North Sentinel island : personne ne sortira vivant d’ici !

Le dernier homme a avoir abordé cette île, John Allen Chau, un Américain de 27 ans, est mort le 16 novembre 2018, sous les flèches des Sentinelles dès qu’il a mis pied à terre. En 2006, deux hommes avaient subi le même sort et sont enterrés sous le sable de la plage. Cela se passe dans l’océan Indien, sur North Sentinel Island, une île de 72 km2, gardée par les Sentinelles, une population de 50 à 250 âmes. Et les Sentinelles veillent à ce que personne ne mette le pied sur leur île.

Les Sentinelles prêtes à attaquer, à l'approche d'un hélicoptère.
Les Sentinelles prêtes à attaquer, à l’approche d’un hélicoptère.

16 novembre 2018, John Chau tué par les flèches des Sentinelles


La population de North Sentinel a décidé de repousser toute tentative d’approche de son rivage : les visiteurs ne sont pas les bienvenus !

Personne n’est autorisé à mettre le pied sur cette île ! Les Sentinelles sont parmi les tout derniers hommes que la civilisation moderne n’a pas atteints.

Un missionnaire américain, John Allen Chau, 27 ans, a payé de sa vie sa tentative d’abordage de l’île, le 16 novembre 2018. Déterminé à entrer en contact avec les Sentinelles, il avait convaincu des pêcheurs, moyennant finance, de l’amener à proximité de l’île et avait terminé le trajet jusqu’au rivage dans une petite embarcation.

Mais à peine a-t-il mis pied à terre qu’il a été atteint par des flèches et encerclé par les Sentinelles.

Restés au large, les pêcheurs ont pris peur et se sont rapidement éloignés après avoir vu les Sentinelles passer une corde au cou de John Chau et traîner son corps. De retour sur place le lendemain, les pêcheurs, postés à distance de l’île, ont constaté que le corps de John Allen Chau gisait sur la plage.

John Allen Chau, 27 ans.
John Allen Chau, 27 ans.

L’île dont vous ne reviendrez pas vivant


Longues plages de sable blanc. Lagon aux eaux turquoises. Barrière de corail protégeant le pourtour de l’île, barrée de trois passages étroits, uniquement praticables par de petites embarcations. Végétation luxuriante couvrant tout l’intérieur de l’île. De ce coeur d’île, il existe très peu d’images : la canopée est impénétrable, même à l’oeil des satellites.

«Vous ne voudrez pas y aller en vacances. L’île dont vous ne reviendrez pas vivant. L’île incroyable dont personne ne revient indemne. L’île la plus dangereuse du monde. L’île paradisiaque qu’il faut pourtant éviter. L’île la plus mystérieuse de la planète. N’y allez pas, vous n’êtes pas les bienvenus. L’île interdite. L’île sauvage dont on ne revient pas vivant. Une des destinations les plus périlleuses du monde»…

Cette revue des titres de la presse au sujet de North Sentinel est édifiante et l’on comprend que cette île ne soit pas au programme des tour-operator… pour le plus grand bien des habitants [50 à 250/400 personnes vivant dans des huttes communautaires] de ce territoire de 72km2 du golfe du Bengale, situé dans l’archipel des Andaman [qui compte plus de 200 îles]. Anciennes marges maritimes du monde colonial britannique, où a puisé la littérature populaire aux accents «jingo»1.

North Sentinel island : le centre de l'île est protégé par une canopée touffue et compacte.
North Sentinel island : le centre de l’île est protégé par une canopée touffue et compacte.

Des flèches tirées contre un hélicoptère


C’est à l’occasion du terrible tsunami de 2004 — qui a fait plus de 230.000 victimes — que les feux de l’actualité se sont braqués sur une île dépeinte par les médias comme sortie tout droit d’un roman de Robert Stevenson ou de Daniel Defoe : North Sentinel, située dans le Nord de l’océan Indien. Les autorités indiennes s’inquiètent alors du sort des habitants de cette île isolée du monde : ont-ils souffert de ce cataclysme ?

Dans le cadre de l’organisation des secours, l’Inde envoie un hélicoptère en reconnaissance vers l’île, située sous sa souveraineté. Les secouristes qui la survolent constatent alors que la population n’a guère été affectée par le cataclysme. En revanche, l’hélicoptère ne se posera pas : à chaque approche, les Sentinelles bombardent l’engin de flèches. Les secours rebroussent chemin.

North Sentinel est mentionnée par les navigateurs au Xe siècle, qui en brossent un tableau sans équivoque : «Ses habitants sont décrits comme particulièrement hostiles. On raconte qu’ils dévorent leurs visiteurs tout crus», rapporte le Courrier International. L’île sera aussi mentionnée par Marco Polo.

Sous administration indienne depuis 1947, North Sentinel est habitée par une population — appelée les «Sentinelles» — qui serait «issue des premiers hommes partis d’Afrique il y a 60.000 ans». Vivant de pêche, de chasse et de cueillette, la population de North Sentinel fonctionne en autarcie, sans contact avec le monde extérieur. Leur langue — inconnue pour le peu que l’on en sait — serait différente de celles utilisées dans les îles voisines, ce qui accréditerait la thèse d’un isolement complet.

