Categories

7 au hasard 16 juin 2013 : Césaire : parler plus fort que les désastres - 26 février 2014 : Bois-Blanc : la pollution toujours impunie - 5 août 2014 : Psychose : menace sur la maison de la peur - 3 octobre 2014 : Le CAFAR et la manière - 8 octobre 2013 : Cuba dénonce une « politique génocidaire » - 28 juin 2012 : Fin du gel des prix à la pompe : AAMAR réagit ! - 30 novembre 2015 : Marie Dessembre ou l’énigme de la Joconde réunionnaise - 25 décembre 2016 : Pâté créole, sa Bourbon mèm ! - 19 avril : Saint-Expédit... une statue « comme un être vivant » (2) - 12 février 2013 : Allô, la Ligue ? Ici Coeur-Saignant. Je vous passe Lepervenche. -

Accueil > Lames de fond > Péï oublié > Rendez-vous avec l’île Maurice à « La Belle Étoile »...

Saint-Denis 1932...

Rendez-vous avec l’île Maurice à « La Belle Étoile »...

1er juillet 2014
Nathalie Valentine Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Allons boire une limonade à « La Belle Étoile » ! Un vieux rêve... même si l’enseigne et la mythique terrasse perchée sur les toits sont toujours là, oubliées dans le décor urbain. Ce fût l’un des premiers cafés de la ville de Saint-Denis, un endroit « branché », ouvert en 1932, où l’on venait danser et scruter au loin vers l’océan pour tenter d’apercevoir... l’île Maurice. Rendez-vous à « La Belle étoile ».

"La Belle Etoile"... et sa célèbre terrasse. A gauche sur la photo, on distingue le mur en "galets ronds" de M. Rapady.

Construit en 1932, le bâtiment de « La Belle Étoile » a miraculeusement échappé aux coups de boutoir de la spéculation, du mépris, des bulldozers, cyclones, incendies, « promoteurs-nettoyeurs » sortis tout droit d’un film de Tarentino et autres calamités qui réduisent petit à petit l’âme de Saint-Denis à une chronique nécrologique des lieux disparus : l’hôtel de l’Europe, le vieux théâtre, le bar nocturne « Chez Marcel », la chapelle de Notre Dame des Victoires, la chapelle de Saint-Thomas des Indiens (en ruines), etc... sans oublier les nombreuses cases créoles rayées de la carte !

« La Belle Étoile », elle, est toujours debout ! Elle résiste dans l’oubli. Le bâtiment et ses balcons en dentelle de fer forgé marquent l’angle des rues Jules-Olivier et Félix-Guyon. Sur le fronton, l’inscription « Terrasse de la Belle Etoile - 1932-33 » a toujours fière allure malgré la patine du temps et l’indifférence des passants aveugles. Cela fait bien longtemps que le « tout-Saint-Denis » a déserté ces lieux autrefois si courus qui connurent leur heure de gloire à partir de 1932. Ici, on se donnait rendez-vous pour faire la fête, courtiser les demoiselles, danser au son d’un orchestre de bal, rire, boire la limonade fabriquée au rez-de-chaussée. Cela se passait sur les toits... ou plutôt sur la fameuse terrasse située sur les toits.

Ce haut-lieu de la vie dionysienne a pourtant laissé peu de traces dans les souvenirs et encore moins dans les récits et la littérature. C’est dans un ouvrage de Victor Petit de la Rhodière, « Les affamés de Saint-Denis » publié en 1977, que l’on trouve cependant une évocation de la belle Terrasse, cette-fois-ci pendant la seconde Guerre mondiale.

« Faute de farine de blé, toutes les boulangeries de l’île sont en chômage, écrit Victor Petite de la Rhodière sur cette époque de famine. Toutes, à l’exception d’une seule ; la plus importante de Saint-Denis, “Au blé de France”, située rue Félix-Guyon, tout près de la rue du Grand-Chemin et à quelques pas de la « Terrasse de la Belle Étoile » qui fait encore la fierté de Saint-Denis de 1942 ».

On apprend plus loin que le propriétaire de cette fameuse boulangerie, un jeune « zarabe » de 38 ans, Ibrahim Ismaël Dindar, confronté à la pénurie, va alors expérimenter un « pain de manioc » qui sera très apprécié des clients... mais l’on n’en sait pas plus sur « La Belle Étoile ».

