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Mémoire portoise et au-delà

Mamzelle Paula, star d’un bar sans frontières

30 juin 2018
7 Lames la Mer
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Née dans la misère au Tampon en 1913, Paula est devenue l’un des personnages les plus célèbres de La Réunion [et même au-delà], a fait du cinéma, n’a donné son cœur qu’à un seul homme et avait pour devise : « le chien qui ne marche pas ne ramasse pas d’os ». Paula, elle, marchait, même si sur la fin, elle devait s’aider de béquilles. Voici l’histoire de Paula Olivia Crezo, alias Mamzelle Paula, truculente maîtresse des nuits portoises pendant plus de 40 ans.


Un petit tatouage sur la cuisse gauche


Un petit tatouage sur la cuisse gauche [deux initiales] était la seule brèche dans la carapace de Paula. Souvenir de celui qu’elle avait aimé, un militaire nommé Thésie. Mais au bout de six ans d’amour, Thésie avait regagné la France : « Tchao et à bientôt ». Il n’est jamais revenu...

Paula semblait sortie d’un film de Fellini. Et on l’imaginait très bien figurer dans « Le port de l’angoisse » [1], campée derrière le comptoir.

Paula Olivia Crezo avait l’étoffe des monuments, imposante, crainte et respectée, objet de légendes sulfureuses, d’anecdotes grivoises et souvent farfelues, tantôt mère-poule pour les pauvres filles qu’elle recueillait, tantôt mère-maquerelle régnant sur la vie nocturne portoise. Chacun projetait ses propres fantasmes sur le mythe de Mamzelle Paula qui n’avait qu’un regret : ne pas avoir eu d’enfant.

Paula Olivia Crezo, quelques semaines avant de mourir...

« Planter le maïs pour 5 centimes par jour »


Cette enfant de la misère est née au Tampon, le 29 juin 1913, dans une famille d’agriculteurs. Elle n’est jamais allée à l’école parce qu’il fallait « planter le maïs pour 5 centimes par jour ». Le quotidien de la petite Paula n’est alors qu’un horizon de champs de maïs [ou de coton, selon certaine source] [2].

Alors, en 1932, puisque « le chien qui ne marche pas ne ramasse pas d’os », Paula Olivia Crezo, 19 ans, quitte le Tampon ; ses pas l’amènent jusqu’au port de la Pointe-des-Galets...

Paula débarque dans une petite ville ouvrière et animée. Une ville portuaire évoquée en 1930 par Marcel Mouillot, voyageur de passage, capitaine au long cours et peintre, dans son livre « 13.000 milles, en cargo, de Marseille à Madagascar et aux îles de la Réunion » [3].

A gauche, le livre de Marcel Mouillot, publié en 1935. A droite, esquisse d’un portrait de Marcel Mouillot par Amedeo Modigliani.

« Mam’zelle Dada, mam’zelle Cécile, mam’zelle Verneine... »


« La naissance du port a entraîné la ruine de la rue de l’Est [Saint-Denis]  : la rue dont il y a trente ans on ne prononçait pas le nom, écrit Marcel Mouillot. Les « mam’zelles » y habitaient des cases simplettes où logent maintenant d’honnêtes familles de « petits créoles », de Cafres ou de Malabares ». (...)

C’est par le chemin de fer que le « commerce spécial » [pour reprendre les termes de Marcel Mouillot], le bal, le tumulte des nuits blanches, banjos et cayambes se sont embarqués au fil du temps dans les wagons du CPR [4], désertant Saint-Denis pour rejoindre le port de la Pointe-des-Galets.

« Mam’zelle Dada, mam’zelle Cécile, mam’zelle Verneine, en vos cases du « Cœur-Saignant » [5], étouffantes, sans ombre, vous souvient-il encore de la tiède fraîcheur marécageuse de votre enfance, sous les varangues simplettes de la rue de l’Est, avec, pour horizon, le rideau de feuillage ténu des filaos ? », interroge Marcel Mouillot.

La Ville du Port, années 1930/40.

« Les lits amarrés aux poutres du plafond »


En 1930, à l’occasion de l’escale d’un aviso et d’un sous-marin français au port de la Pointe-des-Galets, l’effervescence s’empare de la petite ville.

« Les cases sont illuminées, les guitares grincent, les phonos hurlent tard dans la nuit pendant que des paillotes brûlent et que la détonation des pétards et des cartouches de révolvers éveille une population qui ne s’étonne pas pour si peu », se souvient Marcel Mouillot. « Au matin, des pièces de lingerie féminine, au quartier du Cœur-Saignant, pavoisent les fils électriques de la ligne du télégraphe, travail de nuit gracieusement exécuté par l’équipe de mécaniciens du sous-marin. En certaines habitations, les lits ont été amarrés aux poutres du plafond : “Ma mère ! L’a mis mon lit en carrousel !” »

En 1930, le célèbre chansonnier, Georges Fourcade [1884-1962], signe un séga d’anthologie : « La Chanson de Francisco » [6]. Il retrace la vie du Cafre Francisco, alias Francisco de Dacounias, qui vécut centenaire [1841≈1941], chantait et jouait du bobre dans la rue pour quelques pièces et vivait à l’intérieur du tronc creux d’un grand tamarinier, angle des rues Milius et Tourette [Saint-Denis].

Le Port, à quelques pas de la mairie.

Ceux qui vont en mer et celles qui restent à terre...


Pour gagner sa vie, Cafre Francisco venait parfois jusqu’au port, histoire de bécquer une clé [7]...

Dans sa « Chanson de Francisco », Georges Fourcade fait allusion à la prostitution au Port et notamment dans le quartier du Cœur-Saignant :

« A vous Maman Clara / Fait pas vout’ l’embarras / Vi sava Cœur-Saignant / Pou rôde un supplément [8] ».

Comme nombre de villes portuaires à travers le monde, celle du Port de la Pointe-des-Galets [créée en 1896], escale des marins au long cours dans l’océan Indien, a été le lieu d’histoires d’amour entre ceux qui vont en mer et celles qui restent à terre mais aussi un haut-lieu de prostitution.

1919 : la grippe espagnole n’épargne pas Le Port. Clin d’œil anachronique en BD à Mamzelle Paula. "La grippe coloniale", de Huo-Chao-Si et Appolo, chez "Equinoxe", Vents d’Ouest, 2003.


« Des cabanons sordides, dénommés chambres garnies »


En 1914, la presse locale s’émouvait d’ailleurs de la situation au Port du point de vue « des mœurs, de la moralité et de l’hygiène » et déplorait le manque d’efficacité d’un arrêté municipal pris un an auparavant pour tenter « d’enrayer le mal ».

L’article, signé « Argus », pointait du doigt la police municipale, accusée de ne faire « son devoir qu’à moitié, ayant par-ci par-là des accointances à ménager ».

Plus loin, Argus révélait que « sans autorisation officielle, des bars bien connus sont de fait de véritables maisons de tolérance. Ces bars, tenus par d’anciennes femmes galantes, vestiges d’une vie de débauche et d’aventures, sont constitués d’un matériel délabré, une ou deux tables boiteuses et quelques chaises dépaillées, une étagère garnie de bouteilles vides et un comptoir où trône la tenancière. Et c’est tout. Mais il y a l’arrière-cour, où s’ouvrent des cabanons sordides, dénommés chambres garnies, occupés par des pensionnaires fixes, ou loués selon le cas au jour le jour, ou à la saison, pour les habituées des quartiers qui y viennent à chaque arrivée de navires ».

Le Port, au milieu des paillotes et des sentiers-bois-de-lait...

1932 : Mamzelle Paula entre dans la place !


1932, 19 ans. Fini la corvée dans les champs de maïs. Mamzelle Paula va bientôt entrer dans la place... Bonjour Le Port !

Au milieu des paillotes et des sentiers-bois-de-lait, des chiens jaunes et des cochons noirs errants, des porteurs de gamelles et des ramasseurs de tinettes, des pionniers du désert et des dockers, des bazardiers grandes gueules et des fières tenancières bien sapées, des syndicalistes et des lavandières, des pêcheurs lagolète et des joueurs de pétanque, des colporteurs de manioc et des marins au long cours...

« Je travaillais par-ci par-là », confie Mamzelle Paula en 1988 à la journaliste Anne Tailhardat [9]. Au bout de quelques années de « par-ci/par-là » [la plupart du temps, elle était employée comme serveuse dans divers bars de la cité maritime], Paula s’est tissé un bon réseau et parvient en 1939 [elle a 26 ans] à emprunter un petit pécule pour « monter son commerce ».

Le docker Joseph M’Changama, avec sa mandoline, devant le bar de la célèbre tenancière, Mamzelle Paula, rue Général de Gaulle. Années 40/50.

« La fille, au matelot, marchande un peu d’ivresse »


Les choses sérieuses commencent alors et la légende de Mamzelle Paula avec. « Chez Paula », rue du Général de Gaulle !

Très vite, dès qu’un navire fait escale, « Chez Paula » devient le point de ralliement des marins, officiers et autres capitaines. On y parle français, grec, espagnol, chinois... et créole.

En 1940, à La Réunion et donc au Port, la vie est difficile. C’est la guerre, les restrictions, les tickets de rationnement, la faim, le manioc... La conseillère municipale, Simone Morin, poète à ses heures, dépeint un quotidien de misère : « Dans les humbles maisons du “Cœur-Saignant” du Port / La fille, au matelot marchande un peu d’ivresse / Et sa mère au matin pria tant à la messe / Pour qu’un bateau enfin, vint du Sud ou du Nord » [10].

Scène de rue devant le marché du Port.

Que des « racontars de jaloux » !


Débrouillarde, Mamzelle Paula bénéficie alors de la générosité des « gars de la marine marchande » qui lui apportent de temps en temps « un morceau de viande ou une bouteille ».

Mais attention, ici « Chez Paula », c’est une maison respectable ! Mamzelle Paula tient à sa réputation et s’offusque si l’on ose évoquer devant elle une quelconque activité illicite.

« C’était des filles de passage, elles venaient du Tampon et ne restaient que quinze jours au Port, soutenait Paula en 1988 à la journaliste Anne Tailhardat. Elles venaient boire avec le client et après la fermeture, elles faisaient ce qu’elles voulaient. Je n’ai jamais cassé aucun ménage et on m’a toujours respectée ». N’insistez pas, tout le reste n’est que « racontars de jaloux » !

Un bar à marins. Image extraite du film "Marius", de Marcel Pagnol, 1931. A droite avec le chapeau blanc, Marius, interprété par Pierre Fresnay.

« Un verre de rhum fortement assaisonné de piment »


D’ailleurs, Mamzelle Paula veillait elle-même à la bonne tenue de son établissement, affirmant qu’elle n’avait jamais eu besoin de faire appel à la police.

« Elle savait éconduire avec fermeté n’importe quel marin qui semait la pagaille, raconte François Malgorn, dans "Carnet d’un marin" paru en 2007. Paula tenait toujours caché derrière son comptoir un verre de rhum fortement assaisonné de piment, qu’elle n’hésitait pas à jeter au visage des plus récalcitrants ».

Marcel Ferrère, patron du bar-restaurant « Le Boucanier » au Port, résume : « Chez Paula, les gens se tenaient correctement. Sinon, elle les vidait ! » [11]

Gilbert Garrigues, en 1953, à bord du navire S/S "Marie Lætitia", sur lequel il était "Officier Radio".

« Paula jouait le rôle des Restos du Cœur »


Aujourd’hui, Gilbert Garrigues a 86 ans. Officier radio retraité de la marine marchande et installé en Normandie, il a fréquenté le bar de Mamzelle Paula, dans les années 1950.

A chaque fois qu’il faisait escale au port de La Pointe-des-Galets, c’était « une visite quasi obligatoire », le « rendez-vous incontournable des marins de passage ».

Gilbert Garrigues convoque ses souvenirs et accepte de témoigner : « Parlez à un marin du port de la Pointe-des-Galets, aussitôt on voit son œil s’allumer et un petit sourire apparaître : “Ah, la grosse Paula !” Sa réputation internationale lui conférait le titre de monument historique vivant. Elle avait du cœur Melle Paula Crezo ; elle recueillait les pauvres filles dans la misère (et elles étaient nombreuses à La Réunion !). Elle jouait le rôle des « Restos du Cœur », elle les nourrissait, leur demandait seulement d’égayer par leur présence les pauvres marins esseulés. Elle prétendait ignorer ce qui se passait après la fermeture du bar… »

Le navire "Ville de Diégo Suarez" sur lequel Gilbert Garrigues a travaillé.

« Un commandant surnommé “Chien Jaune” »...


« Après une soirée chez Paula, le retour à bord était parfois difficile, poursuit Gilbert Garrigues. Les habitants, réveillés par les fêtards, chassaient les « Z’oreilles » en leur lançant des galets et ils étaient particulièrement adroits ! Cela se terminait souvent par une course à perdre haleine jusqu’à la coupée du navire. Les chiens jaunes qui pullulaient sur Le Port se mettaient de la partie, et les aboiements troublaient longtemps la nuit tropicale. Les chiens jaunes et les cochons servaient d’éboueurs sur les quais : ils se reproduisaient naturellement et ces chiens a demi sauvages passaient leur temps à sauter sur leurs femelles. Cette particularité avait conduit des marins à donner un surnom à leur commandant qui était ainsi devenu “Chien Jaune”, à cause de sa réputation de trousseur de jeunes filles ». (...)

« L’escale à La Réunion était souvent l’occasion pour les Commandants de navire de faire « affirmer » leur rapport de mer par le juge du tribunal de Saint-Paul. (...) La tradition voulait que le Commandant offre un coup à boire au retour du tribunal : tout naturellement on échouait au bar “Chez Paula” », conclut Gilbert Garrigues.


Ti Léon, cheminot, député, vendeur de manioc, révolutionnaire


« Chez Paula » était donc un établissement réputé sur Le Port et au-delà. On y croisait même un député !

Léon de Lépervanche, autre figure emblématique de la vie portoise, descendant d’un chevalier breton, cheminot élu député, vendeur de manioc pendant la guerre et révolutionnaire, syndicaliste et militant de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen, maire de la Ville du Port de 1945 à 1961, etc. Un personnage romanesque avec une part d’ombre.

Sous les dorures du Palais Bourbon à Paris, celui que l’on surnommait affectueusement « Ti Léon » bataillait pour La Réunion puis se ressourçait dans la clameur des meetings-la-poussière du bazar et dans l’effervescence des bars du Port où il fréquentait Mamzelle Paula.

Léon de Lépervanche (1907/1961).

Léon et Paula, rendez-vous par delà la mort


Mais, contrairement à la légende, Léon de Lépervanche n’a jamais épousé Paula Olivia Crezo. Il a épousé Philomène Henria Hoareau en 1950. Après un divorce prononcé le 4 avril 1960, ils se sont remariés le 17 mai 1961 [quelques mois avant la mort de Léon de Lépervanche, survenue le 14 novembre, alors qu’il était maire du Port].

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Léon et Paula ont rendez-vous, par delà la mort... le 17 août 1990, à La Possession, en vieille terre cheminote, communiste, avec les infrastructures ferroviaires encore présentes et la mémoire vive à portée de main.

Les décors naturels de l’ancienne gare de la Grande Chaloupe accueillent alors la pièce du théâtre Vollard, « Lepervenche [12], chemin de fer », écrite et mise en scène par Emmanuel Genvrin.

Delixia Perrine (au milieu) dans le rôle de "Maman Paola", alias Mamzelle Paula. A droite, la comédienne Rachel Pothin ; à gauche la comédienne Térésa Small. "Lepervenche, chemin de fer", pièce d’Emmanuel Genvrin, théâtre Vollard.


Un « Volcan d’or » pour « Maman Paola »


Emmanuel Genvrin, situe son action entre l’année 1936, qui marque l’essor du syndicalisme, et 1946, année de la départementalisation. Et nous livre ses impressions sur le personnage de Léon, « aristocrate déclassé, mi-tendre, mi-chef de bande, ascète, porté sur la bouteille, dominé par les femmes et devenu député, mort jeune, abandonné, tel un héros solitaire »...

L’essentiel de la pièce se déroule dans le décor du mythique bar de Paula, « reconstitué » pour la circonstance.

Mamzelle Paula — alias « Maman Paola » au théâtre — est campée par l’actrice Delixia Perrine, qui sera d’ailleurs récompensée par un « Volcan d’or » pour son interprétation remarquable.

Ambiance dans l’établissement de "Maman Paola", par le théâtre Vollard, 1990.

Un cargo oublié...


Jouer la comédie ? Pourquoi pas. Au début des années 1960, l’occasion est donnée à Paula de faire du cinéma !

Certes, le film dans lequel elle tourne, « Cargo pour La Réunion », n’a pas bénéficié de l’aura de François Truffaut, de Catherine Deneuve, de Jean-Paul Belmondo [accompagné d’Ursula Andress], de Michel Bouquet, etc. Ni des moyens qui ont permis de produire « La sirène du Mississipi », film tourné à La Réunion et sorti en 1969. Non.

Dans « La voix des Mascareignes » [13], on apprend cependant qu’une séquence de « Cargo pour La Réunion » a été tournée dans l’établissement de Paula : c’est une bagarre entre matelots !

Sorti en 1963, « Cargo pour La Réunion » est aujourd’hui oublié, quasiment inconnu. Réalisé par Paul Mesnier [14], le film raconte l’histoire d’« un jeune aspirant qui suit les cours de navigation sans grand enthousiasme, apprend-on sur le site toutlecine. (...) C’est en mer, sur le cargo « Ville de Rouen », qu’il aura la brusque révélation de toute la beauté de la nature et une vision nouvelle du beau métier de marin ».

L’affiche du film "Cargo pour La Réunion".

Mamzelle Paula, casquette de marin, à la barre du navire !


Bref, « Cargo pour La Réunion », film de série B, repose sur un scénario à la gloire de la marine marchande. Le « jeune aspirant » est incarné par Jean Sagols [15].

Quant au rôle principal féminin, il est interprété par une certaine Liliane Vasseur, inconnue au bataillon des têtes d’affiche et même des seconds rôles.

La seule véritable star de « Cargo pour La Réunion » est donc Mamzelle Paula ! Pour preuve, sur le site « mauricelemarin », on trouve une anecdote assez fantaisiste : « Une légende cette mère Paula. Dans les années cinquante, elle fut la vedette féminine d’un film tourné avec Eddie Constantine, « Cargo pour la Réunion », où il était question d’un trafic de drogue entre la France et La Réunion. On la voyait entre autre à la barre du navire avec une casquette de marin et sa masse imposante ».

Le "Ville de Rouen" de la Nouvelle Compagnie Havraise Péninsulaire (NCHP) sur lequel a été tourné le film dans lequel apparaît Mamzelle Paula : "Cargo pour La Réunion". Source : marine-marchande.net.


Mamzelle Paula, une star internationale !


Certains ont la mémoire qui flanche : c’est le bon titre mais ce n’est ni la bonne date, ni le bon acteur, ni le bon scénario ! Mais qu’importe, on peut ainsi imaginer Mamzelle Paula « à la barre du navire avec une casquette de marin et sa masse imposante » !

Cette anecdote démontre à quel point Mamzelle Paula cristallisait nombre de fantasmes. Autre exemple, dans une étude menée par Geneviève Payet sur « La prostitution à La Réunion » [16], un interlocuteur, qui a préféré garder l’anonymat, affirme que « la réputation de Mamzelle Paula, au plan national et même international, tenait au fait qu’elle avait participé au film « Cargo pour La Réunion ». A l’époque, c’était le seul bar à marins du Port, il accueillait des Norvégiens, des Allemands, des Chinois... Même des personnalités locales fréquentaient cette figure de la société. Dans les années 75, le bar ne faisait plus recette car les marins préféraient se divertir à St-Gilles ». On vous le dit : Mamzelle Paula était une star internationale !

Dans la bande originale du film "Cargo pour La Réunion", on trouve même un séga !

De l’océan Indien à la mer des Caraïbes


Et ce n’est pas la chanteuse Michou qui dira le contraire ! Car le séga « Mam’zelle Paula » [17] qu’elle interprète est certainement l’un de ses plus grands succès. Son public ne manque d’ailleurs jamais de le lui réclamer.

Enregistré en 1977 dans le célèbre « Studio Royal » de Saint-Joseph, ce classique indémodable du répertoire populaire réunionnais — dont les paroles sont signées par le père de Michou, Narmine Ducap [1940-2015] — trouve ses origines musicales à des milliers de kilomètres de La Réunion...

C’est du côté de la mer des Caraïbes, à Porto Rico, qu’est né son auteur : Rafael Hernández Marín.

Michou.

Des décennies en tête des « charts »


« Rumba Tambah » sera propulsé pendant des décennies en tête des « charts » d’Amérique Latine et d’ailleurs, et ce, grâce à la fougue du Cubain, Ernesto Lecuona, qui popularisera ce titre partout en Europe durant une grande tournée avec son « Lecuona Cuban Boys ».

Un morceau qui sera ensuite repris par nombre de groupes « latino » : Don Baretto, Pépé Luiz, Roberto Delgado, Martin Wulms, Horst Winter, Max Greger, José Milado, Henri Leca, sans oublier l’incontournable James Last et, pour La Réunion, Narmine Ducap qui en tire le désormais mythique séga « Mam’zelle Paula ».

« Rumba Tambah » évoque la vie d’un pauvre esclave : « Sous le soleil brûlant de son ciel tropical, un pauvre esclave, fiévreux, tremblant, pleurait son destin fatal. Sans espoir, sans amour, sans liberté, sans Dieu. A quoi bon vivre lorsque les jours semblent odieux ! Et défaillant, s’agenouillant, le pauvre noir ivre de désespoir, sous son fardeau courbant le dos, pour oublier sa peine chantait ainsi : Oh ! Oh ! Oh Ayez pitié mon Dieu d’un nègre Tambah, si pauvre et si malheureux et qui n’a jamais mon Dieu connu que peine et douleur » [18]...

Rafael Hernández Marín.

Impassible, elle observait son monde...


Sur scène, Michou ne manque jamais de chanter « Mam’zelle Paula » et raconte parfois même au passage que Paula lui aurait réclamé des royalties ! A ajouter à la longue liste des anecdotes qui bâtissent la légende.

Peu de temps avant son décès, Mamzelle Paula trônait, digne, dans un grand fauteuil installé près du bar d’un restaurant de la vieille ville portuaire, établissement qui a depuis changé de mains.

Impassible, elle observait son monde sans desserrer les dents : les piliers du comptoir, les ombres de la nuit aux regards allumés, les serveuses et leur démarche chaloupée, les destins à la dérive, les marmailles venus remplir des bouteilles...


Cette cour populaire qui ne lui a pas survécu...


Le ballet qui se déroulait autour d’elle semblait réglé par de tacites ententes, des conventions muettes, respectées et établies de longue date. Chacun veillait bien à ne pas la déranger mais aussi à répondre au plus vite au moindre de ses gestes de la main.

Mamzelle Paula n’avait rien perdu de sa superbe malgré la fatigue qui se lisait sur son visage et l’accident qui la contraignait régulièrement à séjourner à l’hôpital. Elle avait quelques difficultés à se mettre debout, à marcher et devait s’aider de béquilles mais elle semblait exercer toujours la même influence, la même autorité teintée de fascination et de respect sur ce monde — cette cour populaire — qui ne lui a d’ailleurs pas survécu.

Paula Olivia Crezo est morte le 12 février 1989. Quelques semaines avant, elle déclarait avec nostalgie : « Le port, c’est fini ; les bateaux ne sont plus aussi nombreux qu’avant ».

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Michou Mam'Zelle Paula by n9uf74

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Notes

[1Film réalisé en 1945 par Howard Hawks avec Lauren Bacall et Humphrey Bogart.

[2Jean-Marc Técher, Journal de l’île de La Réunion, 14 octobre 2012.

[3Publié en 1935 par « Les Presses de France ».

[4CPR : Chemin de fer et Port de La Réunion.

[5Autrefois, Coeur-Saignant était un quartier de bidonvilles, au Port.

[6« La Chanson de Francisco »

Moin même Caf’ Francisco
Mi travaille à bord d’ bateau
La misère lé trop fort
L’amène à moin dan’ port

[Refrain]
Roulez, roulez, roulez mon z’aviron
Courant lé trop fort,
Ramène à moin dan’ port

A vous Maman Clara
Fait pas vout’ l’embarras
Vi sava Cœur-Saignant
Pou rôde un supplément
[Pou rôde un figurant]

A vous Monsieur Matelot
Que la pas peur de l’eau
Vous va dire à moin à cause
Zot’ toute i aime la mandoze

Mon travail c’est casse la rouille
Mi travaille comme grenouille
Moun guère i rôde de pain
Zot l’a pas peur requin

Quand la malle i sava
Mi artourne mon pays
Mon pays c’est Saint-Denis
Mon famille l’est là-bas

[7Becqueur de clé : « travailleur occasionnel ». Source : « Dictionnaire Kréol rénioné, français », Alain Armand, Océan Éditions, 1987.

[8Dans une autre version de cette chanson, le mot « supplément » a été remplacé par « figurant »... moins explicite mais plus chaste pour l’époque.

[9Alors journaliste au Quotidien de La Réunion.

[10Extrait de « Pointe des Galets... » de Simone Morin, recueil « Adieu Bourbon », imprimé à Madagascar en faible quantité.

[11Source : Le Quotidien de La Réunion, 1990.

[12Orthographe volontairement modifiée par l’auteur.

[1318 mars 1965, source « Le mémorial de La Réunion ».

[14Paul Mesnier a à son actif 11 films. Il clôt sa carrière avec « Cargo pour La Réunion ». Il sera aussi scénariste, dialoguiste et acteur dans 4 films. Il meurt en 1988 à 84 ans sans avoir véritablement marqué le cinéma français de son empreinte.

[15Jean Sagols joue par ailleurs dans une demi-douzaine de films avant de s’orienter vers le théâtre et l’audiovisuel et de devenir un réalisateur et scénariste reconnu dans le milieu

[16Etude de l’ARIV, Antenne Réunionnaise de l’Institut de Victimologie, 2012-2013.

[17« Mam’zelle Paula »

Mam’zelle Paula connait
I aime depense la monnaie
Monsieur Paulo pas content
Ça y dur’ra pas trop longtemps

Monsieur Paulo mounoir
Quand y arive tous les soirs
Chapeau en biang su la tête
De moun i voit ali com bébète

Mamzel Paula lé fort
Si bateau la rent’ au port
Batbat caré su la rade
Pou guèt camayangue fé parade

Monsieur Paulo foutor
Si Paula la monte à bord
Li lé bon pou sème la panique
I fo que la police i raplique

Oh mam’zelle Paula
Reine dan’ Port la
Toué même lé plu joli !
Oh mam’zelle Paula
Ti aime pêche camayangue lé samedi
Quand lé dans la roulie

Paula... Paula... Paula...

Mam’zelle Paula
Sa malhèr sa
Mam’zelle Paula
Sa kabalèr sa

Mam’zelle Paula le soir
Sat i appuie son comptoir
Bien quand i ariv su le tard
I retrouv a zot gomé lo fard

Dan’ son bistrot nana poupette
Derrière rideau la zot i guète
Si Paula la dresse son gosier
I veut dire boug la fo mailler

Monsieur Paulo li li dort
Son l’estomac i ronf fort
Mais de moune i connait que li veille
Que li dort rien qu’un zoreil

Li veut bien que Paula donne un béko
Mais faut pas que le boug fait le jako
Sinon va trouve azot dan’ canal
Ou bien plus souvent à l’hôpital

[18Paroles de Robert Chamfleury, 1935.

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