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Il y a 202 ans, Auguste Lacaussade

Lacaussade, né et mort parmi les révoltés

7 février 2017
7 Lames la Mer
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« Je suis né et je mourrai parmi les révoltés », confiait Auguste Lacaussade. Naître « bâtard » à l’île Bourbon, c’est n’être ni noir, ni blanc. « Zanzibar » et « Bamboula »... c’est ainsi que son compatriote Charles Leconte de Lisle le surnomme. Lui, Lacaussade, met en poésie sa révolte contre le système esclavagiste : « Mais pour l’esclave est-il des fleurs et du soleil ? »


Légitime bâtard sans titre au nom d’un père


C’est le 8 février 1815, il y a 202 ans, qu’Auguste Lacaussade voit le jour — un an avant Charles Leconte de Lisle —, fils naturel d’un avocat et d’une « libre de couleur ». « Légitime bâtard sans titre au nom d’un père », écrira plus tard Auguste Lacaussade dans « Les Salaziennes ». Une « naissance obscure » jugera même un journaliste dans « Le Peuple », longtemps après la mort d’Auguste Lacaussade, prouvant, si besoin était, que les préjugés et la pression sociale pèsent lourdement sur la société réunionnaise.

« Est-il né d’une esclave ? Quelle était sa propre condition ? Qui était son père ? Comment se père s’est-il conduit à l’égard de cet enfant, destiné à jeter tant de lustre sur son pays natal ? », interroge le journaliste.

Sa mère, Fanny, est née esclave, mais après la mort de son père — vraisemblablement le chevalier Banks — elle sera affranchie à 17 ans pour échapper à la tyrannie et aux brimades (allant jusqu’à la prostitution) qu’elle subit de la part de sa « tite mère ».

By David Osagie

Fanny, esclave affranchie, condamnée à réussir sa vie


Le parcours de cette Bourbonnaise est assez exceptionnel, raconte Prosper Ève. Fanny est une battante. Elle est l’archétype de la self-made-woman. (...) Elle réussit finalement à faire partie des quelques rares femmes d’affaires boubonnaises. (...) Fanny est une esclave affranchie, elle est une métisse, mais sur l’échiquier économique, elle occupe sans complexe une place non négligeable. (...) Elle n’a plus rien à prouver aux Blancs. Elle sait que quoi qu’elle fasse, elle restera pour eux, Fanny « la noire », Fanny « la libre de couleur ». (...) Parce qu’elle est devenue libre, elle est condamnée par la même occasion à réussir sa propre vie, à tirer profit du système en vigueur.

Cela n’empêche pas son fils — qui adore et admire cette mère libre — d’écrire : « L’esclavage est un sol immonde / Que les regards de Dieu n’ont jamais fécondé ».

Le père d’Auguste Lacaussade, Augustin Pierre Lacaussade, possède une bonne situation. Les « mariages mixtes » sont interdits mais il aime Fanny et ils auront cinq enfants (dont Auguste) et c’est dans les bras de cette « mulâtresse » qu’il lâche son dernier souffle.


Humilié et condamné à l’exil


La vie d’Auguste Lacaussade sera marquée par ce statut « d’enfant naturel mulâtre », à commencer par sa scolarité : « le jeune Auguste ne pourra pas entrer au collège royal après des études primaires à Saint-Denis » [1]. Il vit cela comme une humiliation et sera ainsi condamné à l’exil.

Sur les 82 années de son existence, Auguste Lacaussade n’en passera que 19 dans son île natale : de sa naissance en 1815 à 1830, de 1834 à 1836 et de 1842 à 1844. A chaque fois qu’il quitte l’île, il est tiraillé entre les attaches sentimentales et intimes qu’il laisse derrière lui et la terrible conviction d’être rejeté par la société qui l’a vu naître.


Contre la déforestation massive de son île


Il porte sur cette société insulaire un regard sans compromis. Il fustige les « nouveaux venus » car il estime que parmi eux, bon nombre d’investisseurs ont pour objectif avoué « de travailler le temps d’amasser un certain capital et de repartir sous d’autres cieux (...) pour réinvestir ou vivre tout simplement princièrement des fruits de leurs prouesses bourbonnaises, écrit Prosper Ève. Il ne voit pas honnêtement ce que Bourbon peut gagner de ces égoïstes, qui se repaissent du meilleur de sa sève puis l’abandonnent ».

Il s’élève contre la déforestation massive de son île. Dans sa poésie, il évoque à plusieurs reprises la « part africaine de Bourbon », dénonce ardemment l’esclavage dont il réclame l’abolition, déclarant à ce sujet : « je suis né, je mourrai parmi les révoltés ». À Paris, il rejoint les milieux abolitionnistes et milite aux côtés notamment de Victor Schoelcher.


Entre l’élite mauricienne et le milieu littéraire parisien


La poésie le sauvera, à chaque étape difficile de sa vie. En 1839, il publie un premier recueil, « Les Salaziennes » et trouve ainsi un équilibre et un sens à son existence.

Poète, traducteur, journaliste, il ne bénéficie pas, dans son île natale, de l’intérêt que lui portent l’élite mauricienne et le milieu littéraire parisien où il fréquente Lamartine, Hugo, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Marguerite Desbordes-Valmore, etc. Cette absence de reconnaissance et même cette ostracisation le meurtrissent à vie.

Vivant modestement malgré une légion d’honneur, il meurt à Paris le 31 juillet 1897, à l’âge de 82 ans.

Ce n’est qu’en 1921, soit 24 ans après la mort du poète, que le nom d’Auguste Lacaussade est officiellement attribué à une portion du boulevard qui surplombe la rivière Saint-Denis. En 1944, Raphaël Barquissau rédige une thèse intitulée « Le poète Lacaussade et l’exotisme tropical ».

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Sources :

  • « Auguste Lacaussade (1815/1897), Un franc-créole en France, le destin d’un fils d’esclave », par Prosper Eve, Professeur d’Histoire Moderne à l’Université de La Réunion, Océan Editions, 2006.
  • « Le poète Lacaussade et l’exotisme tropical », par Raphaël Barquissau, collection Voix dans l’Océan, ADER, 1989.
  • « Le dictionnaire biographique de La Réunion »

À l’île natale

O terre des palmiers, pays d’Eléonore,
Qu’emplissent de leurs chants la mer et les oiseaux !
Île des bengalis, des brises, de l’aurore !
Lotus immaculé sortant du bleu des eaux !
Svelte et suave enfant de la forte nature,
Toi qui sur les contours de ta nudité pure,
Libre, laisses rouler au vent ta chevelure,
Vierge et belle aujourd’hui comme Eve à son réveil ;
Muse natale, muse au radieux sourire,
Toi qui dans tes beautés, jeune, m’appris à lire,
A toi mes chants ! à toi mes hymnes et ma lyre,
O terre où je naquis ! ô terre du soleil !

Auguste Lacaussade, « Poèmes et Paysages »

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Notes

[1« Le dictionnaire biographique de La Réunion »

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