Alain Peters, Marco Polot… à la vie à la mort

« Marco, je n’en connais pas beaucoup qui auraient pu faire ce que tu as fait pour moi quand tu m’as sauvé de la rue / Marco bonpé noré pa pi fèr sèt twé la fé pou mwin / Kan twé la ramas amwin dann somin ». Traduites du créole, ces paroles sont extraites de « Rest là maloya », une chanson dans laquelle Alain Peters cite quatre personnes : sa maman, Patou1 la mère de sa fille, Ananda Devi sa fille, et Marco le petit orphelin de la route Déserte au Port, élevé par une vieille Malgache. Marco Polot de son vrai prénom et de son vrai nom. Parti trop tôt. Lui aussi. Retrouver Peters au paradis des vavangèr/parabolèr\kabarèr.

Marco Polot et Alain Peters. Paris 1987. Photo Daniel Sauvaget.
Marco Polot et Alain Peters. Paris 1987. Photo Daniel Sauvaget.

A travers son brouillard anromé…


A Francia, Nelly et Dévi,

Juillet 1995. Marco débarque un petit matin avec la gueule de celui qui a passé une nuit blanche ; comme dirait Peters, « in figir landmin koudvan »2. J’attends son moucatage rituel et affectueux en guise de salut.
Alain est mort, lâche-t-il.
La tribu des Alain que Marco et moi avons en commun défile dans mon cerveau et tandis que je suis en train de perdre l’air, il ajoute :
Alain Peters.

Les mots restent dans mon gosier, comme «la misère li la boire»3. Marco pose sa main sur mon épaule. Et s’en va colporter la triste nouvelle dans le cercle des Alain [Alain Gili, Alain Séraphine…] et au delà.

Je reste plantée là sur le trottoir. Ce même trottoir de la cité portuaire où il y a quelques jours — quelques nuits —, Alain Peters, vaguement éclairé par un lampadaire, m’a demandé une cigarette alors que je montais dans ma voiture. Deux ou trois phrases échangées à travers son brouillard anromé et il s’éloignait dans la nuit.

Alain Peters.

L’adol-errance, sur les sentiers marron


Peters est mort. Et son sachet de linge enfoui quelque part à la maison ! Vision incongrue. Là où il est, Alain n’a plus besoin de ce sachet oublié. Quand la mort frappe, elle réveille des images fugitives aux allures futiles, comme pour nous détourner des bouleversements qu’elle provoque. Alain Peters vient de mourir et je pense à son sachet de linge… Tant qu’à faire, je déroule le fil de ce souvenir.

Je roulais en direction de Saint-Denis. Tout à coup, vision : Alain Peters sur le bord du chemin. D’instinct, mon pied écrase la pédale de frein. La Coccinelle pique du nez. Alain Peters, mythique bassiste des légendaires « Caméléons »4. D’autres grands musiciens se bousculent dans ma tête : Bernard Brancard, René Lacaille, Loy Ehrlich, avec leurs noms qui sonnaient comme des pseudos de pop-stars. Pourtant, ils n’avaient rien changé à leur état civil. Marco Polot non plus.

Alain Peters sur le bord du chemin et le vertige de la mise en abyme me happe. L’enfance et ses gratteurs de guitare-banjo chaloupée à la Madoré et à la Brassens. L’adol-errance sur les sentiers marron du maloya-jazz-rock. Caméléons par-ci, Carrousel5 par-là. Quinze ans au compteur. Un Bato Fou6 barré par un long Malbar7 do miel, grands cheveux, me débarque, exilée — Oh la France Oh la France —, sur les rivages de l’adulescence : Ziskakan.

Retour vers l’île perdue. Dans la brume humide, surgit Danyèl Waro traçant sur le sentier d’Artmafate8 à travers la plaine des tamarins, un caïambe en bertel et un Marco Polot hâbleur en éclaireur ouvrant le chemin vers La Nouvelle. Dans la lueur du cirque crépusculaire, le maloya m’enveloppe comme une douleur. Sois sage… et tiens-toi plus tranquille ; le sang se réchauffe.

Alain Mastane et Loy Ehrlich aux tablas. Selon Fred Born, cette photo a été prise en 1982 au New-Escale à Saint-Denis.

