Categories

7 au hasard 4 juin 2014 : Prison J. Dodu : « nous dénonçons un crime culturel » - 19 octobre 2014 : « Aucune cantine ne pourra être tenue par un noir » - 9 juillet 2013 : Texas : derniers mots avant la mort - 15 septembre 2013 : Allende, nous continuons à t’entendre ! - 23 novembre 2015 : Quand Didier Robert moucate une colistière... - 11 mai 2016 : 7 hommes dans un arbre : que regardent-ils ? - 12 janvier 2016 : Une centaine de baleines échouées dans le Sud de l’Inde - 2 août 2015 : Dear European taxpayers, here’s where your money goes - 8 septembre 2015 : Roches importées : Quels risques pour la santé des Réunionnais ? - 14 juin 2014 : Massalé requin : la dangereuse recette de Pépé José ! -

Accueil > 7 au menu > 7 en photos > Un vieil album-photos livre ses secrets de famille

Mémoir nout péï

Un vieil album-photos livre ses secrets de famille

7 juin 2014
Nathalie Valentine Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

C’est un vieil album-photos de famille. Oublié au fond d’un tiroir, au fond des mémoires. Il a livré son poids de souvenirs, d’émotion, réveillant ceux qui, depuis longtemps, ont tiré leur révérence. Il retrace par bribes certains épisodes de l’histoire de notre île : la grippe espagnole, le déboisement criminel du littoral et des hauts, etc. Un album-photos avec son cortège de mariage, de naissances, d’absents, de communion, de morts... Avec comme fil rouge, la ligne de vie d’un personnage mystérieux, Toune, belle Réunionnaise marquée par le destin, qui ne se mariera jamais même si les prétendants n’ont pas manqué.

1910. La famille réunie devant la maison à Saint-Pierre. Le père, surnommé par tous "vieux Valentin", et quelques uns de ses enfants issus de plusieurs lits (les plus grands sont partis). Assise à ses côtés, sa nouvelle femme (qui mourra en 1919 au cours de l’épidémie de grippe espagnole) et debout derrière, la soeur de sa femme, qu’il épousera à la mort de cette dernière. Au premier rang, la petite "Toune" a 5 ans.

1910. Le vieux Valentin et sa dernière fille, Toune, 5 ans. Debout, la nouvelle femme du père de famille. Devant la maison à Saint-Pierre. Au dos de la photo, une écriture avec pleins et déliés et encre violette, a tracé deux mots : "Souvenir précieux".

Toune, la petite dernière de la famille (dont la mère est morte en couches), le jour de sa première communion. Nous sommes en 1912, elle a 7 ans. Saint-Pierre.

1917. La belle Anita, une des grandes soeurs de Toune. Elle meurt deux ans plus tard, à Salazie, emportée par la terrible grippe espagnole. Le fléau emporte également le femme du vieux Valentin. Une ombre de plus sur le visage de Toune.

1921. "Tout le monde est aviateur, même moi. Ton frère, Raymond." Carte de "bonne année" adressée à la Toune triste par le grand frère parti à l’armée.

1921. Raymond, militaire à Marseille, écrit à son père le vieux Valentin. "Cher papa, me voilà en militaire : je suis affreux. Le camarade auprès de moi est aussi un Créole. Ton fils Raymond".

1922. La petite Toune a grandi mais a gardé cet air têtu et ce regard sombre, portant éternellement le terrible fardeau de cette mère morte en la mettant au jour. Est-ce pour cela que Toune a décidé de ne jamais se marier, alors que les prétendants se bousculaient au portail du vieux Valentin ?

6 octobre 1924. Un autre grand frère, Hector, meurt à 25 ans à Dakar. La photo de sa tombe trône dans l’album pour palier l’absence de photo de son vivant. "Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri..." (Louis Aragon)

28 avril 1926. Toune assiste à un mariage. Au premier rang, toujours ce même regard triste.

1927. Au premier rang avec les élèves de l’école normale, Toune porte toujours son air sombre au visage. Son père, tout en blanc se tient sur la droite de la photo, son casque colonial dans les mains, à côté de sa nouvelle femme, à l’air sévère, vêtue de noir. Aucun sourire sur les visages.

Les prétendants seront tous éconduits par Toune mais certains l’aimeront jusqu’à son dernier souffle, amoureux éternels. Morte à 92 ans, Toune sera accompagnée à sa dernière demeure par un soupirant qui ne lui survivra que quelques mois. Pour la circonstance, il est venu sapé comme un nouveau marié, élégant et courbé sur une canne. Ses yeux bleu ont viré au gris mais lorsqu’il se penche sur le corps de celle qu’il a tant aimée, une larme éclaire son regard.

1932. Le vieux Valentin, sa dernière fille (petite demi-sœur de Toune) et sa dernière femme avec laquelle il n’aura pas d’enfants.

1935. A Saint-Denis, dans la maison du vieux Valentin (qui n’est alors plus de ce monde). Toune, souriante pour une fois, se tient à gauche à l’intérieur, un chaton dans les mains. Sa petite demi-sœur est debout sur le perron, avec un chaton elle aussi. Assise à la porte avec son air sévère, la dernière femme du vieux Valentin et sa belle-sœur debout derrière elle.

1938. La dernière fille du vieux Valentin, petite demi-sœur de Toune.

1938. Toune a 33 ans. Enseignante, elle sera aussi mannequin chez Patou et sera l’une des premières femmes réunionnaises à passer le permis de conduire.

Photos non datées, prises lors d’une ballade familiale, vraisemblablement dans le cirque de Salazie.

Glissé entre les pages du vieil album-photos de famille, le cahier oublié avec l’écriture de Toune... qui nous confirme que les déboisements excessifs de l’île ne sont pas une légende : "La Réunion était autrefois couverte de forêts aux essences variées, puis toute la zone du littoral fut déboisée. Malheureusement, le déboisement se poursuit sans relâche. Sur les hauteurs où il fait froid, nous n’avons que des plantes rabougries..."

Oublié lui aussi entre les pages du vieil album-photo, un mouchoir finement brodé, jauni par les années passées, comme une invitation à verser une larme sur ceux qui ne sont plus.

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
Twitter, Google+.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter