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Patrimoine

Le secret de la maison qui n’existe plus...

16 septembre 2017
Nathalie Valentine Legros
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Un maire, un architecte des bâtiments de France, une pièce secrète, un marchand de sommeil, un vieux menuisier spécialisé dans les cercueils, un chirurgien, une dent creuse... Voici l’histoire vraie d’une maison qui n’existe plus pour cause de permis de (cons..) détruire ! Répertoriée en tant que bâtiment d’intérêt architectural au Plan d’occupation des sols en 2003, elle est abattue en 2013. Histoire vraie d’une île où l’on organise l’amnésie.

La maison du vieux Valentin

Éliséon, menuisier spécialisé dans la fabrication de cercueils


Le barreau s’ouvrait en chantant. À gauche, la terrasse surplombait la rue tandis qu’à droite, un garage servait d’atelier au vieux Éliséon, un menuisier spécialisé dans la fabrication de cercueils.

Une allée traversait le jardin odorant et tout en dentelle. Le soir tombait. La varangue s’éteignait avec le soleil. À l’arrière de la case, le moulin à café broyait du noir, bien serré, tandis que le pétrole coulait dans la lampe.


Méthodique et dévastateur labeur


C’était l’heure des cariats mangeurs de bois. Des cariats qui auraient peu à peu raison de bien des édifices créoles.

Mais les cariats ont bon dos. C’est souvent en leur nom que sont réduites en poussière et gravats petites boutiques et grandes cases. Avec une bonne dose d’hypocrisie, combinée à quelques penchants naturels pour la cupidité et une tendance marquée pour l’assimilation, on ferme d’abord les yeux sur les petits tas de poudre de bois qui s’amoncellent au pied des cloisons, puis on tourne les talons tandis que les minuscules xylophages poursuivent leur méthodique et dévastateur labeur.


Stigmate d’une société créole qui se renie


Ensuite, on laisse le temps accomplir son oeuvre funeste. Enfin, on inspecte la cloison ; bientôt, le doigt s’enfonce à travers le bois devenu aussi mince qu’une feuille de papier. Victoire : il ne reste plus qu’à activer les engins démolisseurs.

Plus expéditive est la technique de l’incendie... Plus lâche est celle du squat que l’on fait mine de ne pas constater en regardant de l’autre côté de la rue. Les pauvres, c’est dérangeant... Plus révoltante encore est celle du marchand de sommeil : misère et insalubrité font bon ménage. La recette est payante et l’insalubrité gagne du terrain. Puis, place au jargon urbanistique : « bâtiment menaçant ruine ». Un « outil d’aménagement » est alors brandi : « arrêté de péril imminent » !

Au bout de ce parcours, la dent creuse : place nette. Trophée du vide que l’on va exhiber sous le nez des promoteurs qui pullulent dans l’île et défiscalisent à tour de bras, stigmate d’une société créole qui se renie.

Le barreau ne chantera plus !

La rue Saint-Marie a gardé son nom


La rue Saint-Marie apparaît sur les plus anciens plans de la ville de Saint-Denis. Contrairement à beaucoup d’autres venelles du chef-lieu, elle a gardé le même nom depuis son origine. L’ordonnateur Cyr Honoré de Crémont fixe les noms des rues de Saint-Denis en 1777. Elles sont alors au nombre de 19 et la rue Sainte-Marie en fait partie.

La parcelle sur laquelle sera construite la maison du vieux Valentin portait le numéro 60 sur le plan de Guyomar (1742). En 1777, le chevalier Banks dessine un nouveau plan. L’emplacement est désormais numéroté 103 et délimité par les rues : Sainte-Marie, Saint-Joseph (actuelle rue Jules Aubert), de la Fontaine (actuelle rue Monseigneur de Beaumont) et la rue des Limites. Le nom du propriétaire est indiqué sur le plan : Grumiaux, qui possède également une parcelle en vis-à-vis numérotée 102.


La rue de la Boucherie coupe désormais la parcelle en deux


Nicolas François Grumiaux est né dans le Nord-Pas-de-Calais aux environs de 1730. Il arrive à La Réunion « avant 1763 » et se marie en 1769 à Saint-Denis avec une demoiselle d’Achery de Salican, originaire de Saint-Paul. Le couple aura cinq enfants. Nicolas François Grumiaux sera nommé chirurgien major en 1769 et décèdera à Saint-Denis, à 79 ans, en 1809, trente ans après sa femme.

Mais revenons à notre parcelle N°103. En 1880, un plan dressé par C. Jacob de Cordemoy montre que la parcelle a été réduite : la rue de la Boucherie (actuelle rue Jules Olivier) a été prolongée et coupe désormais la parcelle en deux pour rejoindre la rue Monseigneur de Beaumont. Sur ce plan, un édifice est indiqué à l’emplacement : « école des soeurs », situé exactement au même endroit que l’actuelle école des Flamboyants. Sur un plan anonyme daté de 1861, l’établissement est indiqué sous l’appellation : « collège Sainte-Marie ».


