Jardins créoles : qui connaît encore ces grains du pauvre ?

«Le premier jardin est celui d’une enfance» [James Sacré] / Tout cela faisait un incomparable fouillis / Parfois un chouchou germait là… / Tout ce qu’il plantait poussait, fleurissait, fructifiait… / Un goût d’enfance qui te colle à la peau / Les jardins de l’enfance n’ont point de limite / Les trésors de la ravine / Manioc et patates douces / Les vergers des amours innocentes / Trouver le goût d’autrefois / Le souvenir de la passante nostalgique / L’odeur amère du feuillage et des peaux / Élise faisait chanter les odeurs de terre et de fleurs / La récompense au retour de l’école / Qui connaît encore ces grains du pauvre ? / Les relents sucrés du jasmin de nuit / La ville aux mille bassins frissonnant sous le filet d’eau…

©7 Lames la Mer

Tout cela faisait un incomparable fouillis


Mon enfance fut créole. Mon jardin s’en trouve définitivement imprégné. Il était foisonnant. Et fait de bric et de broc.

Son métissage lui interdisait une quelconque ordonnance : tout cela faisait un incomparable fouillis, poussait dans tous les sens, enjambait les murs, grandissait jusqu’à l’infini avant qu’une main résolue décide soudain d’élaguer et de faire de la place pour autre chose.

Je danse sans cesse une valse-hésitation entre l’amoncellement de pots boites de conserve qui ornaient les sellettes d’Honora, la tante de Salazie, et recouvraient la façade de la petite maison jusqu’à la faire disparaitre sous un amoncellement, en apparence instable, de crotons, hibiscus, vieux garçons, pieds-piments, fougères-carotte, corbeilles d’or, zerb-à-bouc.

A gauche : oeuvre de Noël René, réalisée avec du plastique fondu en guise de peinture1. A droite, un jardin créole, rue Sainte-Marie2.

Parfois un chouchou germait là…


Et, à l’opposé, l’impavide ordonnance du jardin qui ouvrait sur la maison de Maman Jane, rue Sainte-Marie à Saint-Denis. Cette aire odorante et fleurie, sillonnée de petites allées couvertes de gravillons, qui séparaient les parterres, avait des allures de jardin à la française tant elle allait à l’encontre du fouillis végétal plein d’exubérance de Salazie où sans cesse s’organisait une sorte de troc, papa voulant à tout prix ramener une bouture, quelques graines, un rejet, un petit plant…

Le troisième jardin était donc celui de papa qui cultivait avec don deux petits carrés de terre en pleine ville, l’un devant la maison, orné de rosiers, phlox, myosotis, pensées, lys ou glaïeuls, fleuri toute l’année au gré des saisons et des arrivées de graines en sachet.

L’autre à l’arrière, portant une treille raisins rouges, quelques bananiers et un tapis de citrouilles. Parfois un chouchou germait là dans un tas de compost et poussait sa tige longue et folle qui grimpait un peu partout dans l’espace restreint qui s’offrait à elle, y compris sur le grillage du poulailler.

Variation sur une œuvre de Georges Baudin.

Tout ce qu’il plantait poussait, fleurissait, fructifiait…


Papa avait la main verte. Tout ce qu’il plantait poussait et fleurissait ou fructifiait. Maman avait peine à modérer ses ardeurs, ses expériences aussi parfois. Un jour, un superbe pied-combava, florissant dans la terre qui lui était impartie jusqu’alors, sans cesse en fleurs et en fruits, pourvoyant tous les rougails-tomates de la semaine et des dimanches, et au-delà, avait séché sur place.

Papa lui avait amené un soudain apport massif d’un engrais nouvellement paru qu’un collègue lui avait conseillé sans lui avoir donné les proportions à utiliser, ou les ayant exagérées à plaisir.

Du jour au lendemain, le beau vert luisant des feuilles et les petits fruits bosselés, étaient devenus marrons. Dépité, papa l’avait arraché, jurant ses grands dieux qu’on ne l’y prendrait plus.

Le fourmillement du jardin créole.

Un goût d’enfance qui te colle à la peau


Ces jardins créoles si différents me laissent à jamais un goût d’enfance qui me colle à la peau, bien que je répète sans cesse qu’ici n’est point terre qui te convient, que d’ici depuis longtemps j’aurais dû partir, qu’il eut fallu ouvrir la ceinture de l’île pour m’en échapper.

C’est cependant en terre ceinturée d’eau que je suis née et que je vis et c’est sans doute ici que je rendrai mon souffle.

