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La Réunion... mémoire courte

7 édifices réunionnais que vous ne visiterez jamais !

15 septembre 2013
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Voici sept (plus un...) édifices réunionnais que vous ne visiterez pas, ni à l’occasion des fameuses journées européennes du patrimoine, ni à l’occasion de la nuit des musées : la belle et ses dentelles de la rue de Paris, le château du Gol, « Chez Marcel », la maison de Bertin, la chapelle Dambière, le petit théâtre, et les deux phares de la Pointe des Galets ! Sept... plus un avec la maison du vieux Valentin. Liste évidemment bien loin du compte de ce "massacre organisé".

Ces sept (plus un...) édifices réunionnais que vous ne visiterez pas ont été victimes d’un mal sournois qui se décline selon différentes tendances — indifférence, spéculation, reniement, assimilation — et emporte ses victimes dans des circonstances radicales : incendie, cyclone, dynamitage, attaques de termites, abandon, bulldozer, marchands de sommeil, etc. Le sempiternel « il faut vivre avec son temps » asséné dès qu’il s’agit de justifier l’injustifiable — c’est à dire la destruction du patrimoine réunionnais — invoque les sacro-saints principes de réalité et de raison... Des principes aux allures de diktat auxquels nous opposons un impératif catégorique : sauver les formes généreuses, originales et populaires de l’architecture réunionnaise pour « donner un avenir à notre passé » ! Et d’ailleurs, les tenants du « il faut vivre avec son temps » admettraient-ils que l’on écrase un château du Moyen âge pour construire une ville nouvelle ?

1 • La belle et ses dentelles... de la rue de Paris

Vous ne visiterez pas cette belle case typique de l’architecture créole... Située rue de Paris juste en face de l’établissement « Immaculée conception », elle a vécu et disparu ! Avec son balcon tout en dentelles, elle avait fière allure mais aujourd’hui, à la place, vous pouvez — si vous n’avez vraiment rien d’autre à faire — visiter un hideux bâtiment au béton arrogant qui abrite une administration qui vous réclame régulièrement des sous pour son liquide... A moins qu’une autre administration du même tonneau ait pris possession de ces lieux désormais sans âme.

2 • Le Château du Gol... chanté par les poètes

Château du Gol, 1861/65, Antoine Roussin.

Vous ne visiterez pas le Château du Gol... C’est le fils du gouverneur Desforges Boucher qui fit construire en 1747 un château au Gol, sur l’une des plus grandes plantations de l’île. Souvent décrit dans les textes anciens, on ne trouve plus trace aujourd’hui de ce château. Conçu sur le modèle des grandes maisons de campagne de France, le Château du Gol était réputé pour être le plus bel édifice de l’île et servait de « lieu de repos » aux autorités administratives lorsqu’elles étaient en déplacement hors de Saint-Denis.

Château du Gol, 1848, Antoine Roussin.

Nous devons à Antoine Roussin deux lithographies, seuls témoignages visuels (très semblables à quelques détails près) de cette demeure hors du commun qui était située à l’arrière de l’usine. Il semblerait que ce Château ait disparu suite aux revers de fortune de ses propriétaires... et au désintérêt des autorités.

3 • « Chez Marcel »... le plus célèbre bar de l’île

Marcel Coupama, devant son bar, ruelle Chinois... Numéro de téléphone : 16-31... désormais aux abonnés absents. (Photo d’archives : Raymond Wae Tion, Le Quotidien)

Vous ne visiterez pas « Chez-Marcel »... Vous ne frapperez pas à la porte en fer taquée par une lourde chaîne, espérant que l’on vous laisse entrer. Vous ne subirez pas le regard inquisiteur du tenancier qui faisait le tri à l’entrée, armé d’un chien menaçant tenu en laisse. Vous ne vous installerez pas sur un banc bancal derrière une longue table recouverte d’une nappe en toile cirée.

Marcel Coupama, dans son bar, préparant les makatias. (Photo d’archives : Raymond Wae Tion, Le Quotidien)

Vous ne goûterez pas au rougaysosis de minuit ni au makatia de 3 heures du mat. Vous ne contemplerez pas les belles chinoises des calendriers périmés punaisés au mur à côté du poster de Michel Sardou, d’une photo de Pompidou et d’une affiche de Mitterrand... Vous ne croiserez pas Bernard Lavilliers dont la visite était restée gravée dans la mémoire du patron qui l’avait reconnu « à ses tatoutages »... Vous ne vous demanderez pas si le patron faisait collection de réfrigérateurs hors d’usage. Vous ne croiserez pas l’accordéoniste abonné au bar, ni les ombres de la nuit venues chercher un peu de réconfort.

C’est dans une ruelle, derrière le Prisunic, que les noctambules avaient rendez-vous.

Le plus célèbre bar de nuit de toute l’île n’est plus qu’un souvenir. Ouvert depuis 1953, d’abord rue du Grand Chemin (actuelle rue Maréchal Leclerc), puis quelques mètres plus loin derrière le Prisunic, ruelle Chinois, « Chez Marcel » était le rendez-vous incontournable de tous les noctambules à la recherche d’un lieu où se désaltérer, un lieu où manger, ouvert jusqu’au petit matin.

A l’intérieur du bar. Marcel Coupama aux fournaux. (Photo d’archives : Raymond Wae Tion, Le Quotidien)

Tenu par un personnage haut en couleurs, Marcel Coupama, ce bar mythique avait réussi une synthèse créole là où d’autres s’employaient à sélectionner la clientèle : ici se croisaient toutes les catégories sociales. Sans distinction, sinon la seule imposée par le patron : les bagarreurs et ceux dont la tête ne lui revenait pas restaient dehors. Immortalisé dans le film-documentaire de Jacques Baratier consacré au poète Jean Albany, « Mon île était le monde », et aussi dans « Les Flamboyants » du théâtre Vollard, série télévisée qui n’a jamais connu le petit écran, « Chez Marcel » a fermé boutique, en 1991, après 40 ans à animer les nuits dionysiennes. Contraint et forcé. Urbanisme et modernisation obligent ! Circulez... Les couche-tard sont devenus orphelins.

Marcel Coupama et Emmanuel Genvrin. Photo : théâtre Vollard.

On doit au théâtre Vollard d’Emmanuel Genvrin, un hommage émouvant au cour d’une fête organisée le 20 juillet 1991. « On éleva deux arches de réfrigérateurs dans la rue, William Zitte créa des pochoirs. Le petit peuple des bazardiers, les chanteurs « lontan » lui rendirent hommage. Le Théâtre hérita de son mobilier, de son enseigne, et développa un style « Marcel » décliné dans Lepervenche et Votez Ubu Colonial. Charlie Hebdo publia le portrait de Marcel Coupama en 1995 », précise le site de Vollard. Et Marcel nous a quittés, définitivement en 2004 à 83 ans. Putain d’urbanisme !

4 • La maison natale du poète

Vous ne visiterez pas la maison natale d’Antoine Bertin... Antoine Bertin, appelé le « Chevalier Bertin », est né à Sainte-Suzanne, le 10 octobre 1752. Proche d’Evariste de Parny, il publiera en 1780 « Les Amours », en 1826 « Œuvres complètes » et en 1879, « Poésies et Œuvres complètes ». « J’irai chercher d’un oeil avide / de leurs débris sacrés un reste enseveli »... Sa maison natale est représentée par une lithographie de Roussin en 1881. Maison disparue...

5 • Dambière ou le sacrifice d’un temple

Photo Inde-Réunion

Vous ne visiterez pas la Chapelle Malbar Dambière... A Sainte-Marie, la chapelle Dambiére (d’Harambure), l’une plus vieille chapelle Malbar de La Réunion, mentionnée dans des documents du XIXe siècle, a été détruite le 24 février 2007, sur la propriété Barau. Construite par des engagés venus du Sud du continent indien en 1870, elle est de nouveau signalée dans des documents de 1905. La chapelle et les constructions annexes sont caractéristiques des temples construits dans le cadre des plantations, selon un modèle typiquement réunionnais.

Photo Inde-Réunion

Plusieurs éléments faisaient de cet édifice un patrimoine unique : les peintures, les décorations, le mobilier religieux, la menuiserie en bois (intérieur de la chapelle), etc. Ce type d’édifices, assez communs au début du XXème siècle, a pratiquement disparu du paysage réunionnais à cause de l’évolution architecturale des temples vers un modèle dravidien.

Au nom du « droit à la propriété privée » !

De plus, ces constructions s’inscrivent dans un paysage (champ de cannes, ravine à proximité, urbanisation inexistante) qui donne encore plus de force à la présence de ce temple remarquable... rasé en 2007 malgré une mobilisation exemplaire des associations et de nombreux intellectuels. La presse relaiera ce combat, en vain. Motions, pétitions, courriers, articles, reportages... Rien n’y fera. Préfecture et DRAC s’inclinent et un fleuron du patrimoine réunionnais est gommé du paysage au nom du « droit à la propriété privée » ! Pourtant, dans le même secteur, on a vu récemment un De Palmas être condamné pour avoir simplement... défriché une partie de sa propriété ! Les autorités sont promptes à brandir le chabouk pour des plantes endémiques arrachées mais ferment les yeux pour un temple malbar écrasé !

6 • Le petit théâtre de la rue de la Boucherie... et le bouillon

Vous ne visiterez pas le « Théâtre de Saint-Denis »... Sept théâtres ont animés la vie dionysienne entre 1748 et 1834, date à laquelle le « Théâtre de Saint-Denis », appelé l’« Ancien Théâtre » fait son apparition à l’angle de la rue de la Boucherie (actuelle Charles Gounod) et de la rue de l’Eglise (actuelle rue Alexis de Villeneuve). Parterres, premier et deuxième balcons, poulailler, rideau, fauteuils, loges... rien ne manque à ce théâtre ! Le 1er août 1891, un restaurant populaire ouvre ses portes à côté du théâtre, au 28 rue de la Boucherie : le « Bouillon du Théâtre ».

Célèbre surtout : le « Café du théâtre » tenu par M. Lavilgrand puis par M. Clef, attenant au théâtre, décoré de grands miroirs commandés en France. Mais ce haut-lieu des nuits dionysiennes sera détruit en 1904 par un terrible cyclone. Quant au « Théâtre de Saint-Denis », il disparaît dans un incendie vraisemblablement en 1923 ou 1927... Aujourd’hui, une école à l’architecture plate occupe l’emplacement. Pour la petite histoire, on prétend que le chansonnier Georges Fourcade travaillait juste en face de ce théâtre dans les établissements Chane-Ki.

7 • Les deux phares se sont éteints

A gauche et au milieu, le premier phare de la Pointe des Galets. Monumental et majestueux. A droite, le deuxième phare, plus modeste. Les deux ont disparu.

Vous ne visiterez ni le premier, ni le deuxième phare du port de la Pointe des Galets... Le premier phare de la Pointe des Galets, monumental, était haut de 23 mètres. Ses murs en pierres de taille étaient épais : 1,60 mètre à la base, 0,90 mètre au sommet. Le foyer lumineux (lampe à pétrole) protégé par une lanterne vitrée coiffée d’une coupole, était situé à 27,60 mètres au dessus du niveau de la mer. Il avait une portée de 28 km.

Détruit à la dynamite !

La tour était constituée de quatre étages munis chacun de deux ouvertures. Au sommet de cette tour, se trouvaient une girouette, un anémomètre et un paratonnerre. Edifié à une cinquantaine de mètres du rivage, ce magnifique monument sera détruit à la dynamite, pour cause d’érosion du rivage, et avec l’aide du terrible cyclone de 1948.

Ephémère phare...

Le deuxième phare, moins majestueux, est construit deux cent mètres à l’arrière de l’emplacement du premier phare. Livré en 1956, il est en béton et ne s’élève que de 15 mètres pour une portée de 20 kilomètres. Il est équipé d’une lampe électrique de 3000 watts. Il est éteint définitivement le 31 décembre 1966, pour les mêmes raisons que son ancêtre : l’érosion et le recul de la côte. Il ne reste aujourd’hui aucune trace de cet éphémère phare. Heureusement, celui de Sainte-Suzanne, érigé en 1845, est lui, toujours debout !

... 8 • En prime, la maison Valentin... pour enfoncer le clou dans les planches pourries !

C’est vrai, le titre de cet article annonce : « 7 édifices réunionnais que vous ne visiterez jamais ! » mais pour des raisons à la fois sentimentales et militantes, nous en remettons une couche avec un 8ème édifice réunionnais que vous ne visiterez jamais !

Une société créole qui se renie

Vous ne visiterez pas la maison du vieux Valentin... ni sa pièce secrète enfouie entre les murs. Elle a été écrasée récemment alors qu’elle était répertoriée en tant que bâtiment d’intérêt architectural au Plan d’occupation des sols en 2003. Histoire édifiante d’une société créole qui se renie. A lire ici.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Sources : Le mémorial de La Réunion - Album de La Réunion (Antoine Roussin) - Le patrimoine des communes de La Réunion - Les cahiers de notre histoire - Saint-Denis de La Réunion, la clef du beau pays (Mario Serviable) - La ville du Port a 100 ans (Eugène Rousse) - Saint-Denis longtemps (Jean-Paul Marodon) - Trésors ! Le patrimoine caché de La Réunion (Daniel Vaxelaire) - Le dictionnaire illustré de La Réunion - indereunion.net - defense patrimoine reunion974’s Blog - mi aime a ou - Merci au Théâtre Vollard et à Gérald Coupama - Archives personnelles.

Photos prises chez Marcel Coupama : merci au photographe, Raymond Wae Tion, (Le Quotidien) pour son aimable autorisation.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

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