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Cargo pour La Réunion

Un séga qui venait du froid...

22 mars 2015
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Il ne dure que 2 minutes et 1 seconde. Un drôle de séga aux paroles entêtantes « la lala lala lalalala », interprété par une voix féminine qui n’a rien de créole, avec maracas et accordéon... sur un rythme dominant de samba. Mélange de genres ? C’est l’époque qui veut ça. Paris connaît vers la fin des années 50 une mode des « musiques tropicales et exotiques » et le « séga de l’océan Indien » n’y échappe pas. Pour preuve ce morceau sobrement intitulé « Séga » et extrait d’un film qui a laissé peu de traces dans les mémoires : « Cargo pour La Réunion »... Embarquement !

L’affiche du film "Cargo pour La Réunion".

Entre 100 et 150 € ! C’est la somme qu’il faut débourser sur Internet pour espérer entrer en possession d’un vinyle rare et ancien (1964) intitulé « Ciné-cocktail, dansez avec la musique des Bandes Originales des films »...

Suit alors, sur la pochette rouge-orange, une liste de six films dont le premier titre est « Cargo pour La Réunion ». Le nom du compositeur apparaît en bas : Camille Sauvage.

Au verso de la pochette, on découvre le détail et les titres des différents morceaux et notamment un « Séga » extrait de la Bande Originale du film « Cargo pour La Réunion ». Très recherché par les collectionneurs, ce fameux « Séga » est, depuis peu, accessible à tous puisque l’album « Ciné-cocktail », qui vient d’être réédité le 12 décembre 2014, est désormais disponible sur Deezer.

C’est donc avec enthousiasme que nous avons pu enfin satisfaire notre curiosité et écouter ce fameux — et non moins obscur — « Séga » !

Un « Séga » qui ne dure que deux minutes et une seconde et qui donne un curieux mélange avec en arrière fond un rythme de samba. Il faut dire qu’à Paris, l’époque est à la « musique typique », aux « rythmes tropicaux », aux « danses exotiques » qui sont même qualifiées sur certaines pochettes de disque de « danses érotiques » !

Mambo, samba, rumba, bossa nova, biguine, cha-cha-cha, calypso, salsa... et séga ! Le magazine mensuel « Sonorama » de juillet-août 1959 titre même : « Cha-cha-cha et calypso sont morts : vive le séga ! »

« L’océan Indien détrône la mer des Antilles, peut-on lire dans ce numéro de « Sonorama ». Et c’est un Antillais qui en est responsable : Gilles Sala. Né du mélange d’un air français du 17ème siècle et d’un rythme voluptueux du Mozambique, le séga était encore inconnu en France voici quelques semaines. François Patrice lui ouvre les porte de « La Licorne » parisienne, puis le transplante à « La Licorne » tropézienne. Paris et Saint-Tropez l’adoptent, abandonnant cha-cha-cha et calypso. C’est ainsi que meurent les danses pour avoir été trop dansées. C’est ainsi qu’une nouvelle voit le jour pour être bien chantée. Dansons donc le séga ! »

Extrait de "Sonorama" (juillet-août 1959). Collection Franckie Donald.

Notre « séga de l’océan Indien » — qui est d’ailleurs surtout identifié à Paris comme « danse de l’île Maurice » — n’est pas mort pour avoir été trop dansé. Bien au contraire. Mais sa percée, aux accents quelque peu fantaisistes, sur les scènes et discothèques parisiennes, aura été de courte durée et n’aura pas laissé dans les mémoires d’impérissables souvenirs. Nous aurons l’occasion d’y revenir bientôt.

Pour l’heure, concentrons-nous sur ce « Séga » interprété par « Camille Sauvage et son orchestre »... Nous l’avons écouté en boucle, histoire de bien nous en imprégner. Mais la curiosité est depuis encore plus exacerbée car nous aimerions bien voir les images qui accompagnent ce « Séga », donc voir le film « Cargo pour La Réunion ».

Et nous ne sommes pas les seuls sur la trace de ce long-métrage. Au cours de nos recherches sur Internet, nous avons débusqué quelques messages, lancés comme des bouteilles à la mer, de cinéphiles ou d’amoureux de La Réunion, qui cherchent — vainement pour l’instant — « où et comment peut-on voir ce film »...

Il faut dire que ce film, tourné au début des années 60 dont une partie à La Réunion, et sorti en 1963, n’a pas bénéficié de l’aura de François Truffaut, de Catherine Deneuve, de Jean-Paul Belmondo qui était accompagné d’Ursula Andress, de Michel Bouquet, etc. Ni des moyens qui ont permis de produire « La sirène du Mississipi » au prestigieux casting, tourné à La Réunion et sorti en 1969.

Catherine Deneuve et Jean-Paul Belmondo dans "La sirène du Mississipi". Séquence tournée à La Réunion. Source : Mémorial de La Réunion.

D’ailleurs l’engouement médiatique que n’a pas manqué de provoquer le tournage de « La sirène du Mississipi » a contribué a reléguer au fond des mémoires notre mystérieux « Cargo pour La Réunion » jusqu’à presque l’effacer. Mystérieux parce que rare, oublié, quasi-inconnu. Mais si l’on se penche sur le résumé du film, il n’a, a priori, rien de mystérieux...

« A l’école de la Marine Marchande de Saint-Malo, un jeune aspirant suit les cours de navigation sans grand enthousiasme, apprend-on sur le site toutlecine. (...) C’est en mer, lors de son voyage-école sur le cargo « Ville de Rouen » qu’il aura la brusque révélation de toute la beauté de la nature et une vision nouvelle du beau métier de marin. La naissance d’une vocation de marin illustrée par un très beau voyage est un spectacle pour très large public ».

Bref, « Cargo pour La Réunion » serait donc un scénario à la gloire de la Marine. Le tournage s’est déroulé à bord d’un cargo de la NCHP [1] : « Ville de Rouen ».

« Dans ce film de prestige à la gloire de la Marine Marchande, l’intérêt folklorique est soutenu par de belles images et par une musique étincelante », peut-on lire sur Internet dans « Analyse Générale des Films ».

Le "Ville de Rouen" de la Nouvelle Compagnie Havraise Péninsulaire (NCHP). Source : marine-marchande.net

Si ce film, que l’on peut qualifier de « série B », nous intéresse particulièrement, c’est parce qu’il recèle des images filmées de notre île, au début des années 60. Des images du port de la Pointe-des-Galets bien-sûr mais aussi, semble-t-il, des séquences qui auraient été filmées à Cilaos...

Il est surtout beaucoup question, à travers les différents témoignages, d’une scène tournée au Port dans le célèbre établissement de la non moins célèbre Mamzelle Paula, mythique tenancière connue dans toute l’île et même au-delà. Paula Olivia Crezo, de son vrai nom, a ainsi régné sur les nuits portoises pendant plus de 40 ans et a été immortalisée par Narmine Ducap dans un séga interprété par Michou et inspiré d’une musique du Portoricain Rafael Hernández Marín (voir ci-dessous).

Dans une étude menée par Geneviève Payet sur « La prostitution à La Réunion » [2], un interlocuteur, qui a préféré garder l’anonymat, explique que « la réputation de « Mam’zelle Paula », au plan national et même international, tenait au fait qu’elle avait participé à un film, « Cargo pour La Réunion » du réalisateur Paul Mesnier en 1962, tourné en partie à Brest, en partie à La Réunion. A l’époque, c’était le seul bar à marins du Port, il accueillait des Norvégiens, des Allemands, des Chinois... Même des personnalités locales fréquentaient cette figure de la société. Dans les années 75, le bar ne faisait plus recette car les marins préféraient se divertir à St-Gilles. Mam’zelle Paula serait décédée à l’âge de 67 ans dans la misère ».

La ville du Port ressemblait à cela à l’époque où est tourné le film "Cargo pour La Réunion". Extrait d’une exposition organisée à l’occasion des 120 ans du port de la Pointe-des-Galets.

Peu de temps avant son décès, Mamzelle Paula trônait, digne, dans un grand fauteuil installé près du bar d’un restaurant de la vieille ville portuaire, établissement qui a depuis changé de mains. Impassible, elle observait son monde sans desserrer les dents : les piliers du comptoir, les ombres de la nuit aux regards allumés, les serveuses et leur démarche cadencée, les destins à la dérive, les marmailles venus remplir des bouteilles...

Le ballet qui se déroulait autour d’elle semblait réglé par de tacites ententes, des conventions muettes, respectées et établies de longue date. Chacun veillait bien à ne pas la déranger mais aussi à répondre au plus vite au moindre de ses gestes de la main.

Mamzelle Paula n’avait rien perdu de sa superbe malgré la fatigue qui se lisait sur son visage. Elle avait quelques difficultés à se mettre debout, à marcher et devait s’aider de béquilles mais elle semblait exercer toujours la même influence, la même autorité teintée de fascination et de respect sur ce monde — cette cour populaire — qui ne lui a d’ailleurs pas survécu.

A Gauche, Joseph M’Changama, docker avec sa mandoline, devant le bar de Paula, années 40-50. A droite, Edvin Grimoire, photographe portois, années 40-50. Extrait d’une exposition sur les 60 ans du 19 mars 1946, loi de départementalisation.

« Depuis 1939, le bar de Mamzelle Paula était le rendez-vous incontournable des marins de passage, peut-on lire dans un témoignage sur le site uim.marine.free. Sa réputation internationale lui conférait le titre de monument historique vivant. (...) Elle avait du cœur Melle Paula Crezo ; elle recueillait les pauvre filles dans la misère et elles étaient nombreuses à La Réunion ! Elle jouait le rôle des restos du cœur : elle les nourrissait, leur demandait seulement d’égayer par leur présence les pauvres marins esseulés. Elle prétendait ignorer ce qui se passait après la fermeture du bar »...

Certains témoins de cette époque ont la mémoire moins fiable que d’autres. Ainsi trouve-t-on sur un autre site (mauricelemarin) une anecdote assez étonnante au sujet de ce fameux film « Cargo pour La Réunion » : « une légende cette mère Paula. Dans les années cinquante, elle fut la vedette féminine d’un film tourné avec Eddie Constantine, « Cargo pour la Réunion », où il était question d’un trafic de drogue entre la France et La Réunion. On la voyait entre autre à la barre du navire avec une casquette de marin et sa masse imposante ».

Delixia Perrine (au milieu) dans le rôle de "Maman Paola", alias Mamzelle Paula. A droite, la comédienne Rachel Pothin ; à gauche la comédienne Térésa Small. "Lepervenche, chemin de fer", pièce d’Emmanuel Genvrin, théâtre Vollard.

C’est le bon titre mais ce n’est ni la bonne date et ni le bon acteur ! Et Paula ne fut pas la « vedette féminine » de « Cargo pour La Réunion » même si au moins une séquence fut tournée dans son bar. Quant à Eddie Constantine, sa riche filmographie ne mentionne pas non plus « Cargo pour La Réunion ».

Il est certain que la présence de celui qui chantait « Cigarettes, whisky et p’tites pépées » aurait assuré à ce film une notoriété plus durable. Reste cette histoire de « trafic de drogue entre la France et La Réunion » : elle n’est mentionnée dans aucun des rares résumés de l’intrigue que l’on peut consulter sur Internet.

Le casting de « Cargo pour La Réunion » ne fait apparaître aucun acteur de premier plan, aucun nom célèbre au box office. Le rôle principal féminin est d’ailleurs interprété par une certaine Liliane Vasseur, inconnue au bataillon des têtes d’affiche et même des seconds rôles. Après « Cargo pour La Réunion », elle n’aurait jamais plus fait de cinéma, ou alors sous un autre nom.

Jean Sagols. Source : unifrance.org

Quant aux rôles masculins, ils n’ont pas non plus bénéficié de la renommée d’acteurs de la trempe d’Eddie Constantine ou de Jean-Paul Belmondo. Pour autant, la carrière cinématographique de ces acteurs « peu connus » est cependant plus étoffée que celle de Liliane Vasseur...

Jean Sagols tient le rôle principal. Il joue par ailleurs dans une demi-douzaine de films avant de s’orienter vers le théâtre et l’audiovisuel et de devenir un réalisateur et scénariste reconnu dans le milieu. Christian Duroc, pour sa part, jouera dans une dizaine de films et Pierre Caden dans trois films dont les célèbres « Demoiselles de Rochefort » et « Parapluies de Cherbourg » de Jacques Demy.

Quant au réalisateur, Paul Mesnier, qui a à son actif 11 films, il clôt sa carrière avec « Cargo pour La Réunion ». Il sera aussi scénariste, dialoguiste et acteur dans 4 films. Il meurt en 1988 à 84 ans sans avoir véritablement marqué le cinéma français de son empreinte.

Camille Sauvage et une inconnue (?). Source : toutlecine.com

Finalement, la seule star de ce film (hormis Mamzelle Paula...) est le compositeur de la musique. En choisissant Camille Sauvage pour créer et interpréter la bande sonore de « Cargo pour La Réunion », Paul Mesnier a été bien inspiré. Chef d’orchestre, musicien (clarinettiste, saxophoniste, pianiste...) et compositeur de jazz, Camille Sauvage — allias Eric Framond (son vrai nom, 1910-1081), allias Willy Lee, allias Yedo — construit sa carrière depuis les années 1940 et connaît une véritable renommée accentuée par son statut de « vedette de la radio ».

Il compose la musique de plus d’une centaine de films et passe du jazz à l’électro-acoustique et à l’expérimental dans les années 1970. Il anime les Grands Nuits d’Abidjan en 1968, et donne des récitals à La Réunion, aux Comores, à Nouméa, à Tahiti...

C’est donc à Camille Sauvage que l’on doit ce fameux « Séga » de « Cargo pour La Réunion ». Un séga fantaisie !

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

Merci à Antoine KonsöLe, Frankie Donald et Sully Fontaine

En 1964, sort le livre "Cargo pour La Réunion", écrit par le capitaine de vaisseau Brossard.


Antoine Konsöle, alias DJ KonsöLe, est un passionné de musiques créoles et tropicales, de rythmes de l’Océan Indien, de l’Afrique, des Caraïbes, de l’Amérique du Sud. Collectionneur, connaisseur, il explore les arcanes des musiques indocéaniques et se distingue comme l’un des spécialistes de premier plan du séga et de ses déclinaisons insulaires. Il est président de l’association Kreolart qu’il fonde avec Arno Bazin et qui oeuvre pour la sauvegarde du patrimoine musical réunionnais.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Navale Commerciale Havraise Péninsulaire

[2Etude de l’ARIV, Antenne Réunionnaise de l’Institut de Victimologie, 2012-2013

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