Je me suis toujours vue, en visite ici ou là, reconnaitre un pied zerb-à-bouc ou plantain ou guéri-vite ou yiapana et m’écrier que ça papa s’en servait pour soigner les plaies ou ça maman en faisait une tisane pour soulager ses maux d’estomac…

Bâtons mouroung. Photo : GML.
Bâtons mouroung. Photo : GML.

Les pieds mangues-carotte qui dès novembre écrasent leurs fruits sur les trottoirs


Revenue à Saint-Denis, je cherche le long des rues les longues pendeloques des bâtons mouroung et les feuilles rondes vaguement amères dont on fait des brèdes joliment appelées brèdes–médailles.

Il m’arrive de m’arrêter à l’entrée d’une cour et d’en quémander quelques branches. On me les offre volontiers. Et je regrette ensuite de devoir assumer la corvée de les trier.

Je compte avec regret les quelques pieds-fruits-à-pain qui restent encore dans le quartier Saint-Jacques où j’ai élu domicile, les pieds-gouyaves dont je grappille le fruit presque mûr qui passe par-dessus la clôture, les pieds mangues-carotte qui dès novembre écrasent leurs fruits sur les trottoirs.

Un grand 'pied-tamarin', angle des rues Sainte-Marie et Montreuil. Photo : GML.
Un grand ‘pied-tamarin’, angle des rues Sainte-Marie et Montreuil. Photo : GML.

Les jardins de l’enfance n’ont point de limite


Il reste à l’angle des rues Sainte-Marie et Montreuil un énorme pied-tamarin, sans doute deux fois centenaire, qui porte haut les gousses qui couronnent sa canopée. Et puis, plus qu’arbustes, arbres odoriférants au tronc parfois imposant, quatre ou cinq exemplaires de ces frangipaniers qui, coutumiers de la côte ouest, étonnent dans Saint-Denis, tellement qu’on s’efforce de les prendre en photos.

Les jardins de l’enfance n’ont point de limite, le tien et le mien s’y mélangent, la main, le regard et l’odorat vont bien au-delà des murs. Et quand il n’y a point de murs, alors c’est l’évasion totale par delà les ravines, les collines et les ruisseaux. Les souvenirs de vacances en portent témoignage.

J’aimais dénicher quelques cerises côtelées lors de mes promenades sur la route de la Montagne, il me fallait parfois tirer sur une branche, en équilibre instable au dessus du ravin, pour une maigre récolte de deux ou trois fruits, la récompense en étant cette inimitable amertume mâtinée de douceur juteuse que je ne saurai jamais décrire. Je mâchais même les feuilles de l’arbuste, les fois où mes recherches étaient restées infructueuses. Les mots restent pauvres pour dire les saveurs.

Aquarelle de Jean-Joseph Patu de Rosemont, mars 1813.
Aquarelle de Jean-Joseph Patu de Rosemont, mars 1813.

Les trésors de la ravine


Les baies rouges, acidulées et savoureuses des goyaviers — que le créole appelle «gouyaviers» — apportaient plus que la ration de vitamine C nécessaire aux enfants vagabonds que nous étions aux vacances.

Nous traquions aussi ces fruits au goût de rose qui peuplaient les ravines, ces jamroses ou jambrosades que nous ramassions pour nous en gaver, mais que nous ramenions aussi à la maison et dont maman faisait de délicieuses confitures. Nous les faisions descendre de leur arbre avec une longue gaulette qui les grainait et en remplissiez nos chapeaux.

La ravine qui bordait notre maison de vacances recélait aussi le trésor de touffes bananes, petites bananes blanches ou figues mignonnes, qui poussaient là à la sauvage, autrefois plantées, mais maintenant abandonnées à elles-mêmes. Nous trouvions toujours quelques fruits sur le régime qui avaient échappé aux oiseaux ou aux rats des champs ; mûrs à point, tachetés de brun, ils nous régalaient au-delà de toutes nos espérances.

Gingembre... et hibiscus.
Gingembre… et hibiscus.

Manioc et patates douces


Cette portion de terrain, en contrebas de la maison, autrefois cultivée, retenait encore dans sa terre durcie des restes de manioc et de patates douces. Nous y mordions puis en crachions les débris croquants et amers que la cuisson auraient pu rendre comestibles.

Nous portions tout à la bouche, pour goûter, avant de recracher ce qui nous paraissait inconsommable.

Un jour nous avions déterré un bout de gingembre que, prudemment, nous avions rapporté à maman encore enserré dans sa gangue de terre. Dédaigneusement, elle l’avait lancé sur la toile cirée de la table de cuisine, mais le soir même, le rougail fleurait bon ce gingembre dont papa s’était emparé pour le planter, variété en disparition d’un gingembre au goût de mangue.

Mangues, Paul Gauguin.
Mangues, Paul Gauguin.

Les vergers des amours innocentes


Dans mon enfance et jusqu’à l’adolescence, la ville de Saint-Denis était ceinturée de vergers de manguiers que nous visitiez en bande, prétexte à retrouver les copains et copines, à savourer des fous rires sans fin et sans objet, des amours innocentes, en même temps qu’à dévorer les fruits qui s’offraient à nos jeunes appétits.

Des mangues à ne savoir que faire, mangues carottes filandreuses mais tant sucrées, mangées aussi à peine jaunes avec du piment-crasé, mangues dragées fines et douces, mangues Auguste au goût de térébenthine, mangues sauvages acidulées et même les fameuses mangues José qui coûtent maintenant un prix fou sur le marché.

Il suffisait de grimper à quelques branches, pour saisir de la main le fruit lourd et savoureux. Et il en restait largement pour les oiseaux et les petits rongeurs. Le sol d’ailleurs en était couvert.

Jamalac. Photo GML.
Jamalac. Photo GML.

Trouver le goût d’autrefois


Maintenant, pour trouver les derniers pieds-caramboles qui poussent encore à Saint-Denis, il faut aller au jardin de l’État et se pencher pour ramasser le fruit si particulier, étoilé et d’un beau vert jaunâtre et luisant qui vient peut-être de tomber de l’arbre.

Avec un peu de chance, s’il est consommable, on accepte d’y morde, sans plus en trouver le goût d’autrefois. Alors, on le jette à peine entamé en se disant qu’il est bien tard pour ranimer l’appétit de l’enfance.

Reste encore rue Jules Auber, un pied-jamblons qui dégueule ses fruits par-dessus le mur sur le trottoir, je me penche pour essayer d’en trouver un ou deux qui soient susceptibles d’amarrer ma bouche et de colorer ma langue de ce bleu-violet caractéristique. Et aussi, un peu plus loin, un pied-jamalacs qui offre ses grappes de petites poires rose-rouge, à la peau luisante, mais sans véritable goût, acidulées sous la dent, mi-craquant mi-fondant, qui attire les oiseaux et les guêpes.


Le souvenir de la passante nostalgique


Jamblons, jamalacs, caramboles, synonymes d’enfance que le temps a colorée à jamais et qui luit dans le souvenir de la passante nostalgique que je suis devenue.

Celle-là regarde tout ce qu’autrefois elle ne voyait pas, les papayers chargés de leurs fruits encore verts presqu’invisibles, serrés en couronne contre le tronc, ou les grappes jaunes, presque oranges des papayes déjà mûres, rondes ou allongées. Les papayes-colombo.

J’imagine la chair sucrée chargée de papaïne au goût pharmaceutique qu’il faut couvrir de sucre et de quelques gouttes de citron pour savoir l’apprécier. On ne les vendait pas autrefois, on les donnait ou les échangeait contre d’autres denrées locales.

A droite, œuvre de Frida Kahlo.

L’odeur amère du feuillage et des peaux


Et, naturellement, comment le taire, il y a la provende des fins d’année, des Noëls et des Jours de l’an, les lourdes grappes de fruits râpeux et rouges, rouges mais pas au point de faire ombre aux flamboyants. Un rouge qui prélude à l’ouverture vers la chair nacrée du fruit, au jaillissement du jus sur la langue gourmande, à la dégustation de cette noix divine qui encercle le noyau, à l’odeur amère du feuillage et des peaux, qui restent sur la table ou dans le vane et qui garde à l’ensemble tournure inoubliable.

Cette année, n’est pas une année à letchis, du moins à Saint-Denis, un seul arbre porte quelques belles grappes rue Ste Marie, encore est-ce un bien vieil arbre qui subsiste dans le jardin d’une case créole fort bien entretenue.

Les fruits sont déjà rouges, je les imagine succulents, je connais ceux qui ont planté et entretenu le pied. Peut-être même y a-t-il quelques philippines, ces fruits joints par deux à la base et qu’on décroche en manière de jeu, histoire de crier le premier «philippine» et de gagner… rien du tout !

Elise… Variation sur une oeuvre de Laura Wheeler Waring.

Élise faisait chanter les odeurs de terre et de fleurs


Maintenant qu’il ne reste plus rien, ou presque rien, ou la quintessence peut-être, de l’enfant qui abreuva son imaginaire aux jardins enchantés d’entre les murs et d’au-delà des murs, maintenant que le temps est venu des récapitulations, des souvenances soudaines un instant ravivées par la vision d’un arbuste, d’une plante de ruisseau ou d’un fruit sur l’étal du marché, maintenant que tout reste enfermé dans une petite boîte ayant nom la mémoire qui s’avère être de moins en moins fiable, le besoin me vient de glorifier ces jardiniers du passé qui tous venaient de la campagne et avaient échoué à la ville, sans rien perdre de leur savoir de la terre.

La place d’honneur revient à Elise, «la servante au grand cœur», que j’avais nommée «Ézit’» dans mon langage encore balbutiant de presque-bébé, elle qui faisait chanter les odeurs de terre et de fleurs sous l’eau bénie de son arrosoir, les soirs de grande chaleur, quand le soleil baissant s’enfonçait sous un banc de nuages sombres, laissant présager l’éminence d’une averse. Elle humectait la terre pour la préparer à l’averse dévastatrice et lui éviter d’être ravinée.

Fruits à pain sur une oeuvre de Martin Johnson Heade.
Fruits à pain sur une oeuvre de Martin Johnson Heade.

La récompense au retour de l’école


Elle soupesait le cœur d’bœuf pour dire quand il serait mûr. Elle scrutait les fruits-à-pain à la recherche des coulées laiteuses qui disaient qu’il fallait cueillir avant l’explosion jaune et crémeuse du fruit trop longtemps oublié sur l’arbre.

Elle me montrait du doigt les vavangues mûres, petits sacs sous leur peau en cuir brun, aux semblances de figues étranges, me disant qu’il était temps de les cueillir et d’en savourer la chair farineuse et aigrelette que je suçais longtemps autour des graines qui agaçaient ma langue. C’était ma récompense au retour de l’école.

S’il est un fruit qui dit l’enfance, c’est celui-là, devenu si rare maintenant que je ne peux dire quand et où j’en ai vu un pied pour la dernière fois…

« Viva la vida », Frida Kahlo.

Qui connaît encore ces grains du pauvre ?


Élise écossait longuement les zambrevates3 récoltées à l’arrière de la cour qui enduisaient ses doigts d’une colle épaisse et brune et donneraient dans l’assiette ce goût acre qui accompagne si bien le riz jaune.

Qui connaît encore ces grains du pauvre, pourvoyeurs de protéines végétales, les zembériques, les vouèmes, les zantaques, les pois-cassés ? Élise en cultivait quelques plants, à l’arrière de la cour, à proximité des dépendances dont l’une lui servait de chambre.

Quels miracles n’accomplissait-elle pas avec ses doigts forts et sombres ? Ses doigts de terrienne, qui s’arrêtaient juste pour égrener le chapelet. Ses doigts de souvenance d’esclavage… qui ne s’ouvraient qu’au sommeil !

©7 Lames la Mer

Les relents sucrés du jasmin de nuit


Et enfin, le roi des jardiniers, qui ne saurait céder son titre à quiconque, celui qui savait d’instinct faire surgir un pied-tomates cerises entre deux touffes d’œillets de poète, qui piquait entre les rosiers un pied-piments blancs tout de suite couvert de piments, juste bons à cueillir, qui te faisaient saliver rien qu’à les regarder.

Ce jardinier, douanier de son état, avait reçu le don hérité de son enfance dans le cirque de Salazie : semer, transplanter, faire pousser, bouturer, élever poules et canards, perruches et canaris.

Tout cela en ville de Saint-Denis, la ville que j’ai connue, où l’espace s’ouvrait aux encoignures sauvages et herbeuses, où s’offraient les fruits qu’on pouvait manger sans couteau, les senteurs dont on ne savait la provenance, les relents sucrés du jasmin de nuit qui dégueulait par-dessus les murs, au long des trottoirs.

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La ville aux mille bassins frissonnant sous le filet d’eau


Quand je marche, rêveuse dans Saint-Denis, c’est de cette ville-là dont j’ai gardé souvenance et qui fait l’objet de ma quête incessante et désespérée.

Mon premier jardin, celui de l’enfance.

La ville aux mille bassins frissonnant sous le filet d’eau, aux caniveaux herbeux où les crapauds donnaient concert, aux brusques averses qui transformaient les rues en torrents, à l’apparition soudaine de la lune ronde et jaune, flottant au ciel comme l’immense face d’un hilare Bouddha.

Izabel
30 novembre 2016


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