Categories

7 au hasard 16 août 2015 : À la recherche du Saint-Denis perdu - 16 juin 2015 : Carrière de Bois-Blanc : le rétropédalage de la Région - 21 décembre 2014 : Ou sa ou sava mon fra - 26 août 2014 : Beau temps à Ouessant pour La Réunion - 7 juillet 2015 : Chantiers d’espoir : « pas d’autres alternatives possible ! » - 14 octobre 2014 : Moteur ! En route pour un challenge Fifai/Fflr - 16 septembre 2014 : Le cauchemar éveillé des singes - 31 juillet : Quand le séga faisait danser Paris... et Jeanne Moreau - 23 novembre 2013 : Aogashima, l’île la plus insolite de la Terre - 21 décembre 2015 : Dodard ou la force du Noir -

Accueil > Lames de fond > Péï oublié > Butor 1930 : chez Mam’zelle Zizi, pension tout confort

Marcel Mouillot (1)

Butor 1930 : chez Mam’zelle Zizi, pension tout confort

18 mai 2017
7 Lames la Mer, Marcel Mouillot
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Mam’zelle Zizi, « belle Malabare », est la tenancière d’une pension de famille au Butor, faubourg de Saint-Denis. De passage à La Réunion en 1930, le voyageur Marcel Mouillot pose ses valises dans cet établissement populaire, inachevé depuis vingt ans, aux murs branlants, fréquenté par des lycéens, des petits employés, des marmailles, des marchants ambulants, des commères, des cousins/cousines descendus des « hauts », des tontons/tantines des « quartiers »... Ambiance créole racontée par le « vieux gâçon z’oreil », celui qui donne beaucoup de « gros quat’ sous », où l’on perçoit les travers de cette société réunionnaise caractérisée par la débrouille et la solidarité et « fascinée » par la « gouyave de France »...

Chez Mam’zelle Zizi, pension de famille, en 1930, au Butor, Saint-Denis. Illustration : panneau de la pension de famille avec un personnage de Tesfay Atchbekha Negga.

Cuisine en ruines et salle à manger particulière pour le z’oreil


La case est inachevée depuis vingt ans : l’escalier est un escalier provisoire, la cuisine tombe en ruines ; de la varangue du premier étage, il n’existe que quatre poutres de fer.

Pension de famille dont les hôtes sont les « p’tits gâçons » [garçons], y compris l’agent de police qui atteint la trentaine et « Azénor », élève de seconde au lycée Leconte-de-Lisle.

Je suis le « vieux gâçon z’oreil », qui a droit à la plus belle chambre parce qu’il donne beaucoup « gros quat’ sous », et aussi à une salle à manger particulière.

Le vieil escalier de la pension de famille...

Gamelle de riz avec « chouchou » et « un bon peu la graisse »


Jean qui, quelques semaines plus tard, vint me rejoindre, resta le « marmaille z’oreil »... On n’a jamais su pourquoi.

Combien étions-nous de pensionnaires en cette construction extraordinaire où les cloisons fléchissaient, où la rampe de l’escalier était en perpétuel contact avec la canalisation électrique ?

Autour des murs branlants de la cuisine s’affairait un peuple de pauvres bougres, « Caméléon » en tête : il s’agissait finalement, en échange d’une vague corvée, arrosage du jardin ou mise à mort d’un canard bourré, de recevoir une gamelle de riz avec « chouchou » et « un bon peu la graisse ». Les voir se repaître et calmer leur appétit était pour la patronne le bénéfice net de son exploitation.

Dans la cuisine de Mam’zelle Zizi, on agitait des cailloux au fond des marmites pour « faire cayambe ». Illustration intégrant l’extrait d’une œuvre de Stéphanie Ledoux.

Banjos, mandolines... et des cailloux dans les marmites !


Une douzaine de petits employés et fonctionnaires ou surveillants au lycée avaient dans un coin un lit-cage, un drap, une mallette de linge, beaucoup de livres, des journaux sportifs, des revues littéraires, des disques de phonographe, des guitares, des banjos, des mandolines.

Tout à coup, du premier étage, tombaient quelques accords... De tous les coins de la case, du jardin, de la varangue, d’autres instruments se mettaient de la partie...

