Ranoumé : l’extravagante vie d’une danseuse créole

D’origine réunionnaise, la danseuse Ranoumé a brillé quelques années au firmament des nuits parisiennes, dans le sillage des années folles. Son histoire commence par une « nocturne cérémonie du sacrifice » au fin fond de la forêt malgache.

Ranoumé. « Le monde colonial illustré », 1934.

Une gloire éphémère au milieu des nuits parisiennes


Qui était Ranoumé ? Elle garde une part de mystère, de ces zones d’ombre qui sculptent une silhouette et fondent une légende ; son éphémère gloire ne nous a laissé que peu d’indices. Dans le sillage des années folles, elle apparaît sur les scènes parisiennes, présentée, telle une attraction de foire, comme «l’authentique petite-fille» du célèbre navigateur-explorateur Jean-François de La Pérouse, élevée dans la brousse malgache et initiée par un sorcier au cours d’une étrange cérémonie nocturne.

Elle se fait appeler tantôt Ranoumé La Pérouse, tantôt Stella La Pérouse ou La Peyrouse. C’est d’ailleurs en signant « Stella La Peyrouse » qu’elle adresse en mai 1938 une missive « au plus gentil créole de toute La Réunion » : Georges Fourcade, son « ami et si sensible compatriote, à qui nous devons les plus charmantes chansons et poésies créoles». Elle y mentionne le souvenir de « Roulez, roulez » ; il s’agit en fait de « La chanson de Francisco » 1 qui évoque la vie de Francisco de Dacounias [1841≈1941], alias Cafre Francisco, musicien et figure interlope de Saint-Denis qui dormait dans le tronc creux d’un vieux tamarinier. Et comme pour insister sur ses origines, elle fait précéder sa signature de la mention « une vraie fille de corsaire ».

Mais en 19382, les descendants de ce dernier protestent, exigent qu’elle abandonne le nom de La Pérouse et qu’elle cesse de répandre cette fable à travers Paris. Elle s’offusque puis évoque un malentendu et finit par s’exécuter pour éteindre la polémique. Elle sera donc Ranoumé tout court ; « eau suave » en malgache !

Quand Ranoumé écrit à Georges Fourcade et signe « Stella La Peyrouse ». Source : tifleurfanee.re.

Le récit romancé de son enfance dans la brousse…


Elle se produisait dans les cabarets et music-halls, pour des cérémonies officielles, à l’Olympia pour des galas de charité, etc. Si son nom d’artiste subit quelques distorsions dans la presse [Rassou-Mé, Ranomé, Ranu-Mé, Rano-Mé, etc.], cela n’empêche pas la danseuse de goûter le prestige fugace des lumières et des nuits parisiennes et d’être accueillie comme l’ambassadrice d’un « exotisme extra-européen » aux influences multiples : malgaches, réunionnaises, tahitiennes, africaines, etc. Elle est même mentionnée en 1934 dans la revue trimestrielle des « Archives internationales de la danse » : « Ranoumé dont les chants et les danses sont tellement évocateurs ».

De « descendance réunionnaise », Ranoumé affirme avoir vu le jour dans l’île Rouge, Madagascar, à Ivolina. Il n’en faut pas plus à la presse parisienne pour s’émoustiller et la qualifier de « charmante danseuse de l’île Rouge / danseuse malgache / métisse fort jolie plutôt connue à Tamatave », etc. Elle est même identifiée comme « affiliée à la tribu betsimisaraka » bien qu’ayant « du sang blanc dans les veines et offrant de nombreux points de ressemblance avec les créoles de La Réunion », si l’on en croit les écrits de Guy Laborde dans « Le Temps » en 1934.

Quoi qu’il en soit, Ranoumé bâtit une part importante du pouvoir de fascination qu’elle exerce dans les cabarets parisiens sur le récit romancé qu’elle livre de son enfance passée au cœur de « la brousse de la grande Île Rouge » au contact de différents rituels, notamment les danses. Une vieille Malgache lui aurait enseigné des « danses secrètes ».

Ranoumé dansant le ‘Vorondolo’ (danse de l’oiseau), novembre 1935. Source : revue de la Société nationale des conférences populaires.

L’outrage rituel à sa jeunesse dans la forêt nocturne


Et comme l’exige la face sulfureuse de sa légende, ce serait au cours d’une cérémonie qualifiée de « sacrifice nocturne » que la jeune Ranoumé aurait perdu sa virginité. « Créole, mais élevée par les indigènes, elle subit, au milieu de la forêt nocturne, l’outrage rituel à sa jeunesse, comme toutes les filles de l’Île Rouge, d’ailleurs, affirme Michel Georges-Michel dont le récit rocambolesque est rapporté par le journal « Madagascar » du 2 novembre 1931. Cette revue serait littéraire ou philosophique, je donnerais tous les détails du sacrifice, mais [là] je suis astreint à beaucoup de réserves ».

Georges-Michel précise cependant plus loin que Ranoumé aurait été dépucelée par un sorcier malgache au cours de cette fameuse cérémonie nocturne. Avides de la charge érotique qu’ils associent à l’exotisme, les lecteurs de Georges-Michel frémissent par avance et tant pis si çà et là le récit révèle une propension à l’exagération et aux fantasmes. Il poursuit : « Sa nourrice, Tamatoa Razana, lui enseigna les plus secrètes danses de l’île, celles que les indigènes se refusent à danser devant les Blancs ». Spectateurs parisiens, vous allez voir ce que vous allez voir : une danse rituelle qu’aucun Blanc n’a jamais vue.

Toujours est-il qu’après l’outrage subi au cours de la « nocturne cérémonie du sacrifice », la jeune Ranoumé, n’osant reparaître devant ses parents, s’enfuit. Elle rassemble à la hâte quelques vivres et s’empare d’une pirogue. La voilà qui descend le canal des Pangalanes sur son esquif, à travers « les marécages, les lianes et les caïmans ».

La 'princesse' Aïcha Goblet, de Montparnasse, en 1922. A gauche, photographiée par Man Ray / A droite, peinte par Félix Vallotton.
La ‘princesse’ Aïcha Goblet, de Montparnasse, en 1922. A gauche, photographiée par Man Ray / A droite, peinte par Félix Vallotton.

Reçue à Montparnasse, par la princesse Aïcha Goblet


Douze jours plus tard, notre aventurière atteint enfin le port de Tamatave après moult péripéties et parvient à monter discrètement sur un paquebot des Messageries Maritimes en partance pour Marseille, se cachant pendant toute la traversée dans la cabine d’un officier « généreux » et ravi.

Arrivée sur la Canebière, Ranoumé rencontre le sculpteur Félix Benneteau-Desgrois qui l’amène jusqu’à Paris où elle est reçue « en grande pompe » à Montparnasse, par la « princesse » d’origine martiniquaise, Aïcha Goblet, mannequin, danseuse, artiste de music-hall et modèle pour de grands artistes : le photographe Man Ray, les peintres Félix Valloton, Henri Matisse, Amedeo Modigliani, Jules Pascin, etc.

« De là au Bal nègre de la rue Blomet, il n’y avait que deux tickets de tramway, écrit Georges-Michel. Après cela, ce fut la grande vie parisienne, les scandales de cabinets particuliers où la jeune danseuse n’acceptant pas aussi facilement les hommages d’un banquier qu’elle s’était soumise aux rites du sorcier malgache, casse les verres, les bouteilles, les carreaux et saute, la robe déchirée, dans la rue en criant « Alika maty ! », ce qui voulait dire en malgache : “chien crevé” ».

Orchestre au 'Bal nègre' de la rue Blomet, Paris, 1932. Par Brassaï (1899–1984).
Orchestre au ‘Bal nègre’ de la rue Blomet, Paris, 1932. Par Brassaï (1899–1984).

« A la recherche d’un corps idéal »


Le Bal Blomet de Montparnasse devient pendant les années folles un des épicentres de la fièvre des nuits parisiennes. On y croise Joséphine Baker, Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Henry Miller, Foujita, Mistinguett et l’emblématique Kiki de Montparnasse, égérie de cette parenthèse débridée dont la frénésie artistique et culturelle annonce l’ébullition intellectuelle, le swing et la bohême du Saint-Germain-des-Prés d’après guerre.

Au Bal Blomet, Ranoumé fait la connaissance du couturier Paul Poiret qui, séduit, l’invite et la présente au public du Moulin de Bicherel. Elle est immortalisée par le dessinateur Armand Vallée en 1930, qui publie dans la revue « Fantasio » une illustration intitulée « A la recherche d’un corps idéal », la montrant au premier plan, seins et pieds nus, les hanches dépassant d’une ample jupe transparente et les épaules à peine couvertes d’une cape rouge et verte.

A sa droite se tient Alexiane Arabella la Roumaine et à sa gauche, la Caucasienne Kaïss Arowa prend la pose, elles aussi légèrement vêtues. A l’arrière-plan, la Martiniquaise, Sola Faya Way, est étendue sur la branche d’un arbre. La scène se déroule au studio Pathé-Natan où le réalisateur, André Hugon, auditionne des jeunes filles pour son film « La femme et le rossignol ». Même si l’histoire de Taha, héroïne du film, rappelle le parcours de Ranoumé — la reine d’une petite île africaine débarque à Paris et tente sa chance dans le music-hall —, le rôle sera attribué à Kaïss Arowa qui deviendra Kaïssa Robba. Le film sort en 1931.

Les trois danseuses : Alexiane, Ranomé, Kaïssarova. Oeuvre d'Armand Vallée (1884/1960), célèbre illustrateur des années 30, notamment pour sa collection 'La vie parisienne'.
Les trois danseuses : Alexiane, Ranomé, Kaïssarova. Oeuvre d’Armand Vallée (1884/1960), célèbre illustrateur des années 30, notamment pour sa collection ‘La vie parisienne’.

« La séga-maloya, danse populaire de l’île Bourbon »


Malgré cette déconvenue, Ranoumé ne perd pas espoir de réaliser un jour son rêve : se faire une place et un nom entre la Mistinguett et la « divine Joséphine ». Mais le principe de réalité la rattrape : elle ne sera qu’une étoile filante dans le ciel de Montparnasse, figure éphémère en quête de mondanités, récoltant quelques critiques flatteuses dans la rubrique des spectacles, suscitant curiosité et désirs… et plus si affinités.

Ainsi peut-on lire un véritable panégyrique dans « Les nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques » du 30 juin 1934, sous la plume de Ch. K. qui ne cache pas son émotion. « Dans tous les mouvements ondoyants de son corps, dans ses piétinements accompagnés de battements de mains, dans ses trépignements cadencés, elle déployait une grâce si émouvante, une science si subtile et si sûre qu’elle émerveillait les spectateurs. (…) Les danses de Ranoumé prenaient la valeur de véritables poèmes religieux ou populaires ».

Les spectateurs — et les journalistes — sont sous le charme : « Guerrière armée de la lance et des ornements d’une tribu, son corps s’anime sous la cotonnade et, surtout, la voici dans ses pas les plus typiques, la séga-maloya, danse populaire de l’île Bourbon », écrit Guy Laborde. Quant à André Franck, suite au spectacle donné par Ranoumé à la société de géographie en 1934, il est aux anges : « Rien de plus savoureux que les danses indigènes surtout quand elles sont vraiment authentiques. Elle fit merveille dans la danse guerrière de la tribu Tanala, dans la séga-maloya, danse populaire de l’île Bourbon ».

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«Ranoumé n’est pas une négresse»


Ranoumé, la « brune idole couronnée de fleurs », soigne sa communication. En 1938, elle obtient le soutien de la Société des amateurs d’art qui entend la « pousser vers la renommée ». Elle compte bon nombre d’admirateurs parmi lesquels se distingue un autre plumitif qui sévit, avec l’emphase colonialiste qui sied à l’époque, dans le journal « Le Temps ».

« Où sont les bobres madécasses ? Il n’y en a point, mais des chœurs et un tam-tam. Ranoumé n’est pas une négresse. De taille moyenne, le visage mobile, les hanches mouvantes, elle montre ce que la géographie doit à la danse. Un nœud vert dans les cheveux, une longue natte, une robe collante à ramages, avec des volants où le vert et le rouge disent le goût des couleurs voyantes. Une main retrousse la jupe, l’autre tient un éventail. Sur un rythme très vif, elle roule d’une épaule à l’autre ; les pas sont précieux comme ceux des danses du dix-huitième siècle, avec des vivacités empruntées aux nègres ».

Afin d’exploiter le filon de l’exotisme et de « l’art colonial », Ranoumé poursuit son idée : « charmer cette Europe grise ». Comme pour un dernier tour de piste, elle crée en 1938 le « Théâtre des Tropiques », une compagnie qui se produit sur la scène de l’Akadémia, au 31 rue de Seine à Saint-Germain-des-Prés, où vécut, un siècle auparavant, la romancière George Sand. Le nouveau maître des lieux, Raymond Duncan, est un philosophe, poète et danseur américain, frère de la mythique danseuse Isadora, morte en 1927, étranglée par sa propre écharpe qui se coinça au démarrage autour de la roue arrière de la Torpédo dans laquelle elle venait de monter.


Dans des chemises du couturier Ahetze


L’expérience communautaire menée à l’Akadémia dura soixante ans [1910/1970] : cours de danse, d’art, d’artisanat, galerie d’art, maison d’édition, pièces de théâtre et de danse. Ranoumé et son  « Théâtre des Tropiques » trouvent là un espace d’expression débridée. « Cette tentative personnelle, sans appui d’aucune sorte, a pour ambition, avec des ressources encore limitées, de présenter une nouvelle formule de l’art colonial dans une succession très rapide de tableaux très différents qui font accomplir au spectateur un voyage aux « isles » », affirme André David dans l’hebdomadaire « Marianne » d’avril 1938. Suit une énumération des « isles » en question — Tahiti, Madagascar, les Antilles, La Réunion — parmi lesquelles se glissent, sous l’effet de l’exaltation, le Cameroun et la Guyane. Pour terminer, il entame le sempiternel couplet dégoulinant de l’idéologie colonialiste et doudouiste au sujet du « quadrille Bourbon et de la séga-maloya qui offrent tout le charme créole marqué de la profonde influence de la France du dix-huitième siècle ».

La légende de Ranoumé s’est estompée avec le temps… jusqu’à l’oubli. Qu’est-elle devenue pendant la Seconde Guerre mondiale ? A-t-elle adopté l’attitude courageuse de la divine Joséphine ? Qu’est-elle devenue à la libération ?

Si l’on en croit l’un de ses adorateurs, elle rencontra un « civilisé » [sic] qui sut « apprivoiser la sauvage de l’Île rouge » et avec lequel elle vécut « dans des chemises du couturier Jean-Claude Ahetze et dans un décor de Jules Pascin ».

7 Lames la Mer


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Journaliste, Écrivain, Co-fondatrice - 7 Lames la Mer.

  1. «La Chanson de Francisco»

    Moin même Caf’ Francisco
    Mi travaille à bord d’ bateau
    La misère lé trop fort
    L’amène à moin dan’ port

    [Refrain]
    Roulez, roulez, roulez mon z’aviron
    Courant lé trop fort, Ramène à moin dan’ port

    A vous Maman Clara
    Fait pas vout’ l’embarras
    Vi sava Cœur-Saignant
    Pou rôde un supplément
    [Pou rôde un figurant]

    A vous Monsieur Matelot
    Que la pas peur de l’eau
    Vous va dire à moin à cause
    Zot’ toute i aime la mandoze

    Mon travail c’est casse la rouille
    Mi travaille comme grenouille
    Moun guère i rôde de pain
    Zot l’a pas peur requin

    Quand la malle i sava
    Mi artourne mon pays
    Mon pays c’est Saint-Denis
    Mon famille l’est là-bas.
  2. Raymond Petit, journal «Paris-midi», février 1938.
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