Categories

7 au hasard 11 août 2014 : Gaza : Objectif 50.000 signatures - 1er octobre 2013 : La longue marche du maloya - 10 mai 2015 : Quand la Région Réunion trafique la traduction (Vidéo) - 18 juin 2016 : Viv an kréol... Vivre en créole - 3 avril 2013 : Défense de l’université du Tampon - 16 août 2013 : Anne Sinclair, l’épitaphe en forme de procès - 7 novembre 2013 : L’incroyable histoire de la route du Littoral - 22 avril 2013 : Qui sont les « cochons ? » - 12 juin 2016 : Sous le choc, le séga fait des petits - 21 juillet 2015 : « Service Maloya » : les toubibs à côté de la plaque -

Accueil > La Réunion > Economie et société > Chanteurs de rue : le bruit mat des pieds nus qui s’éloignent

Séga/maloya trottoir

Chanteurs de rue : le bruit mat des pieds nus qui s’éloignent

30 janvier 2018
Nathalie Valentine Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Marchands de lait, de charbon, de fumier, de pistaches grillées, de pains, de sorbets. Colporteurs au ventre vide. Pour attirer la clientèle, les arpenteurs du macadam donnaient tantôt de la voix tantôt du bobre. Une romance, un pain... Histoire des chanteurs de rue et des montreurs de marionnettes dont le bruit mat des pieds nus s’est éloigné dans la nuit jusqu’à ce que les klaxons des voitures remplacent le séga-macadam.

« Soirée » avec un joueur de bobre, lithographie extraite de l’album « Le soir », Martial Potémont, 1848.

Dans les cahots bourbeux où la charrette plonge / À la criée j’entends le vendeur de bazar / Manioc patate douce et conflor et cambar / Est-ce un vendeur de rêve est-ce un vendeur de songe

L’abolition de l’esclavage voit foisonner les petits boulots, les métiers improvisés, la débrouille, les échoppes marronnes, les activités clandestines ; cette économie parallèle ne parvient cependant pas à endiguer la terrible misère des quartiers populaires semés de cabanons, qui se forment à la périphérie des principales villes réunionnaises.

Les places publiques, les abords des églises, les rues se peuplent de petits marchands ambulants et de personnages baroques : vendeurs à la criée, camelots portant un large panier de légumes sur la tête, raccommodeurs poussant une caisse à roulettes, artisans miséreux, marchands à la sauvette, porteurs de gamelles [1], becqueurs de clé [2], ferblantiers, barbiers, tisaneurs, blanchisseuses, jacquots malbars, rouleurs de tambours, « marmailles désordeurs », veilleurs de nuit [3], etc. Et artistes de rue.

La rue fourmille de petits métiers. Extraits de lithographies d’Antoine Roussin.

Les fontaines taries hantent le paysage / Des rampes de la Source au rond-point du Jardin / Fontaines de la gare et de la rue Bertin / Dans ma quête assoiffée oasis ou mirages

Au cœur du 19ème siècle, Pa Benjamin, vieux Malgache débarqué à l’île Bourbon du temps de l’esclavage, est engagé comme colporteur dans une entreprise de boulangerie tenue par son ancien maître. Il arpente les rues pour vendre les petits pains et agrémente sa tournée en jouant de son instrument fétiche : le bobre aux palpitations madécasses.

Le dimanche, entre quatre et cinq heures du soir, Pa Benjamin se transforme en vendeur de rêve : équipé de son précieux bobre et de « deux poupées grotesquement attifées » [4], il devient montreur de marionnettes et donne spectacle dans les rues, au milieu de badauds « très assidus ».


Deux ficelles servent de théâtre à ses poupées


« Pa Benjamin appelle à son aide le premier badaud venu, et pendant qu’il passe (...) sa jambe gauche entre les deux ficelles qui servent de théâtre à ses poupées, il confie l’extrémité opposée à son [partenaire improvisé] qui le seconde à merveille grâce à son habileté à lui [Pa Benjamin], qu’on n’a jamais surprise en défaut » [5].

Cette technique de manipulation remonte au Moyen âge et s’inspire de la méthode des « marionnettes à la planchette » immortalisée dans diverses gravures (Londres, Paris, Rome, etc.). Elle offre l’avantage de laisser les mains du marionnettiste libres, lequel joue de la musique (parfois de plusieurs instruments : tambour, flûte).

Les "marionnettes à la planchette". Estampe, Paris, 1ère moitié du 19ème siècle. Source : MUCEM.

À l’usine Rambaud du fond de la rivière / Le fleuve Saint-Denis roule dans ses galets / Le linge délavé mille fois relavé / Sous le coton maïs des noires lavandières

À La Réunion, le montreur de marionnettes — confectionnées généralement en bois et en calicot [6] — était aussi musicien (bobre, harmonica...). Il travaillait sans planchette et sollicitait un volontaire dans l’assistance pour tenir les extrémités de la ficelle, comme le décrit l’extrait de l’« Album de La Réunion » d’Antoine Roussin (1819-1894).

Pa Benjamin ne se contentait pas de jouer du bobre, il donnait la parole à ses personnages, Mamzelle Zabeth, la bonne, et M’sié Bernard, le troupier.


Tourner en Mazabeth


« — Allons, allons, douciment, M’sié Bernard ; fais pas l’fronté, nana de moun y aguette à vous !
— Et vous Mamzelle Zabeth, à qu’faire presser ? Allez douciment vou’ aussi ; voui voué pas tout ce madame, … tout ça marmaille là ! » [7]

Suspendue entre les deux fils, Mamzelle Zabeth se dandinait dans un mouvement chaloupé qui provoquait les rires du public. Sa prestation marquera les mémoires et sera même à l’origine d’une expression rapportée par le poète Jean Albany (1917-1984) dans son « P’tit glossaire » [8] : « tourner en Mazabeth : quand une toupie roule mal sur son nail, elle tourne (...) en Mazabeth. Elle danse comme Ma’ Zabeth, la femme de Bernard, une des marionnettes du Guignol réunionnais ».

Pa Benjamin, son bobre et ses deux marionnettes. Lithographie d’Antoine Roussin, 1884.

Le processus de créolisation de la société réunionnaise


Immortalisé par le lithographe Antoine Roussin, Pa Benjamin donnera son nom à un quadrille créole. Il inaugure pour l’histoire la lignée des montreurs de marionnettes du 19ème siècle qui ont ouvert la voie aux chanteurs et musiciens de rue, lesquels animeront les trottoirs, kermesses, cantines [9] et foires de la première partie du 20ème siècle.

Anciens esclaves ou engagés (puis leurs descendants), les montreurs de marionnettes ont rempli une haute mission : la transmission.

Sauvés de l’oubli par quelques — rares — lithographies (notamment celles d’Antoine Roussin et de Martial Potémont) et photographies — encore plus rares —, ils ont participé activement au processus de créolisation de la société réunionnaise, colportant, de case en case et de quartier en quartier, saynètes, chansons, musiques, légendes, histoires et nouvelles, à la manière des griots africains qui s’accompagnaient généralement d’une kora. À La Réunion, le bobre remplace la kora.

Pa Benjamin, son bobre et ses deux marionnettes à la ceinture. Lithographie d’Antoine Roussin.

Je suis casseur de bains au bassin Zirondelle / Je suis bacheur d’école au vent du Barachois / Et batteur de carrés casseur de petits bois / Et raconteur de game auprès des demoiselles

Héritier de Pa Benjamin, un vieux cafre connu sous le nom de Pa Ferdinand était montreur de marionnettes au début du 20ème siècle. Le dimanche à 16 heures, il arrivait dans un quartier, poussant devant lui un petit chariot en guise de castelet.

Il attendait d’abord que quelques pièces tombent à ses pieds, puis écartait doucement les rideaux roses disposés au dessus de la caisse en bois. Deux marionnettes apparaissaient, Caroline — appelée aussi « Poupète Coclet » [10] — et son anonyme cavalier.

