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La belle et label...

Les mystères de la Maison Timol...

3 février 2015
Izabel, Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Portes et fenêtres closes. Façade blanche à la peinture écaillée. Fontaine tarie et angelot rouillé. Solitude. Au 32 de la rue de Paris, la « Maison Timol » demeure depuis presque 250 ans... Histoire d’une maison, construite entre 1776 et 1805, inscrite depuis 1990 à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques, agrandie, en partie détruite, amputée, réorientée, modifiée, passée entre les mains d’au moins cinq propriétaires pour atterrir dans celles d’une société privée. Va-t-elle finir, comme les fruits du jardin, en mangatèr ?

La Maison Timol. Photo : ticaz.com

Question patrimoine, nous n’avons pas dit notre dernier mot... Nous ne tournons pas la page. Nous enfonçons les clous, si rouillés soient-ils, dans les planches et particulièrement, dans les planches pourries ! Le téthanos vaut, à tout prendre, mieux que le délabrement, ce mal organisé qui atteint l’âme de nos villes et dont la mise à l’abandon de la « Maison Timol » — la seule de la rue de Paris à posséder deux tourelles —, nous rappelle la dimension éminemment politique. Un mal dont la cartographie se dessine à travers les rues d’une ville, un peu comme les lignes de la main où certains lisent l’avenir. Et l’avenir en l’espèce semble plus voué au béton-amnésie qu’à un équilibre sensé entre modernité et patrimoine.

Notre crédo en la matière est de faire cohabiter édifices contemporains et patrimoine créole. Nous n’opérons, en ce qui concerne l’architecture, aucun choix entre inauthentique et authentique ; de la manière de bâtir, nous pensons ce qu’Armstrong pensait de la musique : qu’il y a la bonne et la mauvaise. Et lorsque nous évoquons ce « patrimoine créole », c’est sans distinction sociale : pas seulement les belles villas coloniales de la rue de Paris, mais toutes les forces originales et inventives de cette architecture réunionnaise, de la modeste petite case, aux champs où s’épanouirait l’archéologie industrielle si les politiques et autres entrepreneurs symboliques ne s’acharnaient pas à faire oublier cette période où La Réunion produisait.

Izabel, au cours d’une déambulation dionysienne, s’est tenue quelques instants devant la « Maison Timol » ; elle nous livre les méditations que lui inspire un abandon insidieux — « térébrant », dirait le langage clinique — qui sape la bâtisse. Bien d’autres demeures, quelques rues plus loin, sont dans un état autrement plus alarmant, comme la célèbre « Maison Ponama » — pourtant elle aussi inscrite à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1996 — où séjourna la reine Ranavalo III, qui pourrit sur place en haut de la rue Roland Garros... Nous ne manquerons pas d’évoquer le destin de la maison de la reine ultérieurement.

L’histoire de la Maison Timol — dont on prétend qu’elle serait toujours « régulièrement » (?) entretenue par l’actuel propriétaire (une société) — semble suivre celle de notre île à la manière d’une ligne brisée. Elle influence d’autres constructions, s’adapte à ses occupants qui la modifient... Ainsi au 18ème siècle, la façade principale regarde la mer, tournée vers la rue Sainte-Marie. Puis au début du 20ème siècle, la maison « se retourne » vers la rue de Paris qui devient l’unique accès suite à l’amputation de la partie du terrain donnant sur la rue Sainte-Marie... On ajoute, on enlève, on agrandit, on désoriente, on ampute, on rénove, on oublie... Elle aura connu quatre siècles : du 18ème siècle où elle fut construite, au 21ème siècle où elle n’offre plus qu’une façade au regard entravé comme celui d’un condamné.

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

La Maison Timol. Fin janvier 2015. Photo Izabel.

Circuler à pied dans les rues de Saint-Denis donne lieu à de nombreuses réflexions concernant notre héritage architectural. Des bouffées d’enfance remontent qui sont de l’ordre de l’intime et qui échappent véritablement à la mise en mots. On s’arrête derrière une grille, le cœur battant, à deux doigts de penser qu’elle va s’ouvrir et donner accès à un passé définitivement révolu…

Je n’évite jamais la nostalgie de nos cases créoles, quelles soient somptueuses ou plus modestes. Certaines sont maintenues dans un excellent état, trop souvent dévolues à des fonctions administratives, bureaux, lieux culturels, musées [1]… D’autres servent d’habitations quand l’aisance des propriétaires ou locataires actuels a permis la réhabilitation ou la maintenance. Ces cases-là sont souvent cachées par de hauts murs, derrière des portails qui les dissimulent aux regards curieux, parfois envieux. Les miens de regards restent toujours nourris par l’amour et la nostalgie.

Il m’arrive donc souvent de me pencher pour regarder à travers une fente, voire un trou de serrure, ce qui évidemment ne me délivre qu’une vue partielle du jardin et de la maison, juste de quoi me laisser définitivement sur ma faim. Autrefois, les maisons étaient moins farouches, on pouvait les détailler à travers les grilles, les haies, les dentelles des portails, ou le bois des petits barreaux. Les temps ont changé.

Une de mes récentes déambulations m’a amenée à m’arrêter devant une maison de la rue de Paris qui n’a pas échappé à la classification et à la plaque officielle. Elle est cependant à l’abandon, quoique sans doute occupée par un gardien qui protège les lieux de squatteurs éventuels. Elle est officiellement répertoriée sous le nom de « Maison Timol », au 36 [2] de la rue de Paris.

Maison Timol - Source : dpr974.wordpress.com

C’est une grande « longère » qui s’étire sous les écailles d’une peinture autrefois blanche. Elle étonne par sa façade quasi-aveugle, où se dessinent à peine une porte et quatre fenêtres sans aucun relief, sinon l’arrondi de leur partie supérieure. Deux tourelles au toit à quatre pentes en bardeaux indiquent que la bâtisse n’est pas de plain-pied, du moins pas totalement. Et l’œil est fortement attiré par un jardin à la française avec son bassin central à l’arrondi parfait où un angelot rouillé rêve d’une eau définitivement tarie. De chaque côté, les manguiers ont largement proliféré qui laissent tomber des fruits pourrissants et accentuent encore l’impression d’abandon.

La maison se trouve dans la partie haute de la rue de Paris, celle située entre la rue Sainte-Marie et le jardin de l’État. Elle donne sur son flanc droit sur un immeuble récemment ravalé faisant l’angle avec la rue Sainte-Marie [3]. On peut voir son flanc droit, mais pas la façade arrière qui semble donner directement sur quelques dépendances en béton. Le flanc gauche n’est pas visible de la rue.

Cette ancienne construction "revisitée" de manière "moderne" n’est pas du goût de tous. Elle est voisine de la Maison Timol. Photo : dpr974.

Son étrange composition architecturale est en complète inadéquation avec la photo qui figure sur la plaque officielle (voir encadré à la fin de l’article). Photo à laquelle je revenais sans cesse pour essayer de comprendre le traitement quasi-chirurgical auquel on avait soumis cette demeure. Il semblerait que fin des années 1970, on ait « modernisé » la maison au point de lui enlever sa façade originelle, pour la remplacer par celle qui demeure actuellement.

On se prend à désirer que ce qui reste de cette maison soit enfin sauvegardé autrement que par un classement officiel. Cette demeure est-elle l’objet d’une succession difficile, non encore aboutie ? Est-elle en attente de rénovation ? Doit-elle se contenter (et nous aussi) de soupirer la splendeur d’antan sous son manteau de peinture écaillée ? Ou alors va-t-on un de ces jours la transformer en un de ces affreux « monuments officiels » dénué de toute véritable vie, comme le fut la maison Foucque, rue Jules Auber ?

La Maison Timol. Fin janvier 2015. Photo Izabel.

Sa partie centrale qui date de la fin du XVIIIe siècle doit réclamer un sérieux diagnostic pour que lui soit évité l’invasion par les carias et la destruction définitive.
Entendons-nous bien, je ne connais nullement cette maison ni par son passé, ni par ses propriétaires. Elle interpelle la Dionysienne que je suis par sa détresse, sa tristesse, l’impression d’abandon qui se dégage d’elle. L’impression aussi, que je ressens fortement, qu’elle a encore de beaux jours devant elle.

J’espère que les quelques photos réunies ici vous parleront suffisamment fort pour que vous ayez envie d’aller la regarder et surtout que vous soyez soucieux d’en savoir plus sur elle.

Il ne suffit pas de classer nos maisons sous le label « monuments historiques » pour qu’elles deviennent immortelles, encore faut-t-il parfois empêcher qu’elles soient défigurées comme l’a été celle-ci et quand c’est encore possible, ce qui semble être le cas ici, éviter l’entrée en action des instruments de démolition.

En pleine rue de Paris, ce n’est sans doute pas une entreprise désespérée !

Izabel

La Maison Timol. Fin janvier 2015. Photo Izabel.
  • 1776 : Geneviève Pradeau, veuve Sicre, reçoit en héritage « un terrain d’emplacement rue Royale », sans bâtiment.
  • Entre 1776 et 1805 : Geneviève Sicre fait bâtir la partie centrale de la maison surmonté d’une toiture à quatre pans. Le bâtiment est orienté au nord. La façade nord a une varangue sous comble. Les pièces sont disposées de part et d’autre d’un couloir central.
  • 1805 : La maison est la propriété de Joseph Fin.
  • 1824 : La maison appartient aux héritiers Fin. Il existe à l’ouest une seconde varangue en appentis donnant sur la cour de service où se trouvent les logements des domestiques. Ces bâtiments n’existent plus.
  • 1830/1840 : Construction d’un corps de logis supplémentaire appuyé sur la façade est. Il contient une seule grande pièce servant de varangue. Un portail est créé sur la rue de Paris.
    Avril 2011. Photo : Thierry Caro.
  • 1849 : Le bâtiment appartient Georges Gérard Imhaus. Une description détaillée de la maison et de ses abords est faite.
  • Début du 20ème siècle : Le terrain est amputé de toute sa partie située sur la rue Sainte-Marie. L’entrée rue de Paris devient l’unique accès.
  • Entre 1920 et 1930 : Modifications importantes de la façade est. Une grille d’enceinte en fer forgé est mise en place. La façade de la maison est modifiée : elle s’ouvre largement sur le jardin avec la création d’une varangue fermée. Elle est surmontée à ses extrémités par deux toitures en pavillon.
  • 1928 : La maison appartient à Paul Jacob de Cordemoy.
  • 1977 : La maison est vendue à la société l’Entreprise électrique.
  • 1977/1979 : Travaux de restauration et création de la façade actuelle.
  • 11 septembre 1990 : Inscription à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques.
    La Maison "de Villeneuve" (appelée aussi "Domaine des Tourelles"), construite à La Plaine des Palmistes, en 1927. Joseph Alexis Champierre de Villeneuve s’est inspiré de la façade de la Maison Timol. Propriété du Conseil Génaral, elle a été rénovée en 1993 et accueille des activités touristiques (artisanat, etc.). Photo : Laurent Pantaléon. (Novembre 2014)

    Source  : Base de données internationale du patrimoine du génie civil


Photo figurant sur la plaque officielle apposée sur le mur d’enceinte. L’extraordinaire façade entièrement vitrée n’a pas survécu au désir de modernisation, par contre la plate-bande centrale débordante de végétation s’est transformée en bassin baroque entouré de colonnades en béton. Une lecture plus attentive du texte de présentation de la maison semble suggérer que les deux tourelles qui flanquent la bâtisse ne prouvent pas l’existence d’un étage, mais simulent seulement des pavillons. Etonnants aussi, sur la photo d’origine, les deux balcons des tourelles, en fer ouvragé, dont l’accès semble impossible, sinon par des portes transformées en fenêtres… Malheureusement, en l’état actuel des choses, la végétation cache ces parties du bâtiment qui ne sont pas visibles de la rue. Mais les « balcons » et leur ferronnerie aérienne semblent avoir disparu, sans doute à la faveur de la rénovation en date de 1977.
Izabel

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1A « 7 Lames la Mer », nous pensons qu’il est préférable que les vestiges du patrimoine réunionnais, lorsqu’ils bénéficient d’une rénovation (et non d’une destruction puis d’une pseudo « reconstruction à l’identique » qui n’est qu’une arnaque), accueillent des activités ouvertes au public. Mieux vaut cela que la destruction programmée de vieilles pierres et charpentes laissées volontairement à l’abandon pour préparer le terrain à l’entrée en action des engins de démolition (Monsieur Poclain et Madame Caterpillar ont toujours faim...). La nature des activités peut par contre être discutée. Elle est parfois discutable, mais au moins, le patrimoine n’est pas gommé du paysage.

[236 ou 32 rue de Paris, selon les sources, suite à un probable changement de numérotation

[3« Comment a-t-on pu laisser sans réagir se faire la surprenante construction baroque de l’angle de la rue Sainte-Marie et de la rue de Paris, qui semble se soucier comme d’une guigne de l’harmonie avec le musée Léon Dierx et la maison Timol, bâtiment d’intérêt historique ? » interroge à ce sujet, Robert Gauvin. Sur son site dpr974, il insiste : « Tout contre la maison Timol (haut de la rue de Paris) s’élève une construction étrange qui a reçu l’aval de l’Architecte des bâtiments de France (ABF). Elle ne s’harmonise guère avec un environnement où se trouvent pas moins de sept bâtiments d’intérêt historique reconnu. A-t-on voulu faire un « geste » architectural ? Comment l’ABF peut-il justifier cette construction qui fait la quasi-unanimité contre elle ? »

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