Les Sentinelles sur la plage...
Les Sentinelles sur la plage…

Aucun contact avec le monde extérieur


Quelques approches de l’île se sont soldées par des réactions hostiles des autochtones, comme on peut le constater dans un documentaire à visée ethnologique intitulé «Man in search of man», tourné en 1974 avec le soutien des autorités indiennes. Dans une embarcation, une équipe de tournage est en approche de l’île. Des «cadeaux» sont jetés à la mer : noix de coco [il n’y a pas de cocotiers sur l’île], bassines en plastique, casseroles, une poupée, un cochon, etc.

Les Sentinelles récupèrent les ustensiles et quelques noix, poignardent la poupée et le cochon qui finissent tous deux enterrés sur la plage. Puis pour signifier à l’équipage qu’il ne faut pas s’avancer plus, des flèches sont tirées en direction des intrus.

Un membre de l’équipage est blessé par une flèche d’une longueur de 2m50 qui l’atteint à la cuisse, ce qui provoque une grande satisfaction du tireur, lequel se comporte alors comme un footballeur qui vient de tirer un but. L’équipe de tournage bat en retraite [voir vidéo ci-dessous à partir de 10 minutes 15 de visionnage].

L’un des plus anciens témoignages concernant North Sentinel Island remonte à 1867 lorsque Jeremiah Nelson Homfray, administrateur colonial aux îles Andaman, se lance sur la trace de condamnés fugitifs, à proximité de l’île. A bord de son bateau se trouve un équipage composé de Grands Andamanais. Lorsqu’ils approchent de North Sentinel Island, ils aperçoivent quelques Sentinelles sur le rivage : « nous avons vu une dizaine d’hommes sur la page, nus, avec de longs cheveux et avec des arcs et des flèches, en train de pêcher. Ils se sont cachés quand ils ont vu le bateau approcher« . L’équipage effrayé dissuade Homfray d’accoster l’île car ses habitants sont réputés pour leur férocité. Le bateau rebrousse chemin.

A gauche : North Sentinel sur Google Maps. A droite : l’île de North Sentinel, entourée de pointillés rouges.

Un contact désastreux au 19ème siècle


L’hostilité des Sentinelles envers l’extérieur serait notamment la conséquence d’un contact désastreux au 19ème siècle. En 1879/80, des Britanniques ont abordé l’île dans le but de l’explorer et de la coloniser. Les Sentinelles se replient alors dans la jungle de l’intérieur de l’île et demeurent cachées.

L’expédition menée par Maurice Vidal Portman, jeune administrateur britannique, ne rencontrera qu’un couple âgé et accompagné de quatre petits enfants. Ils sont capturés et embarqués sur le bateau à destination des îles Andaman administrées par la Grande Bretagne. Très vite, le vieil homme et la vieille femme meurent, ne résistant pas aux maladies auxquelles ils sont exposés pour la première fois.

La suite du récit attribue à Maurice Vidal Portman un accès de culpabilité : il aurait décidé alors de ramener les quatre enfants sur North Sentinel. Ceux-ci sont en tout état de cause déposés sur le rivage ouest de l’île, avec des «cadeaux».

Mais ces enfants sont désormais porteurs de maladies et une bonne partie de la population de North Sentinel est décimée. Depuis cet épisode dramatique, toute tentative d’approche est perçue par les Sentinelles comme un risque pour l’île et accueillie avec agressivité.

Malgré les interdictions instaurées par le gouvernement indien depuis 1996 à travers une zone de protection tout autour de l’île, quelques aventuriers, à la recherche de sensations fortes, tentent de s’approcher du rivage, veillant tout de même à rester hors de portée des flèches.

Mais personne ne met pied à terre ! Les lances brandies à bout de bras ne laissent aucun doute sur la nature de l’accueil que les Sentinelles réservent aux intrus.


Des noix de coco en guise de cadeaux


Cependant quelques vidéos circulent sur le net, montrant des tentatives d’approche de l’île et de ses habitants. L’une des plus connues a été tournée en janvier 1991 ; on y voit une embarcation occupée par une petite dizaine de personnes, en approche de North Sentinel. Sur la plage, les Sentinelles observent avec méfiance.

L’anthropologue indienne Madhumala Chattopadhyay faisait partie de cette expédition et raconte, lors d’une interview pour « National Geographic » : « Nous étions tous un peu inquiets car quelques mois plus tôt l’équipe envoyée par l’administration avait rencontré l’hostilité habituelle« . Son groupe s’est approché de l’île dans un petit bateau, en direction d’une plage déserte ; quelques habitants sont arrivés, dont quatre hommes armés d’arcs et de flèches.