Nous avons donc sollicité les souvenirs d’un homme qui a connu la belle époque de « La Belle Étoile ». Souvenirs d’un écolier... « On allait tous les midis au rez-de-chaussée de la “Terrasse de La Belle Étoile” parce que, là, il y avait un fabricant de pains de glace. Il s’appelait Monsieur Rapady et il avait des machines pour fabriquer de la glace ! Cela intéressait les écoliers que nous étions et en plus, c’était sur le chemin pour rejoindre l’école des frères. Une aubaine ! »

Les machines à fabriquer de la glace de M. Rapady — qui fut auparavant chauffeur du Gouverneur — font un boucan d’enfer mais le commerce marche bien ! « On allait chez M. Rapady chercher un morceau de glace pour avoir de l’eau fraiche au repas de midi, se souvient notre interlocuteur. La glace se vendait aussi par pains qui mesuraient environ un mètre mais M. Rapady cassait des petits morceaux que l’on achetait pour quelques centimes (5, 10 ou 20) selon la taille du morceau. Il fabriquait aussi de la limonade et vendait du sirop au litre »...

La célèbre limonade Rapady ! Elle est évoquée dans un article signé Christian Fontaine et publié sur le site « Défense patrimoine Réunion974’s Blog ». Intitulé « La vie d’une famille dans le Saint-Denis des années 1950 », cet article témoigne du succès de la fameuse limonade : « On achetait les oranges chez Timol et chez Rapady, qu’allait-elle chercher, maman ? La limonade Rapady, bien sûr !! » On croirait presque le texte d’une réclame : « La limonade Rapady, pardi ! »

L’entrée pour accéder à la Terrasse de « La Belle Étoile » était située rue Charles-Gounod (actuelle rue Jules-Olivier). Il fallait ensuite emprunter un petit escalier en colimaçon et l’on arrivait au grand air, sur la Terrasse, sur les toits de Saint-Denis ! On pouvait alors écarter les bras comme bien des années plus tard Léonardo à l’avant du Ttitanic : on était les maîtres du monde ! Du moins avait-on une vue plongeante sur le petit monde créole... Réputée pour être à l’époque une des constructions les plus élevées de Saint-Denis, la Terrasse de « La Belle Étoile » n’était ouverte que le samedi soir et le dimanche. Des tables et des chaises étaient disposées de part et d’autre de la terrasse.

« C’était certainement l’un des premiers bâtiments relativement hauts de Saint-Denis, poursuit notre interlocuteur. Il était aussi remarquable parce que c’était le premier bâtiment construit en partie avec des roches du bord de mer sur la façade... Vous savez, les galets ronds. C’est M. Rapady qui avait eu cette idée et la technique a depuis été souvent reproduite. D’ailleurs, cette façade en galets ronds est toujours visible je pense, sur l’aile située rue Félix-Guyon ».

Lorsque les premier pick-up arrivent dans l’île, la « Terrasse de la Belle Etoile » s’équipe de cet appareil dernier cri. Et les clients se pressent autour du pick-up pour écouter de la musique, raconter des games aux demoiselles, et boire la limonade Rapady.

« C’était impressionnant pour l’époque de découvrir Saint-Denis de la « Terrasse de la Belle Etoile », se souvient notre écolier bien des années plus tard. La nuit, on voyait à peine quelques petites lueurs parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’électricité en ce temps-là ».

Et comme presque tous les édifices réunionnais, celui-ci a aussi « sa » légende... Et elle a vite fait le tour de la ville, agissant mieux que n’importe quelle réclame : d’aucuns prétendent que du haut de la « Terrasse de la Belle Etoile », par beau temps, si l’on a de bons yeux, un peu de chance et beaucoup de patience, on peut apercevoir au loin, dans l’océan Indien, les côtes de l’île Maurice ! Ils sont donc nombreux à se précipiter sur le toit de l’immeuble pour tenter de voir l’île soeur... mais ils ont beau écarquiller les yeux, fouiller l’horizon, se munir de jumelles, il faut tout de même faire preuve d’une grande imagination et avoir une bonne dose de conviction pour espérer discerner le spectre de Maurice.

« C’était une légende bien-sûr, cette histoire de l’île Maurice visible depuis la terrasse. Moi, je n’ai jamais réussi à la voir », conclut notre ami avec une pointe de nostalgie avant de replonger dans le ciel de ses souvenirs, les yeux emplis d’étoiles.

Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
Twitter, Google+.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter