive, l’œil en feu, et vint s’occuper des clients accrochés au bar ».

Bélier et Boucheron n’échappent pas à la fureur de Paula et sont « culbutés avec les autres, se garant comme ils pouvaient des projectiles que la furie heureuse balançait à la force de ses bras aux biceps redoutables ».

Le rire de Paula, « à poitrine soulevée, puissante et inquiétante », met fin à la bagarre. Quant à Bélier et Boucheron, ils s’enfuient dans la nuit et ne retrouvent leur souffle qu’une fois arrivés à bord du « Ville de Rouen ».

Mais que s’est-il passé pour provoquer la colère de Paula ? Une plaisanterie. Certainement de mauvais goût mais l’auteur n’en livre pas le détail.

Le 'Ville de Rouen' de la Nouvelle Compagnie Havraise Péninsulaire (NCHP) sur lequel a été tourné le film dans lequel apparaît Mamzelle Paula : 'Cargo pour La Réunion'. Source : marine-marchande.net.
Le ‘Ville de Rouen’ de la Nouvelle Compagnie Havraise Péninsulaire (NCHP) sur lequel a été tourné le film dans lequel apparaît Mamzelle Paula : ‘Cargo pour La Réunion’. Source : marine-marchande.

« Mam’zelle Paula », un séga aux origines portoricaines


Dans une étude sur « La prostitution à La Réunion »20, un interlocuteur affirme sous couvert d’anonymat que « la réputation de Mamzelle Paula, au plan national et même international, tenait au fait qu’elle avait participé au film « Cargo pour La Réunion ». A l’époque, c’était le seul bar à marins du Port, il accueillait des Norvégiens, des Allemands, des Chinois… Même des personnalités locales fréquentaient cette figure de la société ». Mamzelle Paula sacrée star internationale !

Ce n’est pas la chanteuse Michou qui dira le contraire. Car son séga « Mam’zelle Paula »21 est certainement l’un de ses plus grands succès.

Enregistré en 1977 au mythique « Studio Royal » de Saint-Joseph, ce classique indémodable du répertoire populaire réunionnais — dont les paroles en créole sont signées par le père de Michou, Narmine Ducap [1940-2015] — trouve ses origines musicales à des milliers de kilomètres de La Réunion, à Porto Rico22 où est né son compositeur : Rafael Hernández Marín.

Michou et deux photos de Rafael Hernández Marín.

Un esclave « sous le soleil brûlant de son ciel tropical »


Sous le titre « Rumba Tambah », la chanson sera popularisée par le Cubain, Ernesto Lecuona, et reprise par de nombreux groupes « latino » : Don Baretto, Pépé Luiz, Roberto Delgado, José Milado, etc.

Les paroles de « Rumba Tambah » — écrites en 1935 par Robert Chamfleury — évoquent la vie d’un pauvre esclave « sous le soleil brûlant de son ciel tropical, fiévreux, tremblant, pleurant son destin fatal. Sans espoir, sans amour, sans liberté, sans Dieu. (…) Oh ! Oh ! Oh Ayez pitié mon Dieu d’un nègre Tambah, si pauvre et si malheureux et qui n’a jamais mon Dieu connu que peine et douleur ».

Sur scène, Michou ne manque jamais de chanter « Mam’zelle Paula » et confie parfois à son public que Paula lui a réclamé des royalties ! A ajouter à la longue liste des anecdotes qui bâtissent la légende.

A gauche, scène de rue devant le marché du Port. A droite, le docker Joseph M’Changama, avec sa mandoline, devant le bar de la célèbre tenancière, Mamzelle Paula, rue Général de Gaulle. Années 40/50.

Les ombres de la nuit aux regards allumés…


Dans ses derniers jours, Mamzelle Paula trônait encore, digne, dans un grand fauteuil installé près du bar d’un restaurant du Port. Impassible, elle observait son monde sans desserrer les dents : les piliers du comptoir, les ombres de la nuit aux regards allumés, les serveuses et leur démarche chaloupée, les destins à la dérive, les marmailles venus remplir des bouteilles…

Le ballet qui se déroulait autour d’elle semblait réglé par de tacites ententes établies de longue date. On veillait à ne pas la déranger et on se précipitait au moindre signe de sa main. Mamzelle Paula n’avait rien perdu de sa superbe malgré la fatigue sur son visage et un corps rompu par un accident qui la contraignait régulièrement à séjourner à l’hôpital.

Elle parlait peu et s’aidait de béquilles pour se déplacer mais elle exerçait toujours la même influence, la même autorité teintée de fascination et de respect sur ce monde — cette cour populaire — qui ne lui a pas survécu.