« Nous avons commencé à faire flotter des noix de coco. À notre grande surprise, certains des hommes sont entrés dans l’eau pour ramasser les noix de coco, tandis que les femmes et les enfants restaient à distance« . Est-ce la présence d’une femme — l’anthropologue Madhumala Chattopadhyay — parmi les membres de l’expédition, qui inspire aux Sentinelles une attitude pacifique ? Pourtant, à chaque seconde tout peut basculer.

« Un jeune homme d’une vingtaine d’années se tenait avec une femme sur la plage. Tout à coup, il leva son arc. Je les ai alors invités à ramasser les noix de coco, en utilisant quelques mots d’un langage tribal que j’avais appris en travaillant auprès des autres tribus de la région. La femme donna un coup de coude au garçon et sa flèche tomba dans l’eau. Puis, ils sont venus récupérer les noix de coco« .

Petit à petit, la confiance semble gagner les Sentinelles qui s’approchent de plus en plus jusqu’à venir toucher le bateau. Madhumala Chattopadhyay et les membres de l’expédition parviennent même à mettre pied à terre sur la plage mais cela n’ira pas plus loin.

Une Sentinelle récupère une noix de coco apportée en cadeau par un équipage qui tente de nouer le contact. En vain. Sur North Sentinel, il n'y aurait pas de cocotiers.
Une Sentinelle récupère une noix de coco apportée en cadeau par un équipage qui tente de nouer le contact en 1991. Sur North Sentinel, il n’y aurait pas de cocotiers.

Un mois plus tard, lors d’une seconde visite à North Sentinel Island, Madhumala Chattopadhyay et son équipe voient les Sentinelles venir à leur rencontre sans leurs armes. Ils ramassent les noix de coco et montent même à bord de l’embarcation pour récupérer un sac plein de noix de coco. « Ils ont même essayé de prendre un fusil appartenant à un membre de l’équipage, pensant que c’était un morceau de métal, ajoute Chattopadhyay. Mais l’un des membres de l’équipe a alors tenté de prendre un ornement fait de feuilles porté par un homme Sentinelle. L’homme s’est mis en colère, a sorti une sorte de couteau et nous a fait signe de partir immédiatement. Nous sommes partis« , raconte-t-elle.

Quelques mois plus tard, une troisième expédition s’est soldée par un échec à cause du mauvais temps : « la plage était déserte et nous sommes rentrés sans voir personne« , se souvient-elle.

Les deux expéditions auxquelles a participé Madhumala Chattopadhyay sont considérées comme les seules qui ont suscité une réaction relativement pacifique de la part des Sentinelles. Quelques années plus tard, en 1996, les autorités indiennes instaurent un périmètre de protection autour de North Sentinel Island.

Dans l’histoire de cette île étrange, on estime à une vingtaine les contacts ou tentatives de contact avec les Sentinelles. En voici quelques exemples en complément des tentatives dont nous avons fait état au dessus.

Au milieu du 19ème siècle, un navire indien s’échoue sur les récifs qui entourent l’île. Les Sentinelles attaquent l’équipage par un tir nourri de flèches.

En 1896, un prisonnier indien parvient à s’évader d’une colonie pénitentiaire et dérive sur un radeau jusqu’à l’île de North Sentinel. Son corps percé de flèches et égorgé est retrouvé quelques jours plus tard.

L'archipel des îles Andaman, dans le Nord de l'océan Indien.
L’archipel des îles Andaman, dans le Nord de l’océan Indien.

1981, un cargo en détresse aux abords de l’île


Les autorités indiennes tentent d’établir un contact avec les Sentinelles en 1967. En vain.

En 1981, le cargo « Primrose » se retrouve échoué aux abords de l’île2. Le capitaine Robert Fore lance un appel de détresse mais avant que les secours n’aient le temps d’arriver, les Sentinelles se montrent menaçantes et tentent de rejoindre le navire. Le mauvais temps et la mer déchaînée les empêchent cependant d’atteindre leur but. Les secours arriveront à temps et parviendront à extirper l’équipage de cette mauvaise posture.

En 2006, alors que les autorités indiennes ont instauré depuis 1996 une zone interdite autour de l’île, deux pêcheurs, Sunder Raj et Pandit Tiwari, braconnent dans les eaux de North Sentinel. Ils finissent par s’assoupir dans leur embarcation, ivres.

L’embarcation dérive et s’échoue sur North Sentinel. Tués par les Sentinelles, les deux pêcheurs sont eux aussi enterrés sous le sable de la plage. L’hélicoptère venu récupérer les deux cadavres essuiera les tirs de flèches des Sentinelles.

Cette petite île du golfe du Bengale ne possède pas de port naturel ; elle reste aujourd’hui protégée dans son isolat. Les autorités indiennes ont clairement indiqué qu’elles n’avaient pas l’intention d’intervenir ni d’interférer dans les affaires des Sentinelles… qui demeurent seules, maîtres sur leur île. Maîtres de leur destin.

7 Lames la Mer


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  1. Arthur Conan Doyle y recrute Tonga, l’indigène assassin du « signe des quatre» dans les îles Andaman.
  2. Lire à ce sujet : Naufrages à l’île interdite.
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