Un trou dans la terre


La maison du vieux Valentin a vraisemblablement été construite au cours du 19ème siècle, au 70 de la rue Sainte-Marie (ancienne numérotation), sur un emplacement de la parcelle N°103.

Comme beaucoup de maisons créoles, elle a d’abord été conçue avec des dépendances en arrière cour, dont la cuisine, un lavoir et les toilettes (un trou dans la terre). Puis, la maison principale a été agrandie vers l’arrière : trois pièces ont été ajoutées : cuisine, salle de bain, toilettes.


Une pièce cachée dans la maison


L’architecte a réalisé le plan de la maison en y introduisant un élément secret : les pièces sont organisées autour d’un espace caché dont on ne perçoit jamais l’existence même si l’on explore tous les recoins de la maison, que ce soit au rez-de-chaussée ou à l’étage. De l’extérieur, les volumes de la maison semblaient conformes aux espaces intérieurs connus.

Pourtant, à l’intérieur, un espace caché — ou « pièce secrète » — permettait, à partir de la salle à manger, de rejoindre l’étage par un système de « portes dérobées » et un petit escalier de pierre qui serpentait sous l’escalier « officiel » en bois. On accédait ainsi à une vaste pièce aveugle, indétectable et située à mi-étage. Grâce à une trappe actionnée dans la cloison, on pouvait alors quitter la pièce secrète et l’on se retrouvait au milieu de l’escalier officiel, à quelques marches du palier de l’étage.

Photo prise en 1935. La varangue n’est pas encore fermée...

Une cache qui abritait une vraie chambre


Comme ce fut le cas pour certaines maisons créoles, l’architecte prit bien soin de détruire ses plans afin de mieux conserver le secret et aussi d’éviter que son oeuvre ne soit reproduite. La tradition réunionnaise veut que de nombreux plans de maisons aient ainsi fini dans les flots de l’océan Indien ou en fumée...

Dans la famille du vieux Valentin, les légendes étaient nourries par l’existence de cette pièce cachée dont le secret était précieusement gardé... et transmis aux descendants. Dans sa dernière époque, la pièce cachée servait surtout de débarras : vieux meubles casés et remisés... mais elle gardait quand même les traces intactes de sa fonction essentielle : une cache qui abritait une vraie chambre, avec un lit, un fauteuil, une table, quelques livres et la poussière comme un linceul posé sur ce passé figé.


La façade est rapiécée


Vendue au milieu des années 80, la maison du vieux Valentin connaîtra un triste sort... Peu à peu, elle décline faute d’entretien. Vingt ans plus tard, elle s’est « bidonvillisée ». En 2003, nous faisons une halte sur le trottoir et jetons un oeil à travers le barreau. Le jardin a disparu. Au bout de l’allée, la façade est rapiécée...

Nous décidons d’interpeler les autorités (voir encadré ci dessous). Même si le processus de dégradation est déjà bien avancé, il est encore temps de réagir...


En quête d’un souvenir


Deux ans plus tard, la partie est perdue. 2005, nous sommes à nouveau devant le barreau. Un homme muni d’un impressionnant trousseau de clés s’avance sur le trottoir. Inquiet de notre curiosité, il accepte de nous laisser entrer malgré tout, face à notre insistance, et dévérouille le barreau qui s’ouvre en gémissant. Non, nous ne sommes pas du service social ni de celui de l’immigration. Nous sommes juste en quête d’un souvenir, d’une bribe d’enfance...


Ici, c’est Alcatraz !


Chaque pièce a été compartimentée en trois à quatre « cellules » : des boxes exigus avec un matelas à terre. Des baraquements ont été édifiés dans la cour arrière et augmentent la capacité des lieux.

Au total, on estime à une soixantaine (minimum) le nombre de boxes-chambres... Les cloisons sont rongées par les cariats, et des morceaux de carton masquent les trous. Le plafond s’effondre par endroits.

Une femme, un bébé calé sur la hanche, nous résume la situation : « ici, c’est Alcatraz ! ».

Nathalie Valentine Legros

Avril 2003. Monsieur le maire, j’attire votre attention sur une maison dans un état d’abandon alarmant, dont la valeur patrimoniale justifierait pourtant un peu d’attention au regard du caractère typique de son architecture créole dont notamment une imposte remarquable. Le jardin n’existe plus. Est-il encore temps de sauver la maison ?

Construite sur deux niveaux — douze pièces, dont trois à l’étage — cette maison comporte une treizième pièce, une pièce cachée, accessible depuis la salle à manger grâce à une ouverture masquée dans la cloison. Dans la famille, on racontait beaucoup d’histoires sur cette pièce cachée, dont la plus romanesque était qu’elle avait servi de cache à un homme pendant plusieurs mois ou années.

À l’arrière de la maison, une cour était entourée de “dépendances” dont la traditionnelle cuisine et le lavoir. Sur l’habitation, il y avait, en plus de l’incontournable terrasse surplombant la rue, deux bassins, une fontaine et un garage. Il n’était pas rare que des familles viennent se faire photographier dans cette maison à l’occasion de mariages.

Vendue par la famille Valentin en 1984 ou 1985, elle semblait au début bien entretenue. Mais elle se trouve désormais dans un triste état. Les occupants actuels, qu’ils soient propriétaires, locataires ou occupants sans titre, n’ont visiblement pas les moyens de l’entretenir. Ne pourriez-vous pas envisager de sauver ce patrimoine en péril ?
Copie à : Direction du patrimoine, Mission culturelle patrimoine, Service départemental de l’architecture, CAUE [1]‎, GRAHTER. [2]

• Mai 2003. Le GRAHTER écrit au maire... Nous avons reçu un courrier de la famille Valentin, concernant une maison située rue Sainte-Marie, nous demandant d’intervenir auprès de vous pour que cette maison puisse être restaurée dans le cadre du dispositif OPAH [3]. Notre association, le GRAHTER, est tout à fait disposée à assumer cette restauration dans le cadre de votre politique de sauvegarde du patrimoine à la condition expresse d’avoir votre accord et celui du propriétaire...

Mai 2003. L’architecte des bâtiments de France, chef du service départemental de l’architecture et du patrimoine, écrit à la SODIAC... [4] Ci joint, copie d’une lettre adressée par la famille Valentin au maire, à propos d’une maison dont le corps central à R+1, couvert d’une toiture à quatre pans, est précédé au Nord par une varangue fermée couronnée par un bandeau-acrotère orné de losanges. L’élément remarquable de la maison est l’imposte ajourée de la varangue et les consoles chantournées qui permettent de dater l’ensemble de la fin du XIXème siècle ou début du XXème. Une extension à l’arrière est couverte d’un toit en appentis. La façade principale est revêtue de planches disposées horizontalement, les trois autres faces étant à l’origine entièrement couvertes de bardeaux. Probablement louée à plusieurs familles de Mahorais, la maison est délabrée et peut rapidement disparaître. Il est nécessaire d’initier au plus vite une enquête sociale et une action en vue de sa réhabilitation.

• Juin 2003. Le maire répond  : Je vous informe que cette case que vous souhaitez voir classée à l’inventaire des monuments historiques est actuellement répertoriée en tant que bâtiment d’intérêt architectural au Plan d’occupation des sols. Néanmoins, la commune peut difficilement imposer une intervention à des propriétaires privés. Quoi qu’il en soit, j’alerte par courrier la Direction régionale des affaires culturelles qui diligente les classements des bâtiments.

• 2013. Les engins entrent en action. La maison du vieux Valentin est réduite à l’état de poussière... Comme le vieux Valentin, le vieux Eliséon et ses cercueils... Un panneau est apposé sur le barreau : « Permis de (cons..) détruire ! »

10 août 2013 : capture d’écran du cadastre... Sur ce document officiel, la maison existe toujours.


Une case rue Ste-Marie : vieille boîte à musique décolorée


Dans son livre « 13.000 milles », le voyageur Marcel Mouillot nous livre une description de la rue Sainte-Marie, au début des années 1930.


La rue Sainte-Marie est l’abside de la cathédrale édifiée à la gloire de la végétation tropicale : Sainte-Marie, Notre-Dame des palmes !

Les cocotiers sont plus élancés, les feuilles des bananiers plus larges et plus vertes, les flamboyants y entremêlent leurs branches en dessins plus compliqués... Les lianes ont envahi les jardins : les cases, de la rue, demeurent invisibles...

Pieds de café, pieds de cacao, bougainvilliers, corbeilles de « vieux garçon », clochettes rouge pourpre des « flambeaux d’amour » cachés derrière les murailles hautes, verdies ou ocrées à neuf !

Rue Sainte-Marie.

Les barreaux vermoulus ne laissent que deviner la vie intérieure, le calme sédatif, le calme inconnu. Personne ne passe, les autos se détournent de la ligne droite qui conduit au rempart de la rivière Saint-Denis.

Échos lointains des rapsodies de Liszt, lorsque les doigts légers de Dominique frappaient les touches d’ivoire, évoquant aussi François d’Assise au milieu des oiseaux.

Laissons les « élus » de la rue Sainte-Marie à leurs fleurs, à leurs amours, à leurs nonchalances... Les « élus » de la rue Sainte-Marie, allée des parcs abandonnés où croissent les herbes, où l’eau, dans le ruisseau, ne tarit jamais... Évitons de déclencher le mécanisme secret de cette vieille boîte à musique bizarrement décolorée : une case de la rue Sainte-Marie.

Marcel Mouillot
13.000 milles
1935

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1CAUE : Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement

[2GRAHTER : Groupe de recherche sur l’archéologie et l’histoire de la terre réunionnaise.

[3OPAH : Opération programmée d’amélioration de l’habitat.

[4SODIAC : Société Dionysienne d’Aménagement et de Construction

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