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Paula et les choses de la vie…


Paula Olivia Crezo est morte le 12 février 1989, à 76 ans. Quelques semaines auparavant, elle déclarait avec nostalgie : « Le port, c’est fini ; les bateaux ne sont plus aussi nombreux qu’avant ».

Mais on la retrouve en 2006, sous la plume du poète Patrice Treuthardt qui, dans son livre « Pipit marmay Le Port, carnet d’enfance », évoque « la tenancière du plus grand bar-à-marins de la ville » : « Lavé poin persone pou moukate ali, on n’trouvait personne pour la railler, comme on le faisait aux filles de joie sur la ville. Elle, elle inspirait le respect, cette sorte de révérence qu’on a pour les gens que l’on croise sur son chemin, qui ont du vécu et qui peuvent nous apprendre beaucoup sur les choses de la vie ».

7 Lames la Mer


Kabaré Pola dann Port


Du fado au séga. Du Portugal au Port. « Kabaré Pola dann Port », tout en douceur et en nostalgie. Un brin suranné. Sur une idée de Tine Poppy, adaptation et traduction en créole de Patrice Treuthardt.

Ce séga chaloupé, interprété en mode bal-bazar par Tine Poppy, se chante sur l’air de « La maison sur le port », fado popularisé par Amália Rodrigues [1920-1999]. Une des premières versions de ce fado, intitulé à l’origine « A casa da Mariquinhas » [La maison de Mariquinhas], est l’œuvre du poète portugais João Silva Tavares [1893-1964] et puise ses sources dans l’univers lumpen des nuits de Lisbonne, décrivant une maison close d’un quartier populaire. 

« A casa da Mariquinhas » est enregistrée pour la première fois en 1961 par Alfredo Duarte Marceneiro [1891-1982]. Habité par les paroles de João Silva Tavares, Marceneiro réalise une reproduction en bois à l’échelle 1/10 de la maison de Mariquinhas, y intégrant tous les éléments de décor décrits dans la chanson : fenêtres, colonnes, vases, guitare, coffre fort, lampe à huile, tableaux, etc. Cette maquette est exposée depuis au musée du fado, à Lisbonne. 

« A casa da Mariquinhas » a inspiré plusieurs reprises — avec des variations dans les paroles et dans la musique — dont le célèbre « Vou dar a beber à dor » adapté par Alberto Janes [1909‐1971] et immortalisé sur vinyle en 1969 par la diva du fado : Amália Rodrigues. La même année, la chanson est traduite en français par Pierre Cour [1916-1995] — « La maison sur le port » — et connaîtra un succès mondial. 

Kabaré Pola dann Port

Tèrla lanbyanss té mank pa, té mank pa
Bann marin té vyin boir-la, rèv tèrla
Kabaré Pola dann Port 
Bann tantine té mèt la zoi
E koudsèk té done banna bonpé toupé
Bann péshèr va di aou
Zot osi té débark-la
Avan alé rod kari dan la mèr
Tèrla zot té vyin rod in rékonfor
Kabaré Pola dann Port

Zordi moin la trouv lo bar gran rouvèr
Bann tantine la zoi solman té pi la
La lanp alimé dann bar
In fonksyonèr malsoufran
Té po farfouy tout zafèr, tout papyé
Kilé bann ti rob yéyé
Lo bann zanpoul tout koulèr
Touf sové rouz Marya an dékolté
Wa di tousala lé mor, lé fine mor
Kabaré Pola dann Port

Kanmèmsa moin la rotourn si lo tar
Moin té kroi lavé lanbyanss kom lontan 
Mé zènfi konm kavalyé
Navé pi inn dann kabaré
Té rèt riyink bann souvnir, bann souvnir
Kanmèmsa moin la sèyé artrouvé mon tan zènfiy 
Té yèm amèn la zoi dann kabaré 
Astèr tousala lé mor, lé fine mor 
Kabaré Pola dann Port

Mi sar pa plèr dési mon tan zènzan
Mon shagrin té fane dann bra bann zènfiy 
Mé mi konpran pa poukoué
Banna la fèrm kabaré
Mon romanss èk mon lémé la fané 
Moin la fini di Pola
Ek lo bann tifiy tèrla 
Alon kal in bon mandoz pou bli sa
Toutfason lanbyanss napi té foutor
Kabaré Pola dann Port
Toutfason lanbyanss napi té foutor
Kabaré Pola dann Port

Tine Poppy et Patrice Treuthardt


Lire aussi :



Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
Presse, Edition, Création, Revue-Mouvement.