Joueurs de bobre photographiés par Constant Azéma (1828-1867).

Mon gaillard y dure toujours


Pa Ferdinand racontait alors des histoires agrémentées d’airs à l’harmonica et de chansons en créole et, à l’aide de ficelles, il faisait danser le maloya à ses marionnettes. Enfant, le musicien Loulou Pitou (1923-2002) était un fidèle spectateur de Pa Ferdinand. Plus tard, il composera un séga en souvenir de Caroline, la petite marionnette.

Dans la lignée de Pa Ferdinand, Pa Guillaume était réputé pour être un « danseur endiablé ». Après l’abolition de l’esclavage, Pa Zidore, Malgache de la tribu des Antésakes, décida de rester au service de son maître dans le Sud de l’île, du côté de Vincendo. Le soir, il s’asseyait sous la véranda du patron ou près du barreau sur le bord du grand chemin, et « chantait des complaintes nostalgiques en s’accompagnant du bobre ou du caïambre » [11]. Le dimanche, pour quelques pièces, Pa Joseph entonnait « Mon gaillard y dure toujours » [12] en tapant sur son bobre [13]. Pour les rares dont le nom est parvenu jusqu’à nous, combien sont restés dans l’anonymat de la rue et ont disparu des mémoires ?

À gauche : carte postale montrant un héritier de Pa Benjamin avec les deux marionnettes, Zabeth et Bernard, début du 20ème siècle, (ADR). À droite : « Jacquot Mayaco, cafre, chanteur de rue », d’après une lithographie d’Antoine Roussin, 1847.


Un violon-pays avec des fibres de choka finement tressées


Dans les années 1920-1930, un attelage insolite déambulait à l’occasion dans les rues de Saint-Denis… Bello, chanteur à la voix haut perchée, s’accompagnait d’un violon-pays dont les cordes usées avait été remplacées par des fibres de choka finement tressées. Aveugle et infirme, Bello ne pouvait se déplacer à cause de ses jambes atrophiées.

C’est installé sur la plateforme d’une charrette qu’il faisait donc son « tour de chant » à travers la ville, interprétant un répertoire composé de chansons françaises, et suivi d’un joyeux cortège de curieux et de marmailles ravis. La mort emporta Bello en 1930 alors qu’il était encore jeune.

Si l’histoire de Bello est parvenue jusqu’à nous, c’est grâce à l’émouvant témoignage recueilli en 1987 auprès de Loulou Pitou qui, dans son enfance, a croisé et suivi cette étrange procession chantante. Il a d’ailleurs rendu hommage à l’artiste dans un « Séga Bello » enregistré chez Festival.

À gauche, Thérésa Small dans le rôle de Jasmin, alias « Mireille ». Delixia Perrine dans le rôle de Paola. « Lepervenche, chemin de fer », théâtre Vollard, 1990. Source : vollard.com.


Mireille, premier travesti célèbre de La Réunion


Dans les années 1950-1960, Mireille reprend le répertoire de Bello et hante les trottoirs dionysiens avec ses romances « vieille France ». Habituée de l’établissement de Marcel Coupama [14], elle y retrouve un autre chanteur de rue, Henri Madoré (1928-1988), qui l’accompagne à la guitare.

Hermaphrodite (intersexe), Mireille fut certainement le premier travesti célèbre de La Réunion. Déclarée à l’état civil sous le prénom « Edmond », elle appartenait à une grande famille réunionnaise et fréquentait la frange un peu lumpen des alentours du petit bazar qui se pressait à la fameuse cantine de Casimir.


Mireille est entrée dans la légende réunionnaise


Emmanuel Genvrin, écrivain et directeur du théâtre Vollard, s’est inspiré de Mireille pour façonner le personnage de Jasmin dans la pièce « Lepervenche, chemin de fer » [15], créée en 1990 à la Grande Chaloupe (La Possession).

Toujours vêtue de blanc, silhouette fragile, Mireille est entrée dans la légende réunionnaise, voisinant, à travers la mémoire collective, avec d’autres figures populaires du théâtre de la rue.

Ti-Quatorze et Parle-Pas. Carte postale sans indication du photographe.

Et Monsieur Parle-pas le muet volubile / La barbe en mitraillette et le couteau vengeur / Était-il un mendiant était-ce un grand seigneur / Je le sacre ce soir grand maître de la ville

Cafre Francisco (Francisco de Dacounias) vécut centenaire (1841≈1941). Immortalisé par le photographe André Blay (1914-1978), il chantait et jouait du bobre dans la rue pour quelques pièces. Il vivait à l’intérieur du tronc creux d’un grand tamarinier, angle des rues Milius et Tourette à Saint-Denis et inspira à Georges Fourcade (1884-1962) le célèbre séga « La chanson de Francisco » [16].

Célimène Gaudieux (1807-1864) [17] n’était pas chanteuse de rue puisqu’elle officiait avec sa guitare pour les clients de son auberge dans les hauts de Saint-Paul. Elle a cependant toute sa place au milieu de cette galerie de portraits car elle se situe dans la tradition des chansonniers. Connue sous le nom de « Muse des Trois Bassins », elle a fait l’objet d’un récit dans le « Voyage à l’Île de La Réunion » de M.L. Simonin, paru en 1861 : « Célimène improvise et chante à la fois ses vers en s’accompagnant à la guitare. Elle est, dit-elle, quelque peu descendante de Parny, mais c’est la satire et non l’élégie qu’elle cultive ».

Célimène Gaudieux. Lithographie d’Antoine Roussin.

Vierge noire statue devant la cathédrale


Parle-Pas (Augustin Mourougapin) [18] n’était ni chanteur — il était muet — ni musicien mais dans la mythologie réunionnaise du théâtre de la rue, il jouait un rôle de premier plan. Il se tenait souvent du côté du Barachois dans les années 1960-1970. La légende prétendait qu’il était indicateur pour la police. Roublard, il faisait mine d’être féroce, menaçant avec de grands gestes de couper le cou à tout le monde, et se mettait au garde à vous devant l’objectif des photographes, conscient qu’il posait pour la postérité.

Ti-Quatorze (Léone Claire Lagarigue) [19] était de loin la figure la plus célèbre de cette galerie de portraits (non exhaustive). « Vierge noire statue devant la cathédrale, Madame Ti Quatorze est sur son trente-et-un » [20]. Elle ne chantait pas mais vociférait et participait à l’animation des rues de Saint-Denis par son comportement fantasque tant et si bien qu’« elle a inspiré poètes, écrivains, dessinateurs, chanteurs ». L’acteur Gérald Coupama l’a incarnée dans une pièce de théâtre intitulée « À moins même Ti-Quatorze » écrite par Sully Andoche. Téhem la croque avec finesse dans son album de bande dessinée : « Quartier Western » [21].

TI Quatorze croquée par Tehem : "Quartier Western". Editions "Des bulles dans l’océan".

Les reins ceinturés d’une chaîne


Le Jacquot Malbar des processions hindoues [22] fascinait autant qu’il était craint. On admirait ses acrobaties, sa souplesse et son habileté lorsqu’il se contorsionnait, grimaçant, pour ramasser avec sa bouche écumeuse les pièces jetées à terre. « Personnage à la peau teintée de craie, de cendre et de bétel, affublé d’une longue queue » [23], il danse en l’honneur du dieu Hanouman « les chevilles entourées de clochettes, les reins ceinturés d’une chaîne, les mains armées de griffes d’acier, les cheveux cachés sous un morceau de tissu, les oreilles décorées de cartes à jouer. Il parcourt les rues (...) au début du mois de janvier en gesticulant et en dansant au rythme des joueurs de tambour qui l’accompagnent » [24]. À chaque premier de l’an, deux jacquots venaient devant « Chez Marcel ». Le tenancier nettoyait le pas de porte et y plaçait des pièces pour que les jacquots les ramassent. « Et moi, dès que j’entendais les coups de baguette qui annonçaient l’arrivée des jacquots, je rentrais sous le lit tellement j’avais peur ! », raconte Gérald Coupama, fils de Marcel.