Alain Peters, sur le bord du temps


J’exhume une pépite de la cantine paternelle : un 33 tours de maloya avec Firmin Viry 19769 en précurseur, en défricheur de mémoire. Sur le sillon, Viry a gravé « Valé, valé », son roi, sa reine, ses fusils, son oiseau tandis que résonne l’Internationale sur la plage voisine ; et l’oiseau prêt à voler a semé les graines qui allaient bientôt exploser en jardin touffu.

Un kabar, une nuit chez les frères Adécalom, défile comme dans un rêve. « Kuma la kolèr pran mwa » du Ti-Frère10 mauricien résonne au creux de mon coco. Un autre Mauricien, Siven Chinien, que Danyèl Waro chante parfois, « Soldat lalit militant » que l’ADER11 éditera en cassette : « l’ennemi partout pé bouzé, pas besoin nou pèr pou vanzé ». Gramoun Lélé, le Rwa kaf… Et les héritiers : Ravan’, Baster…

Alain Peters sur le bord du temps. C’était la grande vogue du jazz-rock annonçant un maloya revisité. Herbie Hancock, Jeff Beck, Billy Cobham, George Duke. Souvenirs de « Carrousel » sous les étoiles, sur le bordmèr de Saint-Leu, à l’Oasis du Port ou en première partie du groupe « Téléphone ».

On s’échangeait des cassettes audio — Jaco Pastorius, Stanley Clarke, Larry Coryell, King Crimson — dont la fine bande usée à force de tourner se coinçait régulièrement dans le lecteur radio-cassette de la Coccinelle. Je recollais la bande avec du vernis à ongle pour continuer d’écouter Ziskakan, Eric Clapton, Ti Fock, Al Di Meola.

En haut à gauche : source, catalogue Takamba, PRMA / En haut, à droite : Alain Peters et Gaby Laï-Kun au premier rang. Les « Soul Men ». 1974.

Macadam poésie


Peters et son sachet au bord du chemin. Je borde la Coccinelle à sa hauteur et lui fais signe de monter. Il va au Chaudron, moi aussi. « Chez maman », précise-t-il. Il largue son sachet sur la banquette arrière et nous voilà partis, heureux de ces retrouvailles à l’improviste. Route en Corniche et macadam poésie : il déclame les derniers vers qu’il a écrits. Il chante et marque le tempo en tapant sur le tableau de bord. C’est beau. Les mots et le temps filent : la cité-béton du Chaudron est devant nous. Je dépose le parabolèr à un coin de rue. Il négocie pour que je le ramène au Port le soir-même. « Rendez-vous ici à 20h ».

J’ai longtemps attendu à l’heure dite le poète en vavangue. Il ne s’est pas pointé. Tant pis. Arrivée à la case, je remarque son sachet oublié dans la voiture ; à l’intérieur, un pantalon pattes d’éléphant mauve en velours côtelé — vestige d’une époque révolue —, deux ou trois tee-shirts. Le sachet atterrit au fond d’un placard. De déménagements en changements de décors, il resurgit de loin en loin puis s’évapore dans le trou sans fond des souvenirs perdus.

Alain Peters et ses sachets… Il recréait le son du caïambe rien qu’en frottant un sachet entre ses mains. Et puis il y avait les sachets de l’errance, les sachets semés à droite, à gauche, les sachets perdus, les sachets de l’oubli. Le plasticien Antoine du Vignaux s’inspira de la symbolique du sachet dans l’univers petersien pour concevoir l’exposition « Sashessa, Sashessi », accueillie à Jeumon12 puis chez Sophy Rotbard à Art’senik13. « C’était un hommage à l’art du sachet initié par Alain Peters, confie Antoine du Vignaux. L’expo qui avait mis beaucoup de temps à se monter a été présentée après sa mort ».

Arthur et son harmonica dans la ‘grotte des sachets plastique’. ‘Sashessa’, exposition du plasticien Antoine du Vignaux. Photo prise chez Sophy Rotbard, à Artsenik. ‘J’avais fait ‘Sashessa’ à Jeumon en septembre 1995, un hommage à l’art du sachet initié par Alain Peters’, raconte Antoine Du Vignaux. ‘L’expo qui avait mis beaucoup de temps à se monter est tombée après sa mort’.