  1. « Leïla », Pierre Perret. 1960.
  2. Montabor : les femmes qui « montent à bord » des bateaux.
  3. « 13.000 milles, en cargo, de Marseille à Madagascar et aux îles de la Réunion », Marcel Mouillot, « Les Presses de France », 1935.
  4. Le port de la Pointe-des-Galets est inauguré le 14 février 1886.
  5. Autrefois, Coeur-Saignant était un quartier de bidonvilles, au Port. En 1979, Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste français (PCF), débarque à La Réunion, invité par le Parti communiste réunionnais (PCR). Le documentaire de Jacqueline Meppiel, « Maloya pour la liberté »,  montre Georges Marchais en visite au Cœur-Saignant. Il en ressort abasourdi par la misère qu’il vient de découvrir.
  6. «La Chanson de Francisco»

    Moin même Caf’ Francisco
    Mi travaille à bord d’ bateau
    La misère lé trop fort
    L’amène à moin dan’ port

    [Refrain]
    Roulez, roulez, roulez mon z’aviron Courant lé trop fort, Ramène à moin dan’ port

    A vous Maman Clara
    Fait pas vout’ l’embarras
    Vi sava Cœur-Saignant
    Pou rôde un supplément
    [Pou rôde un figurant]

    A vous Monsieur Matelot
    Que la pas peur de l’eau
    Vous va dire à moin à cause
    Zot’ toute i aime la mandoze

    Mon travail c’est casse la rouille
    Mi travaille comme grenouille
    Moun guère i rôde de pain
    Zot l’a pas peur requin

    Quand la malle i sava
    Mi artourne mon pays
    Mon pays c’est Saint-Denis
    Mon famille l’est là-bas

  7. Bois de lait : Tabernaemontana persicariifolia Jacq, plante endémique de La Réunion et de l’île Maurice.
  8. Françoise Adam de Villiers.
  9. Extrait de « Pointe des Galets… » de Simone Morin, recueil « Adieu Bourbon », imprimé à Madagascar en faible quantité (1945).
  10. La police.
  11. Source : Le Quotidien de La Réunion, 1990.
  12. Lire à ce sujet : Léon de Lépervanche : héros du peuple juché sur un Léopard.
  13. Orthographe volontairement modifiée par l’auteur.
  14. Pour la petite histoire, de nombreux éléments du décor de la pièce avaient été récupérés du cabaret de Marcel Coupama, « Chez Marcel ». Lire à ce sujet : «Chez Marcel», derrière la porte en fer…».
  15. Lire à ce sujet : Un séga qui venait du froid….
  16. 18 mars 1965, source « Le mémorial de La Réunion ».
  17. Paul Mesnier a à son actif onze films. Il clôt sa carrière avec « Cargo pour La Réunion ». Il sera aussi scénariste, dialoguiste et acteur dans quatre films. Il meurt en 1988 à 84 ans.
  18. Jean Sagols joue par ailleurs dans une demi-douzaine de films avant de s’orienter vers le théâtre et l’audiovisuel et de devenir un réalisateur et scénariste reconnu dans le milieu.
  19. « Cargo pour La Réunion », commandant de Brossard, Editions France Empire, 1964.
  20. Etude de l’ARIV, Antenne Réunionnaise de l’Institut de Victimologie, Geneviève Payet, 2012-2013.
  21. «Mam’zelle Paula»

    Mam’zelle Paula connait
    I aime depense la monnaie
    Monsieur Paulo pas content
    Ça y dur’ra pas trop longtemps

    Monsieur Paulo mounoir
    Quand y arive tous les soirs
    Chapeau en biang su la tête
    De moun i voit ali com bébète

    Mamzel Paula lé fort
    Si bateau la rent’ au port
    Batbat caré su la rade
    Pou guèt camayangue fé parade

    Monsieur Paulo foutor
    Si Paula la monte à bord
    Li lé bon pou sème la panique
    I fo que la police i raplique

    Oh mam’zelle Paula
    Reine dan’ Port la
    Toué même lé plu joli !
    Oh mam’zelle Paula
    Ti aime pêche camayangue lé samedi
    Quand lé dans la roulie

    Paula… Paula… Paula…

    Mam’zelle Paula
    Sa malhèr sa
    Mam’zelle Paula
    Sa kabalèr sa

    Mam’zelle Paula le soir
    Sat i appuie son comptoir
    Bien quand i arive su le tard
    I retrouv a zot gomé lo fard

    Dan’ son bistrot nana poupette
    Derrière rideau la zot i guète
    Si Paula la dresse son gosier
    I veut dire boug la fo mailler

    Monsieur Paulo li li dort
    Son l’estomac i ronf fort
    Mais de moune i connait que li veille
    Que li dort rien qu’un zoreil

    Li veut bien que Paula donne un béko
    Mais faut pas que le boug fait le jako
    Sinon va trouve azot dan’ canal
    Ou bien plus souvent à l’hôpital

  22. Lire à ce sujet : De rumba Tambah à Mam’zelle Paula….
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