Le «Tonton noir» de M. Chane

« Qu’est devenu “Tonton noir” ? » M. Chane posa la question comme on jette une bouteille à la mer. Ce « Tonton noir » dans une famille de Chinois pourrait symboliser à lui seul la société réunionnaise. Une société où la solidarité emprunte des chemins de traverse et trace des lignes de vie parmi les plus étonnantes. Voici l’histoire du Tonton noir de M. Chane.

M. Chane est un homme discret... avec une sorte d'élégance innée.
M. Chane est un homme discret… avec une sorte d’élégance innée.

« Le temps tout à coup se condense »


M. Chane est un homme discret. Tellement discret, qu’on ne le voit [presque] jamais sur les photos. Les seuls indices publics qu’il livre à ma curiosité se résument à trois objets : un chapeau blanc bordé de noir, une paire de lunettes noires, une pochette d’ordinateur portable [ou de tablette] ornée d’un dessin de poisson. Une certaine élégance se dégage de la sobriété des accessoires qui accompagnent M. Chane à travers le monde et jusque dans sa Réunion natale, où il vient se ressourcer.

Son dernier séjour dans l’île s’achève et « le temps tout à coup se condense », remarque M. Chane. Ces vacances ont réveillé chez M. Chane un vieux souvenir, celui de son étrange « Tonton Noir mort depuis longtemps ». Mais sa mort n’éteint pas le désir de M. Chane d’en savoir plus sur la vie de ce mystérieux personnage, apparu « un beau jour de [son] enfance », dans le cercle de la famille.

On a tous un « Tonton noir » au fond du coeur, dont l’image fugitive, sublimée, nimbée de l’auréole du « vert paradis des amours enfantines », nous suit de loin en loin, nous étreint, disparaît et revient.

Photo : Anoha.

Mon bougainvillier bien aimé a disparu…


« Ces bonbons piment ont la saveur de l’enfance ! » Retour aux sources pour M. Chane. Refermer la porte du petit appartement parisien avec son « jardin suspendu miniature » qu’un ami attentionné viendra visiter et arroser pour que les plantes vertes patientent un été.

Le temps de l’absence. Le temps des vacances. Retour vers l’île de l’enfance… L’avion était en avance : arrivée dans l’île par un temps splendide, 26°C et beaucoup moins d’humidité que pendant l’été austral. La Réunion ! « Back to my island for 3 weeks to see my mummy ! »

« J’ai retrouvé avec bonheur ma bonne mère, mon île et ma vieille ville de Saint-Paul, s’exclame M. Chane. Mon bougainvillier bien aimé a disparu du vieux portail près de la mairie, mais j’ai retrouvé le seul ylang-ylang qui doit subsister à Saint-Paul. Celui de la rue Poivre a disparu, le nouveau propriétaire des lieux l’a fait certainement abattre. S’est-il seulement rendu compte que posséder un ylang-ylang dans une rue qui porte le nom de M. Poivre (un des lointains ancêtres de Patrick Poivre d’Arvor) est une chance inouïe, une bénédiction ? »

Vieux Saint-Paul. Maison abandonnée qui a totalement brûlé et dont ne subsiste que le portail auquel s'accrochait encore en 2013 ce superbe bougainvillier (photo de gauche). En 2015, le bougainvillier a disparu (photo de droite). Photos M. Chane.
Vieux Saint-Paul. Maison abandonnée qui a totalement brûlé et dont ne subsiste que le portail auquel s’accrochait encore en 2013 ce superbe bougainvillier (photo de gauche). En 2015, le bougainvillier a disparu (photo de droite). Photos M. Chane.

Le cimetière marin où repose le grand-père hakka


L’île de l’enfance, ses bonbons piment, ses cirques à la végétation exubérante, ses rues pleines de souvenirs et d’ombres du passé, son inimitable café Bourbon Pointu, ses bougainvillées envahissants, ses lianes Aurore, ses odeurs, ses ivresses, ses processions du Cavadee, son cimetière marin où repose le grand-père hakka dans « sa tombe typiquement chinoise avec un petit autel pour les offrandes de nourriture au défunt »…

Un peu plus loin dans le même cimetière de Saint-Paul, M. Chane n’oublie pas, à chaque retour au pays natal, lorsqu’il vient « honorer [ses] morts », de fleurir la tombe du premier Chinois débarqué dans l’île… Et dans ce cimetière bercé par la mer, nulle trace de la tombe du « Tonton noir » dont le souvenir resurgit.

« Samedi dernier, au cours du dîner de mariage de mon petit cousin hakka et de ma nouvelle petite cousine russe, je devise avec une de mes tantes préférées, une dame hakka octogénaire, très en vue et très bien informée, confie M. Chane. Notre conversation porte sur les histoires de notre famille, ses grandeurs et ses petites misères. Soudain dans le flot de mes propos, me revient en tête une question que j’avais envie de lui poser depuis longtemps : qu’est devenu “Tonton noir” ? »

Dans le cimetière marin de Saint-Paul. Photo M. Chane.