Henri Madoré [25] était certainement le dernier représentant de cette tradition des « acteurs » du théâtre de la rue à La Réunion. À mi-chemin entre le chanteur à texte et le chansonnier, il trimbalait sa silhouette de cow-boy, sa gouaille, son toupet et sa guitare partout où il pouvait improviser un séga. Dans les quartiers populaires, les buvettes des Chinois, il chantait en échange d’un verre de rhum ou d’une paire de lunettes noires, chroniqueur intarissable du quotidien du peuple réunionnais.

Henri Madoré et sa guitare dans la boutique du Chinois. Photo Tony Manglou.

Derrière le Jardin au sept rue Malartic / Son pantalon cow-boy et son chapeau Zorro / Crachant sur sa guitare ou grattant son banjo / Monsieur de Madoré le seul le vrai l’unique / J’ai tout appris de lui sur son abécédaire / Des pêcheurs de Saint-Leu aux buteurs de boutons / Des buveurs de tantan pris par la tentation / Et des poseurs de colle aux requins cimetières

Cet héritage perdu des artistes de rue nous ramène aux premières heures de l’histoire réunionnaise. Esclaves ou engagés à l’île Bourbon, Malgaches, Africains et Indiens ont perpétué dans leur exil certains rites et croyances de leurs cultures originelles.

Chants, musiques et danses rythmaient les cérémonies d’hommage aux ancêtres, pratiquées dans l’espace des plantations sucrières et évoquées à travers une grille de lecture européenne par des voyageurs ou des colons : « bal des Noirs » (Victorine Monniot, 1835-1845), « bal des esclaves » (Charles-Hubert Lavollée, 1843), « shéga ou danse des nègres » (Journal des Artistes, 1847), « danses des nations » (Pierre Amable de Sigoyer, 1848-1861), « danse des Cafres » (Antoine Roussin, 1882), etc.

Le yamsé, fête des travailleurs indiens, Antoine Roussin. On aperçoit le Jacquot Malbar affublé d’une queue. 1880.

Le tambour a tonné pont de la Délivrance / Il arrive il est là cerné par les enfants / Le corps plié en deux un billet dans les dents / Tout gommé de couleurs c’est le jacquot qui danse

Mais le bal des noirs se déroulait aussi dans l’espace public, notamment au bord de mer, au Barachois (etc.) — comme en témoignent plusieurs illustrations d’époque (Antoine Roussin, Martial Potémont, Adolphe d’Hastrel, Émile Grimaud...) et quelques récits — préparant ainsi le terrain aux musiciens et chanteurs de rue.

Les esclaves, les engagés et leurs descendants pratiquaient aussi le maloya en dehors des cérémonies. Certains chants scandaient l’effort au travail : « Avec de forts pilons qui marquaient le mouvement de leur chanson, deux cents noirs et négresses brisaient la pulpe coriace qui enveloppe la fève du caféier, raconte le voyageur Auguste Billiard qui séjourne à l’île Bourbon entre 1817 et 1820. (...) Le créole qui après un long voyage reviendrait dans sa patrie, ne pourrait, ce me semble, entendre sans émotion ce chant des noirs qui travaillent dans la montagne ».

Danse de Noirs, Cuba, (Harper’s Weekly, 1859).

Bal la poussière, bal bouquet, bal grillé, bal larobé, bal bazar...


Des chants-musique-danses accompagnaient aussi les moments d’intimité (spleen : « le chant monotone d’un noir qui s’accompagne du bobre ou du vali ») ou agissaient comme un exutoire… « Nous avons passé la journée joyeusement et le soir nous avons dansé des contredanses, après quoi les [esclaves] domestiques se sont amusés quelques heures à danser et à rire », raconte Jean-Baptiste Renoyal de Lescouble, le jour de Pâques 1812.

