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5 avril 1960

Ravine à Malheur ou le tragique destin d’Alice Pévérelly

5 avril 2018
7 Lames la Mer
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Ravine à Malheur, Mal Côté. Mardi 5 avril 1960, 13h30. Une Volkswagen plonge dans le vide et s’écrase au fond du précipice, 200 mètres plus bas. Un homme est témoin de la scène. Le lendemain, on retire de la carcasse disloquée le corps d’Alice Pévérelly.

Alice Pévérelly.

Un « no man’s land » brumeux et oppressant


Dans l’imaginaire réunionnais, le lieu-dit « Ravine à Malheur », sur la route de la Montagne, occupe de longue date une place singulière. Itinéraire bis en cas de fermeture de la route du Littoral reliant Saint-Denis à l’ouest de l’île par le bord de mer, ce parcours serpentant entre précipices vertigineux, falaises instables et virages en épingle à cheveux, est le cauchemar des automobilistes, transformés sur quelques kilomètres en fragiles funambules.

A mi-chemin, la section dite « Ravine à Malheur », où la chaussée se rétrécit par endroits au point de rendre impossible le croisement des voitures, est un « no man’s land » brumeux et oppressant, sorte de sas hors du temps, où la nature envahissante offre un spectacle à couper le souffle et déploie ses branches menaçantes au dessus des pare-brises. La hantise du conducteur : être écrasé par la montagne ou aspiré par le vide.

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Les autres prirent le chemin de la forêt, et courent encore


Mais ce qui fait que nombre de Réunionnais redoutent de traverser la « Ravine à Malheur », ce sont les récits que la tradition orale a colportés autour de ce lieu-dit fantasmagorique. En voici quelques exemples...

  • Jacques de La Heure, dit « La Hure », gouverneur de Bourbon, tyrannique et détesté [mai 1671-novembre 1674], martyrisait les esclaves et rançonnait les habitants qui s’enfuirent vers le sud de l’île. Son comportement était si brutal qu’un groupe d’esclaves, qui lui servaient notamment de « porteurs de manchy », décida de se venger. En 1672, ils projetèrent de pousser le terrible gouverneur dans le précipice d’une ravine, à la faveur d’un de ses déplacements en manchy entre Saint-Denis et Saint-Paul. Mais les conspirateurs furent trahis... « Arrivé à l’endroit appelé plus tard la ravine à Malheur, [le gouverneur] fit déposer son manchil, et déchargea son fidèle mousqueton sur ces hommes, en tua un, les autres prirent le chemin de la forêt, et courent encore », apprend-on dans « Causeries historiques sur l’île de la Réunion », de Gilles-François Crestien, ouvrage édité en 1881 et récemment réédité par « Le corridor bleu ». Ainsi la ravine est-elle devenue « Ravine à Malheur ».
Le Manchy, paysage des environs de Saint-Paul. Lithographie Jean-Auguste Poussin / Antoine Roussin.

Armez-vous de gris-gris...


  • La mémoire populaire rapporte qu’un jour, un chef esclave a tué sa maîtresse par jalousie. Puis, il s’est suicidé en se précipitant du haut de la falaise de la « Ravine à Malheur ». Si vous passez par là après 18h, vous risquez bien de croiser son gniang’ [1] et celui de sa maîtresse, errant en haut du précipice. Armez-vous de gris-gris pour vous protéger, conseille la sagesse populaire.
  • Une mystérieuse pierre gravée a été trouvée dans les gorges de la « Ravine à Malheur ». Est-elle liée au trésor de La Buse ? Quoi qu’il en soit, elle a été « exposée » à la mairie de La Possession.
  • Une légende tenace affirme que le célèbre pirate Olivier Levasseur [« La Buse », 1689-1730] aurait enfoui un trésor quelque part, sur le site de la Ravine à Malheur.
  • La mort d’Alice Pévérelly sur la route de la « Ravine à Malheur » ne fait qu’amplifier la sinistre réputation du lieu.


Le bruit d’un moteur dans le lointain...


Revenons au mardi 5 avril 1960, 13h30, point kilométrique 20, « Ravine à Malheur ». Il pleut. La route n’est pas bitumée et dépourvue de parapet dans sa partie haute qui traverse les gorges vertigineuses de plusieurs torrents. Le décor est dantesque, le trajet dangeureux. M. Pongérard, cultivateur, est assis sur le bas-côté, à la sortie d’un virage. Il attend le car qui va le conduire au 26ème kilomètre où il vendra ses légumes. Le bruit d’un moteur dans le lointain attire son attention : il y a peu de trafic sur cette route. Il distingue au loin une voiture qui serpente dans la côte...

Tout à coup, un fracas assourdissant fait sursauter M. Pongérard qui se met à courir sous la pluie, atteint l’autre côté de la ravine et se penche au dessus du précipice : la voiture git dans le fond, amas de ferraille informe. Abasourdi, M. Pongérard retourne sur ses pas et monte dans le car.

Arrivé au 26ème kilomètre, il s’engouffre dans la boutique de M. Vienne et donne l’alerte : une voiture est tombée dans le précipice. Afin de s’assurer de la véracité des dires de M. Pongérard, le patron de la boutique envoie un garçonnet d’une dizaine d’années sur le site.


Une voiture disloquée au fond du précipice


Le petit garçon enfourche son vélo et prend la direction de la « Ravine à Malheur »... Ce qu’il aperçoit, une fois sur les lieux, ne laisse aucun doute : une voiture disloquée au fond du précipice. Il faut faire vite. Le garçon reprend son vélo et pédale de toutes ses forces : six kilomètres pour atteindre la boutique de M. Vienne.

Il est déjà 18 heures lorsque les recherches sont lancées et bientôt interrompues par la nuit qui enveloppe peu à peu la « Ravine à Malheur ». Il faudra attendre le lendemain matin pour que le corps d’Alice Pévérelly soit remonté, dans des conditions extrêmes. Est-elle morte sur le coup ? A-t-elle agonisé durant la nuit ?

Ce sont les ouvriers travaillant sur le chantier de construction de la route en Corniche [inaugurée en 1963] qui sont chargés de descendre dans le profond ravin et de ramener le corps.

La route en Corniche, inaugurée en 1963. Photo prise au niveau de la Ravine à Jacques.

Enveloppée dans le drap mortuaire qu’elle transportait


C’est ainsi qu’est morte Alice Pévérelly, 37 ans, née le 24 juillet 1922 à Saint-Pierre.

D’après les rapports de police, Alice Pévérelly était convoquée ce jour-là pour une réunion de sages-femmes à Saint-Paul. Elle avait prévu de participer ensuite à une rencontre avec les responsables de la section du PCR de Saint-Paul, puis de rendre visite à une famille touchée par un deuil. Comme elle n’a pas de voiture, elle emprunte la Volkswagen de son ami, Pierre Rossolin, un postier qui milite à ses côtés, et range soigneusement dans le coffre le drap mortuaire qu’elle doit déposer à Saint-Paul... C’est dans ce drap mortuaire que son corps sera enveloppé le lendemain matin et ramené à son domicile, rue Félix Guyon à Saint-Denis.

L’annonce de la mort d’Alice Pévérelly provoque une vive émotion dans l’île. Car Alice était un personnage public qui suscitait la sympathie : syndicaliste, membre de l’UFF [Union des femmes françaises] et de l’UFR [2], co-fondatrice du PCR [3], co-directrice du journal Témoignages, militante dont l’énergie fascine ses camarades de combat. Son métier de sage-femme lui vaut par ailleurs une renommée qui fait le tour de l’île : beaucoup de ses patientes la considèrent comme une « seconde mère ».

Alice Pévérelly.

Au contact d’une population minée par la misère


Alice a vécu son enfance à Saint-Pierre auprès d’un père horloger, Ernest Pévérelly, qui aura plus de vingt enfants de trois mariages. Ses études l’amènent vers une carrière d’assistante à la protection maternelle et infantile [PMI]. En 1946, elle obtient son diplôme de sage-femme et travaille deux ans à l’hôpital Félix Guyon de Saint-Denis. Elle épouse un prothésiste dentaire et le couple s’installe à Saint-Denis.

Son travail au contact d’une population minée par la misère éveille le caractère engagé d’Alice. Elle milite et participe aux mouvements progressistes : pionnière de la section réunionnaise de l’Union des femmes françaises, membre des instances du PCR, etc. Partout où la liberté est bafouée, Alice Pévérelly est présente pour mener les luttes et notamment à l’occasion des campagnes électorales régulièrement entachées de violence et de fraude.

En 1949, suite à un coup de force électoral qui fait perdre la mairie de Saint-Louis à Hippolyte Piot, elle participe à la création du Comité de défense des libertés républicaines ; elle est élue au poste de secrétaire. Le 15 mars 1959, elle est présente, en tant que mandataire de Paul Vergès, à Sainte-Clotilde, jour d’élection municipale, lorsque le jeune Héliar Laude est froidement assassiné par les nervis de Gabriel Macé.

Héliar/Eliard Laude, 17 ans, assassiné le 15 mars 1959, d’une balle tirée par un nervi, devant un bureau de vote à Sainte-Clotilde.

Le cercueil d’Alice recouvert d’un drapeau rouge


Elle sera aussi, de 1952 à 1955, directrice déléguée du journal du PCR « Témoignages » et subira alors plusieurs procès de presse. Elle sera même condamnée, ses biens confisqués, ce qui l’affectera profondément. Intraitable, elle résiste. La combattante est toujours debout, les portes de sa maison toujours ouvertes aux militants...

« Son dévouement était sans borne, son désintéressement de tous les instants et sa modestie constante », déclarera Bruny Payet lors de l’enterrement, devant le cercueil d’Alice recouvert d’un drapeau rouge...

Tout est en place pour que les récits populaires se cristallisent autour de la fin tragique de la belle Alice morte si jeune. Ainsi la légende prétend-elle qu’Alice était enceinte lorsqu’elle est morte dans ce terrible accident mais elle ne précise pas le nom du père présumé. Certains mettent en doute la thèse de l’accident, suggérant qu’Alice aurait été victime d’un complot.

Alice Pévérelly est inhumée dans le caveau du Dr Raymond Vergès. Longtemps après cette tragédie, il se trouvait encore des Réunionnais refusant d’emprunter cet itinéraire routier la nuit, de peur d’y croiser le fantôme d’Alice.

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Notes

[1Revenant, esprit.

[2UFR : à l’époque : Union des femmes de La Réunion ; aujourd’hui : Union des femmes réunionnaises.

[3PCR : Parti communiste réunionnais.

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