« Nous étions fascinés par ce tonton noir »


Un « Tonton noir » dans une famille de Chinois. Voilà qui peut surprendre au premier abord. L’histoire nous dévoilera qu’il ne s’agit pas d’un tonton par alliance… mais plutôt d’un tonton par adoption.

« Mais il est mort depuis longtemps ! », répond la tante, tout en étant incapable de préciser la date du décès. M. Chane reste sur sa faim d’autant que l’histoire de ce Tonton noir est tout à fait singulière. Il convoque alors ses propres souvenirs.

« Un beau jour de mon enfance, est apparu dans le cercle de notre famille ce personnage très attachant, confie M. Chane. Il devait avoir 40 ans, ne parlait que le Hakka, le dialecte de mes parents, et surtout il était noir et n’avait pas l’air du tout Chinois, tout en ayant des manières et un langage du corps on ne peut plus chinois. Mes frères, mes soeurs, mes cousines et cousins, nous étions tous fascinés par cet homme que mon oncle aîné et mon père emmenaient partout avec eux. Du coup, il était devenu un membre de la famille et entre nous on l’appelait “Tonton noir” avec beaucoup de respect et un peu d’étonnement. Il était de toutes nos fêtes familiales ».

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Abandonné dans de mystérieuses circonstances


Les lignes de vie se croisent, pointent vers la lumière, se brisent. Les destins se nouent. En 1969, le père de M. Chane meurt. L’année suivante, M. Chane quitte l’île, baccalauréat en poche.

« Après mon départ pour la Métropole en 1970, j’ai perdu de vue mon Tonton noir, se souvient M. Chane. Il me semble qu’il avait obtenu un travail en tant que pompier municipal»… Le rideau est retombé sur le dernier souvenir lié au Tonton noir. 45 ans plus tard, M. Chane tente de reconstituer le puzzle de cette vie si étrange, celle de son Tonton noir.

« J’ai également interrogé ma mère qui ignorait la nouvelle de son décès », poursuit M. Chane. Pour autant, elle lui livre quelques précieuses informations. D’après elle, cet enfant noir né à La Réunion aurait été abandonné dans des circonstances qui restent mystérieuses. C’est un Hakka de Saint-Benoît qui adopte l’enfant et, pour lui assurer une éducation chinoise, il décide de l’envoyer en Chine, à Meixian. D’où sa parfaite maîtrise du Hakka, lorsque, adulte, il revient à La Réunion… pour apparaître dans le paysage familial de M. Chane.

Le lac sacré de Pushkar (Rajasthan, Inde). Photo M. Chane.
Le lac sacré de Pushkar (Rajasthan, Inde). Photo M. Chane.

Sauver son bébé… qu’il puisse manger à sa faim


Un Noir maîtrisant le Hakka, cela devait être suffisamment inhabituel pour marquer les mémoires. Un demi-siècle plus tard, la magie des réseaux sociaux opérant, voilà que se manifeste Camille, une dame qui se souvient du… « Chinois noir » !

« Quand j’étais petite, j’ai rencontré celui que nous appelions le « Chinois noir », à l’école franco-chinoise de Saint-Paul, raconte Camille. J’avoue que j’avais été fascinée par le personnage. Je ne comprenais pas qu’un Chinois puisse être noir ! Je garde un souvenir formidable de cette rencontre ».

Les méandres des nouvelles technologies ont permis de lever un coin du voile sur l’histoire du Tonton noir de M. Chane. Un enfant né dans la misère. Une mère qui n’a pas les moyens de le nourrir. Pour sauver son bébé, elle décide de lui trouver une famille qui pourra l’accueillir, le nourrir, l’éduquer. Qu’il puisse manger à sa faim. C’est ainsi que le bébé est adopté par une famille de Chinois. Puis envoyé en Chine où il apprend le Hakka. Mais un jour, le Chinois noir revient à La Réunion. Il est adulte, ne parle que le Hakka et rêve de retrouver sa mère… Ce fut chose faite ; le reste appartient à l’intimité des familles.

Nathalie Valentine Legros
Les illustrations numérotées 1 et 2 sont extraites de : «La Réunion de A à Z», Les éditions du Boucan.

Illustration 2
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'La façade de l'Hôtel Laçay à Saint-Paul recouverte d'une fresque de 350 portraits de Réunionnais, à l'occasion du 350e anniversaire du peuplement de l'île (1663)'. Photo : M. Chane.
‘La façade de l’Hôtel Laçay à Saint-Paul recouverte d’une fresque de 350 portraits de Réunionnais, à l’occasion du 350e anniversaire du peuplement de l’île (1663)’. Photo : M. Chane.

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