Les occasions de chanter-danser-jouer de la musique dans l’espace public se multiplient dans la période charnière entre le 19ème et le 20ème siècle : kermesses, bals (bal la poussière, bal bouquet, bal grillé, bal larobé, bal bazar, bal gramophone, bal tapis, bal Ma Nini, bal bobèche, bal mariage, etc.), fêtes foraines, carrousels, fanfares, ronds moringue, processions hindoues, défilés (carnaval, manifestations, mouvements revendicatifs politiques et syndicaux…), etc. [26]

« Le séga, danse des noirs, le dimanche au bord de la mer, à Saint-Denis », Antoine Roussin, 1881.

Aux seules heures qui n’appartiennent pas à l’esclavage


En 1843, le « touriste » Charles-Hubert Lavollée découvre le bal des noirs dans un quartier alors qu’il vient de quitter les « diamants, gants blancs et fraîches toilettes » du bal du gouverneur. « C’était l’orgie de la liberté, aux seules heures qui n’appartiennent pas à l’esclavage », raconte-t-il avec un mélange d’attraction et de répulsion.

En 1863, Paul de Monforand, membre de la société des sciences et arts de La Réunion, décrit un « séga traditionnel » auquel il assiste en pleine nuit, lui aussi par hasard : « symphonie sauvage, (...) concert infernal, (...) rondes de sorciers »… Il qualifie les danseurs de « démons presque nus » mais avoue ne pas être indifférent à l’originalité de la scène.

Ysabeau, l’Indienne.

Violons et tambours en tête


En 1888, le journaliste mauricien Pooka raconte une fête au village d’Hell-Bourg : « Les badauds s’assemblent, les abords de l’hôtel se couvrent de spectateurs. À huit heures et demie, lorsque nous nous mettons en marche, avec nos cent lanternes, violons et tambours en tête, nous sommes suivis de trois cents personnes formant la population entière du village » [27].

En 1896, Henry de Kock, dans son « Histoire des courtisanes célèbres », évoque les « danses nationales [des Malgaches, « Mozambiques » et Cafres] au son du bobre, de la cayambe et du tamtam, instruments de leurs pays ». La scène se passe du côté du Barachois et l’héroïne, Ysabeau l’Indienne [28], se plaint : « Un des Malgaches voulut me forcer de me mêler au séga, infernal quadrille africain, où les balancés et les chassés-croisés se succèdent jusqu’à ce que danseurs et danseuses ne puissent plus se tenir sur leurs jambes ».

La mascarade, défilé de carnaval, du côté du Butor.

Les diables rouges et tout noirs


En 1902, dans « Le Petit Journal de l’île de La Réunion », on peut lire une description d’un défilé de mardi-gras, sujet qui divise la société réunionnaise : le carnaval agit comme un révélateur des inégalités et des injustices, des profondes fractures économiques, des clivages sociaux, ethniques et politiques. « Les diables rouges et tout noirs dansants aux sons du bobre et du caïambre défilent. L’huile et la suie dont ils sont enduits leur coulent sur tout le corps. Puis [viennent] les charrettes de diables hurlant et ayant l’air de sortir véritablement de l’enfer ».

En 1930, le peintre et voyageur au long cours, Marcel Mouillot, démontre que la musique — le « segha » — investit différents lieux : dans une pauvre pension de famille du Butor [29], on agite des cailloux au fond d’une marmite pour « faire cayambe » ; au cinéma, pendant la projection, « des banjos, des guitares jouent des airs de danses sans aucun rapport avec le programme, ce qui permet au spectateur d’aller « rouler Segha » dans le couloir, lorsque la chaleur devient intolérable dans la salle ».

Joueurs de bobre photographiés par Constant Azéma (1828-1867). À gauche, Mayaco, esclave jusqu’en 1848.

