Ti-Quatorze, té falé pa kalkil aèl !

Son étrange histoire l’a propulsée au rang de légende. Léone Claire Lagarigue, plus connue sous le ti’nom de «Ti-Quatorze», hante la mémoire de nombreux Réunionnais. «Vierge noire statue devant la cathédrale, Madame Ti-Quatorze est sur son trente-et-un», écrivait Jean-Claude Legros dans un long poème dédié à Saint-Denis.

Léone Claire Lagarigue ; Ti-Quatorze.

Les stigmates du régime colonialiste et esclavagiste


Entre colonie et départementalisation, La Réunion de l’après-guerre et des cars courant d’air, du chemin de fer et des Messageries Maritimes, s’efface peu à peu. En douce, d’arrogants bâtiments sans âme ni prestige remplacent les vestiges de cette époque, dont on feint de penser qu’ils n’ont d’intérêt que pour les nostalgiques réfractaires à la modernité. Mais cette Réunion-là résiste et alimente nos imaginaires par la profusion de personnages populaires qu’elle a engendrée et dont les ombres hantent encore les rues et la mémoire collective. Léone Claire Lagarigue, plus connue sous le ti’nom de «Ti-Quatorze», était de ceux-là. Vive Ti-Quatorze !

Son étrange histoire la propulse désormais au rang de légende, dans une galerie de portraits où elle fait bon voisinage avec Parle-Pas [Augustin Mourougapin], Kaf Fransisco [Francisco de Dacounias], Mireille [Edmond R.], Bello, Cari-Bringelle, Marcel Coupama1, Henri Madoré2, Mamzelle Paula [Paula Olivia Crezo]3, Pa Benjamin, Pa Ferdinand4, Célimène dite la «Muse de Trois-Bassins» [Célimène Gaudieux]5

Souvent associés à la marginalité et à un univers lumpen, ces personnages, toujours hauts en couleurs et d’extractions diverses, avaient, pour certains, fait le choix de se mettre en retrait de la société, celle bien établie et bien pensante. D’autres, marqués au fer rouge par les stigmates du régime colonialiste et esclavagiste, en étaient écartés d’office.

La cathédrale. Photo : Jean-Claude Legros.
La cathédrale. Photo : Jean-Claude Legros.

Vierge noire devant la cathédrale


Ti-Quatorze avait-elle fait le choix de la rue ? Difficile de répondre à cette question mais la légende raconte qu’elle aurait auparavant exercé le métier d’institutrice.

Les revers d’une existence peu indulgente auraient peu à peu conduit cette femme originaire du Sud de l’île dans une dérive aux relents irréversibles qui aboutit jusque dans les rues de Saint-Denis, quartier de la cathédrale, quartier du petit bazar, etc.

«Vierge noire statue devant la cathédrale, Madame Ti-Quatorze est sur son trente-et-un», écrivait Jean-Claude Legros dans un long poème dédié à Saint-Denis.

Le personnage de Ti-Quatorze apparaît dans la BD de Tehem : ‘Quartier Western’. Editions : ‘Des bulles dans l’océan’.

Le calibre 14, format intermédiaire, plus rare…


Difficile aussi de savoir d’où lui venait ce surnom étrange de «Ti-Quatorze»… Pour certains, il était la conséquence directe de son activité de mendiante. Mais à chacun sa version. Selon d’autres, il s’agit là de la déformation de «Ti Catosse». Un coup d’œil dans le dictionnaire d’Alain Armand nous apprend que «katoss» signifie : «femme facile d’un certain âge, chipie». Dans son «P’tit Glossaire», Jean Albany précise pour «catosse» : «une femme aux beaux appâts. Vulgairement, une fille de joie». Or, il arrivait souvent à Ti-Quatorze d’apostropher les passants de manière plutôt crue : «Manz mon tabac» !

Voici une autre explication qui vaut les autres : «A cette époque, les familles créoles étaient souvent équipées d’un fusil. Ceux qui avaient les moyens possédaient en général un calibre 24 mais le plus répandu était le calibre 12. Le calibre 14, format intermédiaire, était donc plus rare et désigné par l’expression “Ti Quatorze”».

Si son véritable état civil est peu connu des Réunionnais [Léone Claire Lagarigue], Ti-Quatorze aura d’une certaine manière pris sa revanche sur cette existence heurtée et meurtrie car elle était plus célèbre que les préfets de l’époque. Il se trouvera effectivement de nombreux Réunionnais pour évoquer son souvenir avec force anecdotes alors que les représentants de l’Etat sont, pour la plupart, tombés aux oubliettes ou ont laissé un cuisant souvenir ! «Vedette ou star qui sait l’espace d’un matin, étoile elle a vécu ce que vit une étoile».

Marcel Coupama devant son restaurant. Photo d’archives, août 1989, Le Quotidien de La Réunion, (Raymond Wae Tion)
Marcel Coupama devant son restaurant. Photo d’archives, août 1989, Le Quotidien de La Réunion, (Raymond Wae Tion)

Chez Marcel, ruelle Chinois


Sa silhouette noueuse, menue et pourtant énergique, kass-kassé [bouzinguée, dirait Tiloun], toujours flanquée de sacs débordants de linge, la tête recouverte d’un foulard noué sous le menton, semblait témoigner des coups durs traversés. Une vie cabossée, arrosée de rhum, avait fini par imprimer sur son visage de cafrine les rides de la colère.

Ti-Quatorze avait son caractère, in fanm an grène. Elle n’avait peur de personne et apostrophait bruyamment ceux dont le regard lui semblait trop insistant ou méprisant, usant même parfois d’un vieux parapluie pour dresser le capot des voitures agressives. Elle avait alors l’insulte facile et faisait la démonstration de sa parfaite maîtrise du parapluie… et de l’art du juron.

Sur son chemin, elle croisait l’énigmatique «muet volubile» dénommé Parle-pas, la non moins énigmatique Mireille, chanteuse de trottoir que l’Etat civil avait affublée d’un prénom masculin alors que l’âme était féminine, le chanteur Henri Madoré et son épileptique répertoire, etc. Elle fréquentait le mythique bar nocturne de Marcel Coupama, ruelle Chinois, non loin du petit marché, où elle «faisait comme chez elle», se servant derrière le comptoir sans rien demander à personne, explorant les antiques frigidaires du lieu sous l’œil protecteur du patron. Un «chez elle» qu’elle n’avait plus…

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Cafrine cheveux cognés et yab yeux bleus


Quand elle était à jeun, Ti-Quatorze redevenait Léone Claire Lagarigue. Une femme seule. Bringuebalée par les caprices de l’existence. Traînant dans ses baluchons la misère et les secrets à jamais intacts des grands malheurs et des grands possibles ratés de cette vie étrange.

En proie à l’angoisse des lendemains, elle trouvait alors refuge auprès d’une dame de la rue Sainte-Marie. Pour quelques minutes comptées, une oreille attentive, une main tendue, des médicaments et du linge propre et repassé à son intention. Escale clandestine.

Accroupies derrière le barreau, à l’abri des regards, les deux femmes, la cafrine aux cheveux cognés et la yab aux yeux bleus, murmuraient quelques confidences, de celles qui restent tenues sous le sceau du secret et finissent dans la tombe. Quel pacte mystérieux avait scellé leurs destins ?

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Sororité au delà de la charité


Pour Ti-Quatorze, il s’agissait de se reposer en coup de vent, comme en coulisses, avant de replonger dans le rôle de composition de la mendiante effrontée et vociférante, clocharde burlesque condamnée à amuser la galerie avec toutes les nuances qui vont du comique à la tragédie. La dame de la rue Sainte-Marie ne parlait à personne de cette proximité qui s’était installée entre Ti-Quatorze et elle, sororité qui allait bien au delà de la charité bien ordonnée et dictée par l’église. C’était son secret à elle aussi, que son entourage feignait d’ignorer. Comme si une étrange complicité avait noué des liens là où la société créole post-coloniale n’avait fait que maintenir des barrières afin que chacun reste dans son monde.

La légende fera le reste, à peine romancée. Ti-Quatorze inspire ainsi poètes, écrivains, dessinateurs, chanteurs… Gérald Coupama, fils de Marcel, l’incarne dans une pièce de théâtre intitulée «À moins même Ti-Quatorze», écrite par Sully Andoche. Ziskakan la met en musique avec son dalon «Parle-Pas», dans une chanson de l’album «Madagascar» : «Léone Claire ek Augustin Mourougapin». Jean-Claude Legros lui rend hommage dans deux poèmes : «Saint-Denis» et «Blues Ti Quatorze»6… Téhem la croque avec finesse dans «Quartier Western».

S’il est une statue à planter devant la cathédrale, c’est bien celle de Léone Claire !

Nathalie Valentine Legros


Lire aussi :


Journaliste, Écrivain, Co-fondatrice - 7 Lames la Mer.

  1. Lire au sujet de Marcel Coupama : «Chez Marcel», derrière la porte en fer….
  2. Lire au sujet de Mamzelle Paula : Mamzelle Paula, star d’un bar sans frontières.
  3. Lire au sujet des chanteurs de rue : Chanteurs de rue : le bruit mat des pieds nus qui s’éloignent.
  4. Blues Ti-Quatorze

    Sak nana i boire whisky
    Moin mi boire mon rhum charrette
    Sak nana i boire whisky
    Ti-Quatorze lé mort Sainnis

    Quand ou té arrive Sainnis
    Si ou té croise Ti-Quatorze
    Quand ou té arrive Sainnis
    Arrête pas pou guette ali

    Son bouche navé point dragée
    Li té marsh sanm deux malette
    Son bouche navé point dragée
    Dann mallette navé galet

    Quand la police té pu bon
    Reusement navé Ti-Quatorze
    Quand la police té pu bon
    Pou fait la circulation

    Son case té sul bord troittoir
    Té lave son linge la fontaine
    Son case té sul bord trottoir
    Dann coin mur té son larmoir

    Pourtant li navé un nom
    Li té madame Lagarrigue
    Pourtant li navé un nom
    Ti-Quatorze té sonn ti nom

    Si ou passe Saint-Gilles demain
    Fait tention Cari-Bringelle
    Si ou passe Saint-Gilles demain
    Li marche dann milieu d’chemin

    Et si ou passe Barachois
    Tention quand Parle-pas i cause
    Et si ou passe Barachois
    Mitraillette dann l’estomac

    Sak nana i boire whisky
    Moin mi boire mon rhum charrette
    Sak nana i boire whisky
    Ti-Quatorze lé mort Sainnis

    Jean-Claude Legros
    Recueil «Ou sa ou sava mon fra – Paroles pays», 2005.

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