Marco Polot, le petit orphelin de la route Déserte


Après la mort d’Alain Peters, Marco Polot n’a jamais cessé de parler de lui. Comme si chaque circonstance réveillait un souvenir lié à Alain.

Marco et Alain avaient tracé ensemble un bon bout de chemin. Je ne sais plus quand ces deux là s’étaient trouvés mais assurément une histoire hors du commun commençait alors. Marco Polot, le petit orphelin de la route Déserte14 au Port, élevé par une vieille Malgache, allait vite devenir un ange-gardien pour celui qu’il admirait par dessus tout, Alain Peters.

Ami abusif ? Non. Marco connaissait par cœur les travers de Peters mais il savait aussi son talent et voulait que cette ligne de vie heurtée par les excès, les espoirs et les désespoirs, se redresse et bifurque vers la lumière. Alors, Marco a veillé sur Alain. Comme un frère. Avec des épisodes qui tenaient du miracle.

En 1983, l’artiste-plasticien Alain Séraphine, visionnaire et « entrepreneur », fait naître au Port l’association « Village Titan », avec Alain Gili, Dominique Blanc et des cercles à géométrie variable15. Un souffle militant transcende les énergies. Tout est à inventer. C’est un « chantier culturel permanent ».

Alain Peters, Alain Gili, Françoise Guimbert. Photos extraites du recueil « Mangé pou le cœur ».

Alain Gili, figure singulière de l’univers petersien


A l’occasion du premier anniversaire de Village Titan, Alain Séraphine et Alain Gili conjuguent leurs efforts pour que le talent d’Alain Peters soit sauvegardé et partagé : la cassette et le livret « Mangé pou le cœur » sortent le 20 décembre 1984 — réunissant des enregistrements réalisés par Jean-Marie Pirot —, en même temps qu’un 45 tours sur lequel figurent « Panier su la tête ni chanté » et « Romance pou un zézère ».

Alain Gili, éternel militant culturel, écrivain et journaliste, arpente les « Chemins carrosse / Chemins surprise »16 où bat le cœur populaire réunionnais. Découvreur de talents marron, d’œuvres oubliées et d’artistes laissés sur le bord du sentier, il incarne une figure centrale et singulière de l’univers petersien.

En 1977, il met en contact le musicien-poète avec le peintre-poète Jean Albany. Cette rencontre bouleversera au fil du temps le champ culturel de l’île, prophétisant l’émergence d’un tourbillon artistique qui verra la musique réunionnaise, dans une atmosphère bohème de créativité débridée et d’expériences de toutes sortes, aborder de nouvelles sonorités tout en sublimant les héritages et les influences extérieures.

A gauche : Pierrot Vidot, Jean Albany et Alain Peters, photo extraite du recueil « Mangé pou le cœur ». A droite, Pierrot Vidot, Carpanin Marimoutou et Alain Peters, photo collection Pierrot Vidot.

Pour tenter de sauver l’homme


Elle se traduira dès 1977 par l’édition d’une cassette désormais mythique, intitulée « Chante Albany ! » et produite par l’ADER. Jean-Michel Salmacis, Pierrot Vidot, Alain Peters, Hervé Imare y interprètent des poèmes de Jean Albany dont on entend la voix dire le « Savon bleu »…

En 1981, l’Ader, présidée par Alain Gili, publie les premiers textes d’Alain Peters, sous le titre « La misère en poundiaque »17, dans la série des cahiers « L’Ader présente »18. Ces textes de « La misère en poundiaque » constitueront par la suite l’essentiel du recueil « Mangé pou le cœur » édité par Village Titan, devenu aujourd’hui un objet de collection. Et Alain Gili n’aura de cesse de faire vivre Alain Peters par-delà la mort.

« Peters fait passer la poésie n’importe où, dans n’importe quel milieu, déclare alors Alain Séraphine. Avec « Mangé pou le cœur », nous sauvons les œuvres d’un artiste qui se ronge mais a pourtant beaucoup à faire pour son pays. Il nous reste à sauver l’homme ». C’est d’ailleurs d’Alain Séraphine et de Village Titan que partira l’initiative pour tenter de « sauver l’homme » quelques années plus tard.

De gauche à droite : Pierrot Vidot, Carpanin Marimoutou, René Lacaille, Jean Albany, Alain Peters.

Marco Polot, farceur en diable, le sourire en emblème


A Village Titan, on croise alors des réalisateurs19, des plasticiens20, des photographes21, des musiciens, des conteurs22, des universitaires23… Au milieu de cette effervescence, Marco Polot exulte, fait ses premières armes d’animateur socio-culturel, multiplie les contacts et les projets.

Il invente le festival « Artmafate » qui verra en 1988 et 1989 le cirque de Mafate accueillir à La Nouvelle Danyèl Waro, le théâtre Vollard, le bassiste Filip Barret, le groupe Ravan’, le danseur Yao Eby, la conteuse Isabelle Hoareau, des musiciens [jazz, rock, classique…].

Marco est un touche-à-tout surdoué, débrouillard, humble. Avide d’apprendre et de partager. Toujours en mouvement. L’œil malicieux. Toujours une blague prête à fuser et un canular en gestation. Concoctant pour chacun des surnoms cocasses, affectueux et bien sentis. Toujours prêt à donner un coup de main. Comme un caméléon, capable de s’adapter à n’importe quelle situation, à n’importe quel milieu. Farceur en diable, le sourire en emblème.

Image du festival ‘Artmafate’, à La Nouvelle, en 1988. Une idée de Marco Polot qu’il avait mise en oeuvre avec ses amis Dominique Blanc, Richemond Gilas, Danyèl Waro, Delixia Perrine, Martine Pageaux, Hervé Mazelin, Jean-Pierre Boucher, Gérard Joly, etc. Une aventure humaine et artistique en dalonerie, à laquelle le magazine de Fred Hidalgo, “Paroles et Musiques”, avait alors consacré un dossier.

Marco Polot et sa dalonerie sans tabous


Infatigable, il fréquente les cercles culturels, les spectacles, les expositions, les kabars, y crée du lien en rapprochant les expériences et les acteurs. Il imagine une dalonerie sans tabous et fonde avec Patrice Treuthardt, Richemont Gilas, Antoine du Vignaux, l’association Loukanou qui accompagne le peintre Patrick Nantaise dans la création d’une œuvre remarquable autour du Mahabharata24. Sur la lancée, plusieurs ouvrages de Patrice Treuthardt sont édités et de nombreuses peintures murales sont réalisées dans les quartiers.

Tout l’intéresse. Surtout les causes difficiles voire perdues. Il tente de sauver Patrick Nantaise et son œuvre. Mais Patrick Nantaise s’immole par le feu. Une partie de ses tableaux lui survit. Et il se portera au secours d’Alain Peters. Dont les errances paroxystiques incitent bientôt un « petit cercle de « conjurés », d’amis, autour de Village Titan » à passer à l’acte en 1987. Objectif : envoyer Alain Peters en soins non loin de Marseille, région où vivait alors sa fille, Ananda Devi.

« L’enjeu était de le remettre en forme, témoigne Daniel Sauvaget25, ami d’Alain Séraphine, critique de cinéma et enseignant à l’Université Paris III. Mais, éternel rebelle, rétif à la discipline de la cure, insuffisamment surveillé, il n’a pas tardé à quitter discrètement l’établissement où il s’étiolait26, et on a perdu sa trace… jusqu’à l’intervention de Marco. Ce que l’on ne sait pas suffisamment, c’est que Marco a été envoyé en urgence en France, et qu’il a réussi à retrouver Alain, errant dans les rues de Marseille. Et c’est Marco qui a improvisé une solution pour continuer les soins, d’abord chez une tante qu’il avait dans la ville, puis à Paris… »

Détail d’un tableau de Patrick Nantaise, représentant le dieu Vishnu. Source : indereunion.

Sur les traces d’Alain Peters dans les rues de Marseille


A peine débarqué de l’avion après douze heures de vol depuis La Réunion, Marco Polot se met à la recherche de son ami Peters. Il sillonne les rues de la cité phocéenne et le soir-même, aux abords du Vieux-Port, il le retrouve au milieu d’une bande de SDF. « Marco bonpé noré pa pi fèr sèt twé la fé pou mwin / Kan twé la ramas amwin dann somin », chante Peters dans « Rest là maloya », souvenance de cet épisode du Vieux-Port.

« Je m’appelle Marco Polot et j’habite chez Mme Boussole », disait Marco, avec son air malicieux, devant des interlocuteurs incrédules, marquant une pause avant de préciser : « Mme Boussole, c’est ma tante ». Il disait vrai. Tout comme il est vrai que Marco avait réussi à retrouver Peters « errant dans les rues de Marseille ». Cela tenait du miracle. C’est donc chez tante Boussole que Marco Polot et Alain Peters trouvent un point de chute jusqu’à leur départ pour Paris.

Arrivé dans la capitale, Marco improvise et fait appel à ses relations nouées dans la sphère sans frontière du Village Titan et au-delà. « Avec sa débrouillardise habituelle, Marco a très vite rassemblé autour de lui un groupe de Réunionnais vivant en région parisienne, tous admirateurs d’Alain Peters, poursuit Daniel Sauvaget qui les héberge un temps. Il a établi le contact avec Loy Ehrlich dont la carrière de musicien était en pleine ascension. Marco connaissait en outre Madeleine Beauséjour, jeune cinéaste (décédée prématurément quelques années plus tard), qui devait partir en tournage plusieurs mois. Elle accepta de prêter son appartement durant son absence ».

Alain Peters et son éternel dalon, Marco Polot.
Alain Peters et son éternel dalon, Marco Polot.

Le spleen, les fêlures et les vieux démons…


Dans la mythologie petersienne, cette saison à Paris relève du mysticisme. Alain est entouré, « surveillé » avec bienveillance, encouragé. Marco assure une « présence constante, une vigilance et un dévouement » obstinés auprès de celui dont l’instabilité est alors un trait dominant. Ils se promènent dans Paris, posent tous les deux devant une gargouille de Notre Dame pour l’objectif de Daniel Sauvaget. Chaque seconde est une seconde gagnée sur le spleen, les fêlures et les vieux démons tapis dans l’ombre.

On offre une guitare à Peters comme une invitation à renouer avec son art. Tous espèrent qu’il se remettra à écrire et à composer. Loy le convie à un concert d’Eric Clapton : Peters est impressionné. Ti pas ti pas, il retrouve le goût de la création dans le studio de Loy. Moments magiques, instants fragiles. Et là, au milieu de ce processus délicat enclenché pour réapprendre à vivre, dans cette parenthèse vertigineuse à l’issue incertaine, Alain Peters entre en état de grâce, avec des fulgurances, des trouvailles sublimes et des explorations prodigieuses.

Le sorcier lumineux qui, en lui, combat le mauvais génie, s’est réveillé. Dix ans plus tard, ces enregistrements réalisés dans le studio parisien de Loy frapperont les esprits bien au-delà de l’île, provoquant stupeur et émotion. Alain Peters vient de livrer son testament artistique.

Marco Polot et Alain Peters. Paris 1987. Photo Daniel Sauvaget.
Marco Polot et Alain Peters. Paris 1987. Photo Daniel Sauvaget.

La nostalgie de La Réunion le tenaillait


Au cours de cette convalescence parisienne, Peters fait de belles rencontres. Comme celle organisée par Daniel Sauvaget avec Henri Deluy, rédacteur en chef de la revue « Action poétique ». Henri Deluy préparait alors un numéro spécial sur La Réunion, une première, à l’initiative d’Axel Gauvin. Edité en 1987, ce numéro consacré aux « Fonn’kézèr Larénion » réunit notamment des textes de Danyèl Waro, Carpanin Marimoutou, Jeanne Brézé, Anne Cheynet, Axel Gauvin, Alain Lorraine, Boris Gamaleya27, Jean Albany, Gilbert Aubry, Jean Henri Azéma, Patrice Treuthardt, Gilbert Pounia… et Alain Peters.

« L’état d’Alain Peters s’améliorait, au moins provisoirement, poursuit Daniel Sauvaget. Il ne cachait pas, pourtant, qu’il n’appréciait guère les contraintes de son régime de vie. Et la nostalgie de La Réunion le tenaillait. Marco, lui, assumait, et espérait ». Devant rentrer à La Réunion pour des raisons personnelles, Marco sera remplacé à Paris pour quelques semaines auprès de Peters par un autre ami de confiance : Richemont Gilas qui montrera lui aussi un vrai dévouement.

Quant à Marco, il rentre à La Réunion avec un trésor dans les valises : une dizaine de chansons de Peters avec de nouvelles orchestrations, de nouveaux arrangements — et un titre-phare inédit, « Rest là maloya » — enregistrées avec Loy dans son studio à Paris. Dès lors, Marco fait tourner l’enregistrement sous forme de cassette dans quelques cercles culturels. Il espère un déclic. Celui-ci viendra du plasticien François Giraud28 qui tombe sur la cassette à « Jeumon Arts Plastiques » où se côtoient des artistes tels que Laurent Segelstein, Eric Pongérard, Antoine du Vignaux et bien d’autres. Totalement possédé par les morceaux qu’il découvre sur la cassette et s’étonnant qu’ils ne soient pas édités, François Giraud décide d’intégrer l’enregistrement sous forme de CD encarté dans le catalogue de son exposition organisée en mars 1993 à l’Office départemental de la culture avec le Frac29. C’est une première victoire pour Marco même si la diffusion du CD reste confidentielle.

« Mangé pou le cœur ». Alain Peters au Port.

Marco Polot, celui qui peut parler avec tout le monde


Mais l’espoir né à Paris en 1987 s’éteint, après quelques années d’errance entrecoupées d’épisodes lumineux comme cette soirée de 1991 au théâtre de Champ Fleuri pour les trente ans du groupe folklorique de La Réunion de Bernadette Ladauge ou encore ce concert mythique de 1994 avec Loy au théâtre de Saint-Gilles… Le 12 juillet 1995, Alain Peters rend l’âme à 43 ans, dans une rue, à Saint-Paul. Il faudra attendre 1998 pour que le mythique enregistrement parisien soit édité en CD, sur la compilation « Parabolèr » du label Takamba30.

Marco trace désormais sa route sans Peters. Cet orphelin n’a eu de cesse, au cours de son existence, de constituer des « familles » autour de lui. Cercles d’amis. Complicités militantes. Aventures artistiques. Une dalonerie portoise, réunionnaise, indien-océanique, du village mondial. Et puis sa famille avec sa compagne Francia et leurs deux filles : Nelly et Dévi. Dévi, comme un clin d’œil à Ananda Devi, la fille d’Alain Peters.

Départs et retours. Retrouvailles. 2005/2006. Marco Polot nous était revenu après un séjour de cinq ans en France. Il lui fallait tout reconstruire, avec sa petite famille. Repartir de zéro. Il avait la foi et l’énergie, l’envie féroce de replonger dans le bouillon créole et culturel. Le voilà à nouveau parmi nous. Les occasions se multiplient comme ce 9 décembre 2005, au Kabardock, dans un kabar/poésie pour la sortie du recueil de Jean-Claude Legros31. Marco était là, flânant au comptoir du dernier rendez-vous. L’équipe du Festival international du film d’Afrique et des îles (Fifai) attendait avec impatience le retour en son sein de « celui qui peut parler avec tout le monde ». Marco présenta un temps des films à la prison et reprit la vente militante de livres, notamment ceux, si rares, de Kari Ngama sur les Comores et Mayotte.

La première fois que j’ai entendu parler de « Pipit », c’était dans la bouche de Marco. Il jubilait par avance de voir la publication du livre de son ami, le poète portois Patrice Treuthardt. On allait faire la fête, un kabar. Retrouver lantouraz pintad

A droite : photo de Bernard Lesaing.

Je n’avais encore jamais vu un mort pleurer


Samedi 10 juin 2006. Une voix au téléphone tente de me ménager.
Marco est mort.
Mon cerveau passe en revue tous les Marco que nous avons en commun, la voix et moi… mais déjà l’air me manque.
Markopolo.

C’est la nuit. La Coccinelle file vers l’est de l’île, chez Serge Sinimalé32 où Marco et sa petite famille étaient accueillis depuis leur retour dans l’île en attendant des jours meilleurs. Les amis du premier cercle sont là, Antoine, Claire, Richemont, Dominique, Geneviève, Maxime, les Alain et d’autres encore. Marco est installé sur une table haute. Il semble dormir. Une petite vieille à capeline arrive, prend une branche de fougère, la trempe dans une coupe d’eau bénite et l’utilise pour faire un signe de croix au dessus du visage de Marco. Une goutte d’eau tombe de la fougère jusqu’à l’oeil de Marco, forme une larme et trace un chemin lumineux sur sa joue.

Je n’avais encore jamais vu un mort pleurer.

Le livre « Pipit marmay Le Port, carnet d’enfance » est sorti en novembre 2006. Patrice Treuthardt y rend hommage à son « dalon bord d’mer », Marco Polot. 

« Un promeneur qui passe lentement / dans mon dos / posant ses deux mains sur mes épaules / me parle en haute confidence : oté dalon bord d’mer / ou vavang ou-la / tu es en voyage / ami du bord de mer ».

Les cendres de Marco Polot reposent en terre malgache, dans le petit cimetière de l’île Sainte-Marie.

Nathalie Valentine Legros
Merci à Alain Gili et à Antoine Du Vignaux


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Alain Peters et sa fille, Ananda-Dévi.
Alain Peters et sa fille, Ananda-Dévi.
'Dévi', par l'artiste Kathleen Scarboro. Dévi est la deuxième fille de Marco Polot. Source : indereunion.net
‘Dévi’, par l’artiste Kathleen Scarboro. Dévi est la deuxième fille de Marco Polot. Source : indereunion.net
Marco Polot est parti. Le livre 'Pipit, marmay Le Port, Carnet d'enfance', de Patrice Treuthardt, illustré par Térésa Small avec le graphisme et les collages d'Elsa Lauret, est sorti en novembre 2006, avec en guise d'hommage un poème de Patrice et cette belle illustration de Térésa.
Marco Polot est parti. Le livre ‘Pipit, marmay Le Port, Carnet d’enfance’, de Patrice Treuthardt, illustré par Térésa Small avec le graphisme et les collages d’Elsa Lauret, est sorti en novembre 2006, avec en guise d’hommage un poème de Patrice et cette belle illustration de Térésa.
L'hommage de Patrice Treuthardt, 'Pipit'...
L’hommage de Patrice Treuthardt, ‘Pipit’…
Fondé en 1998, le groupe tchèque «Čankišou» interprète deux chansons d’Alain Peters sur un album intitulé «Lé la» sorti en 2008 : «Mangé Pou Le Coeur» et «Caloubadia».

 


Ce CD était présenté dans le catalogue de l’exposition du plasticien François Giraud [mars 1993], organisée à l’Odc [Office départemental de la culture] avec le Frac [Fonds régional d’art contemporain]. Les chansons qui figurent sur ce CD font partie de celles que Peters a enregistrées à Paris en 1987 avec Loy. François Giraud avait eu l’occasion d’écouter ces enregistrements sur une K7 que Marco faisait tourner dans les milieux culturels. François Giraud faisait partie, comme Antoine du Vignaux et bien d’autres, des plasticiens rassemblés par Laurent Segelstein dans l’entité « Jeumon Arts Plastique » et c’est là qu’il était tombé sur cette fameuse K7. Totalement « possédé » par ces morceaux et trouvant incroyable qu’ils ne soient pas édités, François Giraud a décidé de les sortir en CD dans le cadre de son expo à l’Odc. François Giraud rendait visite à Peters quand celui ci était « hospitalisé » à Saint-Paul une fois par semain. Par la suite, il a réalisé la pochette de la première édition de la « totale » de Peters par le Prma.
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Journaliste, Écrivain, Co-fondatrice - 7 Lames la Mer.