Les klaxons des voitures ont remplacé le séga-macadam


Et les rues sont hantées par des gratteurs de banjo, même au cœur de la nuit : « Les nuits sont calmes, le veilleur négligeant d’y venir pousser ses cris lugubres. Parfois, les grattements d’un banjo interrompent le silence : sérénade à quelque belle, dont le mari ou la maman se fâche… Des palabres s’engagent sur un ton suraigu, quelques pierres volent… et puis, plus rien que le bruit mat des pieds nus du musicien qui s’éloigne ».

L’étrange parade de montreurs de marionnettes, de chanteurs de rue, de personnages fantastiques s’est effacée, peu à peu, dans le sillage de la départementalisation. Désormais, les trottoirs sont amnésiques. Les klaxons des voitures ont remplacé le séga-macadam. Une part de l’âme réunionnaise s’est diluée dans le dédale de la « cité tropicale au béton boulimique » [30].

Nathalie Valentine Legros


Cet article a été publié dans la revue N°6 « L’histoire O.I. » [L’histoire dans l’océan Indien], éditée par :
  • CRESOI [Centre de Recherches sur les Sociétés de l’Océan Indien],
  • CIHOI [Commission Internationale des Historiens de l’Océan Indien],
  • AHIOI [Association Historique Internationale de l’Océan Indien].

Contact : Laboratoire d’Histoire, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université de La Réunion, 15 avenue René Cassin, BP 7151, 9771, Saint-Denis, La Réunion.

Site : cresoi.fr

Remerciements à Jean-François Géraud et à Serge Bouchet.

Cet article est ponctué d’extraits d’un poème de Jean-Claude Legros, « Saint-Denis », publié dans le recueil « Ou sa ou sava mon fra », 2005.

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
Twitter, Google+.

Notes

[1Au port de la Pointe-des-Galets, les « porteurs de gamelles » livraient les garde-manger des travailleurs sur les docks et dans les bureaux.

[2Becqueur de clé : « travailleur occasionnel ». Source : « Dictionnaire Kréol rénioné, français », Alain Armand, Océan Éditions, 1987.

[3Des veilleurs de nuit passaient dans les rues et « égrenaient les heures comme au Moyen Age : "Il est dix heures sonnées !" et cela d’heure en heure ». Extrait de « Au seuil des cases », Jean Valentin Payet, 1928.

[4A. Le Court, « Album de La Réunion », 22 mars 1867.

[5A. Le Court, « Album de La Réunion », 22 mars 1867.

[6Calicot : « étoffe fabriquée à Calicut, port de la côte Malabar. Cette étoffe était fort prisée à la fin du 19ème siècle. Témoin, ce refrain de maloya : "Dégaze à nous, M’an, dégaze à nous, Dégaze à nous calicot l’a ’rivé" ». « Petit glossaire », Jean Albany, 1974.

[7A. Le Court, « Album de La Réunion », 22 mars 1867.
— Allons, allons, doucement, monsieur Bernard ; ne faites pas l’effronté, il y a des gens qui vous regardent !
— Et vous, mademoiselle Zabeth, pourquoi vous presser ? Allez-y doucement vous aussi ; ne voyez-vous pas toutes ces dames… tous ces enfants là !

[8« P’tit glossaire, le piment des mots créoles », Jean Albany, édité chez l’auteur, rue du Dragon à Paris, 1974.

[9Petit débit de boissons où l’on servait parfois à manger. Le séga de Maxime Laope, « Madina », fait référence à la « cantine » : « Madina, ouvr’ ton cantine / Nou va boire in coup… » (Madina, ouvre ta cantine, on va boire un coup). Source : « Petit glossaire », Jean Albany, 1974.

[10Dans les années 1950, le chanteur de rue Henri Madoré a dédié à « Poupète Coclet » un morceau instrumental enregistré sur un 45 tours édité par SOREDISC.

[11Extrait de « Au seuil des cases », Jean Valentin Payet, 1928.

[12Je suis toujours en forme.

[13Extrait de « Terre maloya » de Pierre Chassagne (alias Julien Nahingrin) (6 août 1981), publié dans « Ti kabar N°4 », ADER (Association des écrivains réunionnais), 1987, sous la direction d’Alain Gili.

[14Célèbre restaurant-bar de Saint-Denis ouvert de 20h à 4h du matin, « Chez Marcel » (1962-1991) se trouvait ruelle Chinois derrière le Prisunic. Pour entrer, il fallait toquer sur la porte en fer cadenassée que surveillait un chien tenu court par le tenancier, Marcel Coupama. Des bancs et de grandes tables couvertes de nappes en toile cirée attendaient les clients. Aux murs, des posters « Salut Les Copains », des affiches électorales, des calendriers périmés et une photo du Pape. Près du bar, un petit autel dédié à une divinité indienne surplombait la salle. Au menu : rougail saucisses, rougail pistache, poulet grillé, macatias. De nombreux artistes, dont l’accordéoniste Dormeuil, Mireille et Henri Madoré, animaient les nuits « Chez Marcel ».
A propos de « Chez Marcel », lire :
« Chez Marcel », la dernière séance derrière la porte en fer...

[16Source : dpr974.wordpress.

[18Sur l’album « Madagascar », Ziskakan consacre une chanson à Parle-Pas et à Ti-Quatorze : « Léone Claire ek Augustin Mourougapin ».

[19A propos de Ti-Quatorze, lire :
« Ti Katorz », té falé pa kalkil aèl…


Ti-Quatorze

Sak nana i boire whisky
Moin mi boire mon rhum charrette
Sak nana i boire whisky
Ti-Quatorze lé mort Sainnis

Quand ou té arrive Sainnis
Si ou té croise Ti-Quatorze
Quand ou té arrive Sainnis
Arrête pas pou guette ali

Son bouche navé point dragée
Li té marsh sanm deux malette
Son bouche navé point dragée
Dann mallette navé galet

Quand la police té pu bon
Reusement navé Ti-Quatorze
Quand la police té pu bon
Pou fait la circulation

Son case té sul bord trottoir
Té lave son linge la fontaine
Son case té sul bord trottoir
Dann coin mur té son larmoir

Pourtant li navé un nom
Li té madame Lagarrigue
Pourtant li navé un nom
Ti-Quatorze té sonn ti nom

Si ou passe Saint-Gilles demain
Fait tention Cari-Bringelle
Si ou passe Saint-Gilles demain
Li marche dann milieu d’chemin

Et si ou passe Barachois
Tention quand Parle-pas i cause
Et si ou passe Barachois
Mitraillette dann l’estomac

Sak nana i boire whisky
Moin mi boire mon rhum charrette
Sak nana i boire whisky
Ti-Quatorze lé mort Sainnis

Jean-Claude Legros
Recueil « Ou sa ou sava mon fra - Paroles pays », 2005.

[20Extrait de « Saint-Denis », poème de Jean-Claude Legros, publié dans le recueil « Ou sa ou sava mon fra », 2005.

[21Éditions « Des bulles dans l’océan ».

[22Jean-François Samlong et Nicolas Gérodou ont été inspirés par le jacquot. « Danse jacot danse / Sous le choc du tambour malbar / Dans l’âpre délivrance » (Jean-François Samlong, extrait, 1979). « De tout le pays Mafate, les Lémures se lèvent à ton appel : Mayako, vent de nuit, coq des errants » (Nicolas Gérodou, extrait, « Passage des lémures — en pays Mafate », Éditions Grand Océan, 2003.

[23« P’tit glossaire, le piment des mots créoles », Jean Albany, édité chez l’auteur, rue du Dragon à Paris, 1974.

[24« Dictionnaire illustré de La Réunion », Diffusion culturelle de France, 1992.

[27« Pooka, choses de Bourbon » (Chroniques d’une voyage à La Réunion en 1888 par un franco-mauricien, Alphonse Gaud), Éditions Orphie, 2016.

[30Extrait de « Saint-Denis », poème de Jean-Claude Legros, publié dans le recueil « Ou sa ou sava mon fra », 2005.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter