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Terre-Sainte

Moringue 1920 : « Sors devant moi, sinon... »

16 novembre 2014
7 Lames la Mer
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Le moringue, cousin de la capoeira, est une pratique qui de nos jours a retrouvé sa vivacité. 7 Lames la Mer vous propose de découvrir une description de moringue, datant de la décennie 1920 et publiée une première fois en 1928 dans le livre de Jean-Valentin Payet « Au seuil des cases ». Les « batailleurs » de l’époque — des héros — avaient pour noms « Gros Mimi », Latour dit « cafre rouge », Pierre-Maurice, Coat, Fanfan Jacquemont, Daniel Lescarteau, Valromeix dit « Profur », etc.

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Le moringue, île de La Réunion.

Bien longtemps avant que la mode des jeux violents — on dirait aujourd’hui « arts martiaux » — ait été répandue en Europe, fleurissait à La Réunion un art aussi noble que la boxe peut-être, le moringue.

Le moringue est une sorte de lutte mimée de coups, en grand honneur chez certaines peuplades du sud de Madagascar : sakalavas, baras, antandroy.

Il s’accompagne généralement du son monotone et énervant d’un tambourin, qui se nomme également moringue, et ne se pratique guère qu’à l’occasion de cérémonies au cours desquelles se boivent force toaka, qui est un rhum ou autre alcool de basse qualité, et force « betsabetsa », qui est du jus de canne fermenté.

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Deviant art by Australet789

Ce jeu, introduit à Bourbon avec les esclaves que nous vendirent les « manjakas » ou roitelets des côtes malgaches, très vite se transforma. C’était l’époque où notre marine, encore relativement puissante, était constamment représentée dans les plus petits rades ou marines par quelque brick, corvette, frégate ou vaisseau marchand, faisant le commerce de produits locaux, et des vivres de Madagascar, des matériaux ou des appareils de la métropole.

Les « Mocos »* y mêlèrent des coups de savate, les « Jean Gouin » [1] des coups de tête et cette façon de faucher les jambes ou de frapper des pieds en pivotant sur les mains, que les initiés appellent « coup de talon malgache », encore qu’on ne puisse revendiquer cette origine.

Les « coups de pied de flancs » se nomment « bourrants » et frapper du talon à la tête sur une contre-pirouette se désigne sous le nom de « talons hirondelles », en n’omettant pas la liaison.

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Les manchettes et atémis [2] étaient connus comme des coups de « quart de main ». Les coups bas étaient interdits et on ne frappait pas un adversaire à terre, on criait : « mette au bon ! » Le combat prenait fin soit d’accord-parties, soit quand l’un des combattants criait : « tire ! »

Le pare à virer était une simple calotte au visage. Chaque round se disait « rond » comme au Canada. Enfin les défis se lançaient au cri de « limer ! » et le pugiliste faisait le tour du rond, le poing levé. On l’appelait le « batailleur ».

Chaque dimanche, dans un terrain vague clos de haies épineuses, s’agitait un petit groupe d’une centaine de personnes. Les batailleurs de renom, dont la gloire s’était répandue dans tout le pays, étaient dans l’assemblée.

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Combat de coqs by DI CREDICO

Ce dimanche-là, Gros Mimi, géant d’ébène qui roulait d’énormes épaules, mais n’était déjà plus le champion de Saint-Pierre, l’abus de rhum lui ayant fait perdre sa vivacité et flageoler les jambes, était présent, ainsi que Latour encore en ses beaux jours, de taille moyenne, râblé, calme et que ses victimes malabars avaient surnommé « cafre rouge », ne pouvant s’imaginer qu’un Blanc puisse se débarrasser si facilement de sa veste, pour faire le coup de poing contre n’importe qui ; Pierre-Maurice, épais et jaune, avec ses mains en battoirs qui, disait-on, broyaient des noix de coco ; Coat, petit Comorien à figure tavelée, au cou de taureau et la lippe dédaigneuse quoiqu’ayant subi de retentissantes défaites ; enfin Fanfan Jacquemont et d’autres encore moins connus.