  1. « Patou pa tou lé zour / Mwin lété pou twé in bon soutyin ». Patou, je n’ai pas toujours été pour toi un bon soutien. Extrait de « Rest là maloya ».
  2. Une figure de lendemain de cyclone. Extrait de « Rest là maloya ».
  3. « La misère moin l’a boire l’a rest’ dand’ mon gosier ». La misère que j’ai bue est restée coincée dans mon gosier. Extrait de « Plime la misère », édité dans le recueil « Bal indigo », Jean Albany, 1976.
  4. Créé en 1976, le groupe « Caméléons », à géométrie variable comme souvent, s’est cristallisé autour du studio Royal d’André Chane Kam Shu, à Saint-Joseph, où les musiciens occupaient des boxes aménagés dans les dépendances et sous-sols du cinéma « Casino Royal ». « Caméléons » réunissait des artistes tels que Alain Peters [basse], Bernard Brancard [batterie], Hervé Imare [chant], Joël Gonthier [percussions], Loy Ehrlich [clavier], René Lacaille [guitare], etc. Le violoniste Luc Donat se joignait aussi à eux pour des sessions. Ce groupe fut soutenu avec force par Claude Teulié [qui fut par ailleurs à l’origine de la rencontre entre Alain Peters et Alain Gili au début de l’année 1977].
  5. « Carrousel », groupe fondé en 1979 par Loy Ehrlich, avec Alain Peters [chant et basse], Zoun Toquet [flûte et percussions], Joël Gonthier [percussions], Jean-Claude Viadère [chant, caïambe], Tot [saxophone], Bruno Leflanchec [trompette], Loy Ehrlich [claviers]. Plus tard, d’autres musiciens rejoignent « Carrousel » : Teddy Baptiste [guitare], Kiki Mariapin [basse], Bigoun [percussions]
  6. Texte d’Axel Gauvin, titre phare de l’album « Péi Bato Fou », Ziskakan, 1983.
  7. Gilbert Pounia, leader de Ziskakan, chanteur, musicien, compositeur.
  8. Festival inventé par Marco Polot, Artmafate s’est déroulé dans le cirque de Mafate, à La Nouvelle, en 1988 et 1989.
  9. En août 1976 au Port, se tient le quatrième congrès du Parti communiste réunionnais (PCR). A cette occasion, sont enregistrés deux 33 tours réunissant des maloyas traditionnels entrecoupés de discours de Paul Vergès. Avec la participation de Firmin Viry, la Troupe Résistance, la Troupe Gaston Hoareau, la Troupe René Viry.
  10. Ti-Frère : Jean-Alphonse Ravaton [1900/1992]. Lire à ce sujet : La Kolère Ti Frère i larg pa nou !.
  11. Association des écrivains réunionnais, créée en 1975 par Alain Ferrère.
  12. Du 30 septembre au 28 octobre 1995.
  13. Du 10 mars au 5 avril 1996.
  14. La route Déserte est une déformation de “route de desserte”. Elle était utilisée principalement pour le trafic routier lié aux activités portuaires.
  15. Liliane Ramaye, Jeanine Grétry, Pierrot Vidot, Daniel-Rolland Roche, le mime Pato, Filip Barret, Abou Chihabi, Marco Polot, Richemont Gilas, les plasticiens Antoine du Vignaux, Alain Padeau, Claude Berlie-Caillat, le poète Patrice Treuthardt, le chanteur Alix Poulot, le musicien Marco Payet, etc…
  16. Nom d’une rubrique artistique créée par Alain Gili, pour le magazine Visu, 1986/1997.
  17. Fabriqué à la ronéo dans un stand du festival de La Possession.
  18. Avec pour sous-titre : « Le service culturel ».
  19. Claude Sauvageot, Saad Salman, Jacques Baratier, Sarah Maldoror, Madeleine Beauséjour, Sandro Agénor, Jim Damour, etc.
  20. Ida Ait el-Hadj, Kathleen Scarboro, Chahab, Jack Beng-Thi, Jean-Pierre Gallo, Henri Maillot, Enzo Mayo, etc.
  21. Willy Ronis, Sebastião Salgado, Guy Le Querrec, Charles Camberoque, Claude Thérésien…
  22. Comme la Haïtienne, Mimi Barthélémy.
  23. Comme Daniel Sauvaget.
  24. Toujours visible à l’ashram du Port.
  25. Le récit de Daniel Sauvaget, accompagné de photos, fut publié par Alain Gili dans son catalogue-revue « Vois! ».
  26. « Mi koné pou mwin sra difisil / Mé mi voudré pi artourn lazil ». Je sais que pour moi ce sera difficile mais je voudrais ne plus retourner à l’asile. Extrait de « Rest là maloya ».
  27. Lire à ce sujet : Vali pour Boris Gamaleya.
  28. François Giraud rendait visite à Peters quand celui-ci était hospitalisé à Saint-Paul. Par la suite, il a réalisé la pochette de la première édition de la « totale » de Peters par le Prma.
  29. Fonds régional d’art contemporain.
  30. « Parabolèr », édité en 1998 par le Pôle régional des musiques actuelles.
  31. « Ou sa ou sava mon fra », Paroles pays, Jean-Claude Legros, 2005.
  32. Serge Sinimalé, militant indépendantiste, politique et culturel, fondateur du groupe « Cimendef », décédé en juin 2008.
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