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Maurice : séga-ravanne

La Kolère Ti Frère i larg pa nou !

21 juin 2014
Nathalie Valentine Legros
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« La kolère pran moi »... Des mots qui vibrent et une voix désormais éternelle pour un séga-ravanne d’anthologie. Ti Frère nous a quittés il y a maintenant 22 ans, un 17 juin. Depuis, personne n’a égalé ce petit chef-d’œuvre d’une modernité sans faille : « Roseda », repris par de nombreux artistes. Et la Colère de Ti Frère ne nous quitte plus.

Photo extraite de "Ti Frèr Nou gran frèr"

C’était enfoui dans les souvenances intimes de l’enfance. Des bribes parfois surgissaient : « Noir noir noir noir »... Le rythme était imprimé dans la mémoire vive, celle que le temps n’efface pas. « La kolèr pran moi »... La puissance de la voix était palpable. Et puis il y avait aussi d’autres voix, des ségas aux refrains parlant de limonade glacée qui se vendait au bazar (Alouda limonade vann dan bazar [1]) ou d’un « Missié Coutou » [2] au sommeil cassé par le chant du coq dès 4 heures du matin (Kok la shanté, kass mo somèy) !

C’est au son du séga mauricien que ma conscience à la musique créole s’éveille, au cœur de l’enfance avec son cortège de salutaires colères ! Dès années plus tard, je partais à la recherche de Ti Frère...

Ile Maurice, 1989. « Quartier Militaire, c’est juste après Saint-Pierre. Il faut descendre au Terminus, à la gare et continuer à pied par le chemin qui monte droit. Après il suffit de se renseigner : tout le monde connait Ti Frère ».

Le car bondé peine dans la côte. Assise à l’arrière, je discute avec mon ami Eddy Sadien, un travailleur social militant qui m’accompagne dans mes péripéties journalistiques mauriciennes. Après une immersion dans la communauté chagossienne, nous mettons le cap sur « Quartier Militaire », à la recherche de Ti Frère, celui dont la voix inimitable avait résonné au cœur de mon enfance... Un panneau sur le bord du chemin indique « Saint-Pierre »... Et « Quartier Militaire » est en approche.

Un village tranquille sous une pluie qui farine. Au bout du chemin, un autre chemin bordé de cases. Une petite fille se propose comme guide. Ti Frère, elle le connait bien, il n’habite pas loin... C’est au bout d’une troisième bifurcation que la case du vieux chanteur se dresse ; une modeste maison semblable à celles qui sont alignées de part et d’autre du « chemin coltar ». La sérénité des lieux cache de lointains souvenirs, souvenirs d’une vie démarrée avec le siècle, le 22 avril 1900, et qui s’achèvera le 17 juin 1992, comme elle avait commencé : dans la misère.

La statue de Ti Frère, face au Jardin de la compagnie, Port-Louis. Photo Brian J. McMorrow

Celui dont j’ai espéré la voix si longtemps, a alors l’âge du siècle : 89 ans, et les yeux bleutés de ceux qui deviennent aveugles. Il est né là, à « Quartier Militaire », d’un père d’origine malgache, cocher de métier mais aussi animateur des célèbres « bals bobess » du samedi soir, chanteur et danseur de séga. Il lui apprendra la chanson, la musique, le séga-ravanne ! L’improvisation.

« Avant d’avoir droit de cité, faut-il rappeler que le séga était interdit chez la bourgeoisie urbaine et couvert d’opprobre par l’Église, accusé d’être une danse outrancièrement sensuelle et contraire au puritanisme chrétien », souligne en 2012 le site defimedia.info, dans un article consacré au livre de Jean-Clément Cangy : “Le séga… des origines à nos jours”.

Un autre site (jango.eklablog) enfonce le clou : « avant les années 50 et 60, le séga est considéré à l’île Maurice comme l’amusement des franges populaires ; il est déplacé, mal vu à cause de ses origines méconnues ou qu’on fait de semblant d’ignorer. Sa place est dans les “bals bobèches” à la campagne, loin des faveurs hautaines de la ville, des salons mais pas seulement. Une partie de la population, dont les moins pourvus parfois, voit dans le séga un signe de débauche morale, un interdit avec lequel il ne faudrait trop fricoter sous peine de déshonneur ».

Photo extraite de "Ti Frèr Nou gran frèr"

C’est dans ce contexte lourd que celui qui ne s’appelle pas encore « Ti Frère » mais Jean-Alphonse Ravaton, va perpétuer la tradition héritée de son père : il chante en créole mauricien, en malgache et en bhojpuri. Il anime des bals zarico [3] le samedi soir : ravanne, maravanne, triangle et même accordéon et pour manger, il est coupeur de cannes, receveur de car, casseur de roches, forestier, chasseur, gardien de chevaux...

« En 1925, il chante son premier séga, « Tamassa », indique iledecirne.overblog. Cette chanson sera mise sur vinyle en 1948 par la société « Damoo sound & music ». À cette époque, (…) le séga est principalement joué par des créoles pauvres de l’île. »

En 1964, « Ti Frère fut sacré « Roi du séga », au Morne, précise patrimoineenperil.mu. Le chanteur aveugle ne démentit jamais ce titre jusqu’à sa mort à 92 ans. » Une consécration qui, comme celles qui suivront — il sera notamment décoré MBE (Member of British Empire) par la reine —, laissera Ti Frère dans sa misère.

La rencontre d’anciens militants autonomistes réunionnais renseigne sur l’impact de la musique de Ti Frère à La Réunion qui, dans l’atmosphère hyper-politisée de la décennie 1960, annonce la naissance de la chanson engagée. Certains se souviennent encore de la réaction enthousiaste de l’auditoire communiste lorsque retentît la « kolèr pran moi ». Un air adopté par les militants, dont l’un, interrogeant ses souvenirs, entonne une ritournelle aujourd’hui oubliée :

« Dimans matin moin lévé/
Kèl manitansion moin néna/
Mi di mi sa dsann la méri/
Po mèt Paul Vergès député/
 »

Au début des années 80, un Belge amoureux de l’île Maurice tombe sur une cassette audio piratée de Ti Frère. Lucien Putz ressent un choc... « Dès les premières mesures, on se rend compte que Ti Frère est unique, que sa musique est puissante, et son chant, un chant de la terre, un chant fort, profond », confie-t-il alors au mensuel « Le Nouveau Virginie ». Dans la foulée, « Week-End Scope » et « Le Mauricien » rendent à leur tour hommage au vieux chanteur devenu aveugle. C’est alors que les responsables de « Ocora Radio France Internationale » s’intéressent à Ti Frère et décident de réaliser un enregistrement qui prendra place dans un catalogue réputé où l’on trouve de grands noms comme Ravi Shankar. Des partenaires mauriciens soutiennent ce projet coordonné sur place par Percy Yip Tong.

Les séances d’enregistrement avec Ocora Radio-France se déroulent dans un champ de cannes à « Camp de Masque » et c’est ainsi qu’en 1989 est édité un CD intitulé « Hommage à Ti Frère » et préfacé par J.M.G. Le Clézio. Grâce à cet enregistrement exceptionnel, je retrouve enfin la voix qui avait hanté mon enfance et semé déjà les graines de cet élan qui, aujourd’hui encore, me porte vers ceux que la société dominante dédaigne. Je retrouve surtout la puissance de cette voix qui incarnait si bien la colère. Ce CD restitue enfin l’ampleur de l’œuvre de celui qui, au-delà de l’île Maurice, est un inspirateur pour l’océan Indien et le monde. Notre Ti Frère à tous. Et cette sainte colère qu’il nous lègue en héritage.

Nathalie Valentine Legros

Ti Frère et Cyril Labonne. Cyril Labonne accompagnera Ti Frère à La Réunion... Il signe une très belle version de "Roseda".

Un aperçu du répertoire de Ti Frère qui comptait plus de 200 ségas

Anita • La grain café • Roseda • Papitou • Maa Bole Maa • Missié Couve • Lakaz mo fine loué • Charlie Oh • Baré • Fidélia • Chacha Ramgoolam • Angeline • Elias Marie • Ki ti baliyé la • Kanal Belo • Ti Paul Ti Pierre • Noir Noir • Roséda • Caiambo • Pas Faire Comme Moi • Ça Petite Femme-Là ! • Elisé • La Colère Me Prend • Tamassa • ...

— En 1898 : Ocora Radio France Internationale édite le CD « Hommage à Ti Frère ».
— En 1990 : Marcel Poinen et Jean-Clément Cangy publient un recueil de textes de Ti Frère.
— En 1993 : Colette Le Chartier publie « TiFrer, poète du quotidien ».
— En 2013 : sortie de « TiFrer, Nou gran frer », livre hommage et CD, par le Blue Penny Museum


Séga tambour _08-11-2008 by gratfils

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1« Alouda limonade », de Cyril Labonne

[2John Kenneth Nelson

[3Un gâteau couronné avec un haricot était partagé avec les convives. Le haricot était enlevé pour orner de nouveau le gâteau du samedi suivant. (Source : histoireithier.blogspot)

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