Mais l’objet de cette réunion n’était qu’un combat de coqs. (...) Au sixième combat, un mouvement dans la foule attentive fit que l’un des coqs eut un moment d’inattention, ce qui étonna de la part d’un combattant et causa sa perte, son adversaire frappant très vite du bec et des ergots, lui énucléa l’œil gauche.

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Les « ma pêcheurs » de la Terre Sainte... Carte postale "Édition Henri Ganowski" (Saint-Pierre, Terre-Sainte)

Les parieurs qui avaient misé sur la chance du vaincu étaient des « ma pêcheurs » de la Terre Sainte ; ils protestèrent avec de grands éclats de voix, déclarant le coup irrégulier. (...) L’auteur du délit (...) était Daniel Lescarteau, dont la chronique pugilistique commençait à s’occuper. (...) Héros dont le nom sonnait sur un mode admiratif, bien que teinté d’appréhension. (...)

« L’est saoul ! », lança-t-on... mais il l’était dans le degré que veulent les principes du moringue, (...) dans un état d’ivresse tel que toutes les facultés combatives en sont surexcitées. (...) Par ses bourrades, il contribuait à faire le vide autour de lui. Les « ma pêcheurs », en groupe compact, faisaient front, prêts à toute éventualité. (...) Du pied, Daniel gratta le sol comme un animal puis il fonça, s’arrêta à deux mètres du groupe, pressentant quelque danger. Il poussa un mugissement pour s’encourager et manœuvra obliquement.

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Alors un homme se leva, qui s’était jusque-là tenu à l’écart, accroupi sur ses talons, les genoux aux dents. C’était un journalier, Profur, de son vrai nom Valromeix. Il fit deux pas d’une allure souple, roulant de larges épaules noueuses, soudées au bloc de basalte de son torse tout frissonnant de muscles, sous le tricot qui le mouillait. (...) Profur, de haute taille, se plaça devant les « ma pêcheurs » dont il partageait souvent les périls en mer, habitant le même village où la vie était rude et saine.

Il parla d’une voix profonde et ce fut un avertissement :
— Daniel fais pas la bête !
— Sors devant moi, sinon...
— Sinon, tu feras rien...

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Deviant art, by Isaclox

Et Daniel s’élança, replié sur lui-même, dans une détente brusque. (...) Daniel était un tourbillon où l’œil distinguait à peine la tête lancée en boulet de canon, les poings projetés à toute volée et les pieds sabrant l’espace pendant que tout le corps se tordait comme un reptile. Mais ce tourbillon se brisait sous les claques sourdes des larges paumes de Profur. Celui-ci, avec son allonge impressionnante, n’avait qu’à étendre le bras, ses mains ouvertes semblaient caresser les poings durs, palper les talons calleux ou ébouriffer le crâne matelassé.

Ahuri, bloqué, impuissant, Daniel écumait littéralement. (...) Il se frappait la poitrine, en poussant des cris de rage. Lui, Daniel, vaincu... vaincu sans avoir été battu. Une fois encore il accourut de biais, essayant de relever les formidables mains et de lancer un « zambec » [3]. Il ne réussit qu’à se faire saisir les poignets et à se faire projeter dans le groupe des curieux. (...)

— O toi Daniel, mon noir, tu connais Profur à c’t’heure !, gargouilla Gro Mimi, hilare.

Extrait de « Récits et traditions de La Réunion » de Jean Valentin Payet

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Deviant art, by Echohtp

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Capoeira, by Augustus Earle

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Extrait de "Capoeira : Roots, Myths and Legends", by Anna Ludwig

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Deviant art, by ConejoBlanco

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Notes

[1Moco et Jean Gouin, dénomination ancienne des provençaux et des bretons.

[2Mot japonais : dans les arts martiaux, coup frappé avec le tranchant de la main, le coude, le genou ou le pied (Larousse).

[3Croc-en-jambe

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