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Léone Claire Lagarigue

« Ti Katorz », té falé pa kalkil aèl…

16 janvier 2013
Nathalie Valentine Legros
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La Réunion, qui tergiverse entre colonie et départementalisation, celle de l’après-guerre et des cars courant d’air, celle du chemin de fer et des Messageries Maritimes, celle qui peu à peu s’éloigne de nos mémoires, dont on efface en douce les vestiges pour leur substituer d’arrogants bâtiments sans âme ni prestige, celle dont on feint de penser qu’elle n’a d’intérêt que pour les nostalgiques réfractaires à la modernité… Cette Réunion-là n’a pas fini d’alimenter nos imaginaires par la profusion de personnages populaires qu’elle a engendrée et dont les ombres hantent encore les rues de nos cités et la mémoire collective. Léone Claire Lagarigue, plus connue sous le ti’nom de « Ti Quatorze », était de ceux-là.

Léone Claire Lagarigue ; Ti Quatorze.

Son étrange histoire la propulse désormais au rang de légende, dans une galerie de portraits où elle fait bon voisinage avec Parle-Pas (alias Augustin Mourougapin), Kaf Fransisco (Francisco de Dacounias), Mireille (Edmond R.), Bello, Cari-Bringelle, Marcel Coupaman, Henri Madoré, Mamzel Paula (Paula Creuzot), Pa Benjamin, Pa Ferdinand, Célimène dite la « Muse de Trois-Bassins » (Célimène Gaudieux), Bibique le chercheur de trésors (Joseph Tipveau)...

Souvent associés à la marginalité et à un univers lumpen, ces personnages, toujours hauts en couleurs et d’extractions diverses, avaient, pour certains, fait le choix de se mettre en retrait de la société, celle bien établie et bien pensante. D’autres, marqués au fer rouge par les stigmates du régime colonialiste et esclavagiste, en étaient écartés d’office.

Vierge noire devant la cathédrale

Ti Quatorze avait-elle fait le choix de la rue ? Difficile de répondre à cette question mais la légende raconte qu’elle aurait auparavant exercé le métier d’institutrice. Les revers d’une existence peu indulgente auraient peu à peu conduit cette femme originaire du Sud de l’île dans une dérive irréversible qui aboutit aux rues de Saint-Denis, dans le quartier de la cathédrale. « Vierge noire statue devant la cathédrale, Madame Ti Quatorze est sur son trente-et-un », écrivait Jean-Claude Legros dans un long poème dédié à Saint-Denis.

Difficile aussi de savoir d’où lui venait ce surnom étrange de « Ti Quatorze »… Pour certains, il était la conséquence directe de son activité de mendiante. Si son véritable état civil est peu connu des Réunionnais (Léone Claire Lagarigue), Ti Quatorze aura d’une certaine manière pris sa revanche sur cette existence heurtée et meurtrie car elle était plus célèbre que les préfets de l’époque. Il se trouvera effectivement de nombreux Réunionnais pour évoquer son souvenir avec force anecdotes alors que les représentants de l’Etat sont, pour la plupart, tombés aux oubliettes ou ont laissé un cuisant souvenir ! « Vedette ou star qui sait l’espace d’un matin, étoile elle a vécu ce que vit une étoile ».

Le personnage de TI Quatorze apparaît dans la BD de Tehem : "Quartier Western". Editions : "Des bulles dans l’océan".

Chez Marcel, ruelle Chinois

Sa silhouette noueuse, menue et pourtant énergique, kass-kassé (bouzinguée, dirait Tiloun), toujours flanquée de sacs débordants de linge, la tête recouverte d’un foulard noué sous le menton, semblait témoigner des coups durs traversés. Une vie cabossée, arrosée de rhum, avait fini par imprimer sur son visage de cafrine les rides de la colère. Ti Quatorze avait son caractère, in fanm an grène. Elle n’avait peur de personne et n’hésitait pas à le faire savoir, apostrophant bruyamment ceux dont le regard lui semblait trop insistant ou méprisant, usant même d’un vieux parapluie pour dresser le capot des voitures agressives. Elle avait alors l’insulte facile et faisait la démonstration de sa parfaite maîtrise du parapluie… et de l’art du juron.
Sur son chemin, elle croisait l’énigmatique « muet volubile » dénommé Parle-pas, la non moins énigmatique Mireille, chanteuse de trottoir que l’Etat civil avait affublée d’un prénom masculin alors que l’âme était féminine, le chanteur Henri Madoré et son épileptique répertoire, etc. Elle fréquentait le mythique bar nocturne de Marcel Coupama, ruelle Chinois, non loin du petit marché, où elle « faisait comme chez elle », se servant derrière le comptoir sans rien demander à personne, explorant les antiques frigidaires du lieu sous l’œil protecteur du patron. Un « chez elle » qu’elle n’avait plus...

Cafrine cheveux cognés et yab yeux bleus

Quand elle était à jeun, Ti Quatorze redevenait Léone Claire Lagarigue. Une femme seule. Bringuebalée par les caprices de l’existence. Traînant dans ses baluchons la misère et les secrets à jamais intacts des grands malheurs et des grands possibles ratés de cette vie étrange. En proie à l’angoisse des lendemains, elle trouvait alors refuge auprès d’une dame de la rue Sainte-Marie. Pour quelques minutes comptées, une oreille attentive, une main tendue, des médicaments et du linge propre et repassé à son intention. Escale clandestine. Accroupies derrière le barreau, à l’abri des regards, les deux femmes, la cafrine aux cheveux cognés et la yab aux yeux bleus, murmuraient quelques confidences, de celles qui restent tenues sous le sceau du secret et finissent dans la tombe. Quel pacte mystérieux avait scellé leurs destins ?

Sororité au delà de la charité

Pour Ti Quatorze, il s’agissait de se reposer en coup de vent, comme en coulisses, avant de replonger dans le rôle de composition de la mendiante effrontée et vociférante, clocharde burlesque condamnée à amuser la galerie avec toutes les nuances qui vont du comique à la tragédie. La dame de la rue Sainte-Marie ne parlait à personne de cette proximité qui s’était installée entre Ti Quatorze et elle, sororité qui allait bien au delà de la charité bien ordonnée et dictée par l’église. C’était son secret à elle aussi, que son entourage feignait d’ignorer. Comme si une étrange complicité avait noué des liens là où la société créole postcoloniale n’avait fait que maintenir des barrières afin que chacun reste dans son monde.

La légende fera le reste, à peine romancée. Ti Quatorze inspire ainsi poètes, écrivains, dessinateurs, chanteurs… Gérald Coupama, fils de Marcel, l’incarne dans une pièce de théâtre intitulée « À moins même Ti Quatorze » écrite par Sully Andoche. Ziskakan la met en musique avec son dalon « Parle-Pas », dans une chanson de l’album « Madagascar » : « Léone Claire ek Augustin Mourougapin ». Jean-Claude Legros lui rend hommage dans deux poèmes : « Saint-Denis » et « Blues Ti Quatorze » [1]… Téhem la croque avec finesse dans « Quartier Western ».

S’il est une statue à planter devant la cathédrale, c’est bien celle de Léone Claire !

Nathalie Valentine Legros
16 janvier 2013

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
Twitter, Google+.

Notes

[1Sak nana i boire whisky
Moin mi boire mon rhum charrette
Sak nana i boire whisky
Ti-Quatorze lé mort Sainnis

Quand ou té arrive Sainnis
Si ou té croise Ti-Quatorze
Quand ou té arrive Sainnis
Arrête pas pou guette ali

Son bouche navé point dragée
Li té marsh sanm deux malette
Son bouche navé point dragée
Dann mallette navé galet

Quand la police té pu bon
Reusement navé Ti-Quatorze
Quand la police té pu bon
Pou fait la circulation

Son case té sul bord troittoir
Té lave son linge la fontaine
Son case té sul bord trottoir
Dann coin mur té son larmoir

Pourtant li navé un nom
Li té madame Lagarrigue
Pourtant li navé un nom
Ti-Quatorze té sonn ti nom

Si ou passe Saint-Gilles demain
Fait tention Cari-Bringelle
Si ou passe Saint-Gilles demain
Li marche dann milieu d’chemin

Et si ou passe Barachois
Tention quand Parle-pas i cause
Et si ou passe Barachois
Mitraillette dann l’estomac

Sak nana i boire whisky
Moin mi boire mon rhum charrette
Sak nana i boire whisky
Ti-Quatorze lé mort Sainnis
Jean-Claude Legros
Recueil « Ou sa ou sava mon fra - Paroles pays », 2005

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