Dans la cuisine, on agitait des cailloux dans les marmites pour « faire cayambe ».

Mam’zelle Zizi dans son "jeune temps"...

« Espère ! Mi amarre à vous » !


Mam’zelle Zizi s’irritait sur un ton suraigu contre le « p’tit cochon » qui dormait dans l’escalier... : « Espère ! Mi amarre à vous... Mi tue à vous... Si vous l’est déplorable » !

Et cela ne s’arrêtait qu’à l’heure où va s’ouvrir le bureau, l’heure à laquelle l’étude, au lycée, réclame son surveillant.

Il n’y a pas de façon plus agréable de passer le temps, aux heures chaudes, que de rester à « la case » pour écouter les conversations des voisins en visite.

Le marchand ambulant de lait.

Commères, marchands ambulants, cousins/cousines, tantines...


C’est un va-et-vient perpétuel de commères, de marchands ambulants, de cousins et cousines descendus des « hauts », de tontons et de tantines des « quartiers ».

« Ma mère ! — s’écrie un vieillardà Paris, y a point seulement un pied de coco ! »

Zizi, belle Malabare, reste debout, reprisant quelque harde, un vieux feutre d’homme jeté au hasard sur ses cheveux crépus...

Elle n’a honte ni de la couleur de son épiderme, ni des origines de sa famille : elle n’envisage guère la possibilité d’avoir d’aussi gros soucis...

La marchande de légumes. Photos : André Serfati.

Avoir les cheveux « en baguettes de tambour » !


« Vi vois, mon blanc, comme l’a le mauvais cheveux ? Mi connais bien que l’a pas très bon non plis, mais l’est tout de même meilleur ! Ça l’est pure cafouine [cafrine] même, et l’dimanche, l’a même point un soulier dans son pied ! »

C’est en ces termes méprisants qu’elle parle de la marchande de légumes... les bringelles étaient trop chères et les chouchoux un peu fanés... Avoir le bon cheveu, ce serait avoir les cheveux « en baguettes de tambour », droits, sans ondulations... Ici, c’est plutôt rare !

Mais le sourire illumine à nouveau les traits plutôt fins du visage de la « patronne »... : deux gosses apparaissent au « barreau », portant un « garde-manger » à moitié défoncé.

Quels étaient au juste tous ces enfants accrochés à ses jupons ? Oeuvre de Sandy Hester.

Dans l’éternelle fumée de la cuisine


Quels étaient au juste tous ces enfants accrochés à ses jupons, et ceux aussi dont elle allait fleurir les tombes au cimetière, chaque dimanche ?

Elle n’aurait ressenti aucune gêne, Mam’zelle Zizi, à en avouer la maternité... : ce devait être l’héritage accepté simplement, avec « joie même », de quelque amie disparue, et aussi les progénitures des nombreux domestiques qui s’agitaient dans l’éternelle fumée de la cuisine.

La blanchisseuse qui, du matin au soir, frotte des nippes entre deux cailloux, au bassin, n’est pas tendre dans sa façon de s’exprimer, s’adressant à l’aîné des gamins :

Les blanchisseuses. Photo : Yurek. A droite, extrait d’une œuvre d’Ezekiel Udubrae.

« À moin y mange’ pas la viande tous les jours »


« À moi l’en a assez d’fatigue’ mon estomac à crie’ après vous ! À moin y mange’ pas la viande tous les jours ! Mi prive mon estomac pour donne mangé à vous ! Moin y lave vot’ linge, moin y r’passe, moin y raccommode, moin y donne à vous à chaque instant un p’tit quat’ sous, et vous l’est ingrat, l’est menteur, l’est voleur, vous l’est un p’tit cochon ! P’tit maudit, va ! Vous l’est parti depuis cinq heures ’après-midi !

Moin l’a faim, mi suis fatiguée d’attendre à vous, et encore, vi trouve moyen faire tomber mon manger dans l’canal ! Vous y rapporte mon riz plein d’eau, plein de saleté ! Alors, vi crois que mi s’en va mourir de faim cause à vous, petit maudit ! Moin y donne à vous à Hyacinthe : là, vous y s’ra bien, dan’ bois Sainte-Clotilde, et quand vous l’aura faim, vi mangera conflor et raquettes bouillies ! »...

A l’heure des repas, les enfants viennent prendre la même ration de riz qu’ils mangent avec leurs doigts. Illustration : Kenneth Thabo.

« La machine qui fait : touf ! touf ! »


(...) Enfants légitimes et « z’enfants de reconnaissance » vivent pêle-mêle dans les cases, attrapant à l’heure des repas la même ration de riz qu’ils mangent avec leurs doigts, surveillant les fugues des cochons et des canards, vaguement élevés par la vieille tantine qui ânonne avec eux les rudiments du catéchisme.

(...) Les services municipaux de désinfection répandent la terreur au quartier du Butor : « Ma mère ! La machine qui fait : touf ! touf !, ça il apporte la peste dans la case ! »

Mam’zelle Zizi, elle-même, qui eut comme pensionnaires un certain nombre de « z’oreils » et a perdu pas mal de préjugés me regardait d’un air sévère le jour où malgré un orage des plus violents, je passais quelques disques sur le phonographe : « Ah ! Vi brave travail bon Dieu ! »

La mascarade, défilé de carnaval, du côté du Butor.

« Moin l’a vu un vrai diable, un mauvaise âme... »


Il est vrai qu’un matin, à trois heures et demi, ... [en] « allant [à la] messe quatre heures avec Fifine — m’a-t-elle raconté — moin l’a vu un vrai diable, un mauvaise âme : l’était assis comme un chien ; son corps l’était plus noir que charbon ; l’avait des bras et des cuisses gros comme ça, des mains grand comme ça ; entre ses jambes l’aurait pu passer une barrique ; et l’avait la tête... la tête pas plus grosse que la calotte de Monseigneur le jour de la confirmation ! »

C’est au milieu, tout de même, de grands éclats de rire, en conversations rapides, interrompues par de nombreuses escapades au jardin, à la cuisine, au bassin, que Mam’zelle Zizi nous conte ces anecdotes.

Les petites échoppes du bas de la rue du Grand-Chemin (actuelle rue Maréchal-Leclerc), côté Butor. Photo : André Serfati.

« Un os de chat noir bouilli »


Elle a pour les Européens une admiration sans bornes... qui tient d’ailleurs uniquement à ce fait incroyable pour elle qu’ils ont pendant trente-cinq jours affronté les océans sans en mourir. Elle doit en conclure que nous sommes un peu sorciers ou que nous détenons, cachés dans la doublure de notre veste, « un os de chat noir bouilli ».

Tristes journées : le malheur plane... Une vieille Cafre [cafrine] agonise dans la case voisine : toute la rue, volontairement, s’est mobilisée pour apporter des secours.

Une énorme tumeur gonfle l’estomac de la malheureuse : mam’zelle Zizi, pieuse catholique, parle des secours de la religion ; alors la moribonde se soulève sur son grabat : « À cause un prêtre ? Mi suis point faille ! »... On se tait.

La rue du Grand-Chemin en direction du Butor.

De l’Étang-Salé... au Butor où Mam’zelle Zizi vient de mourir


« Tout le mound’, à La Réunion, l’a des paquets de vers d’estomac », affirme Églé, la fille de la malade ; et, comme drogues et potions restent sans effet, on prépare, ressource suprême et dernier espoir, un « carry chouchou »... On va chercher « sadines » [sardines] pour faire bouillon, des mangues, des lytchis...

(...) « P’tit Caf’ », P’a Cazambo, Mam’zelle Dada... mais « Mam’zelle Zizi », elle, ne sourit plus au « P’tit Cochon », ne donne plus à l’effronté « Caméléon », chaque soir, « son assiette créole même »...

Mam’zelle Zizi est morte, morte d’avoir donné tout ce qu’elle pouvait donner, ayant rempli convenablement sur cette terre parfumée son rôle d’oiseau-mouche, de sœur de charité inconsciente et de mère adoptive... de l’Étang-Salé où elle est née jusqu’au Butor où elle vient de mourir.

Marcel Mouillot, 1930
« 13.000 milles, en cargo de Marseille à Madagascar et aux îles de La Réunion »

Rue du Grand-Chemin, Butor.

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
Presse, Edition, Création, Revue-Mouvement.
Facebook, Twitter.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter