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Sakay : sur les traces d’une ville fantôme

14 novembre 2014
7 Lames la Mer
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Séjournant dans la Grande île pour travailler avec des artistes malgaches sur l’opéra « Fridom », Jean-Luc Trulès et Emmanuel Genvrin en ont profité pour sillonner la Sakay, du nom de la rivière qui coule dans la plaine. « Sakay », qui signifie « piment » en Malgache, a inscrit dans l’imaginaire collectif réunionnais des sentiments très contrastés. C’est en tout cas le thème qui inspirera la prochaine création de Jean-Luc Trulès et d’Emmanuel Genvrin qui nous ont ramené un reportage photos et des commentaires.

Devant le pont de la Sakay, le 6 nov 2014, les deux voyageurs, Jean-Luc Trulès et Emmanuel Genvrin.

Aborder le sujet de la Sakay à La Réunion crée souvent un malaise parmi les interlocuteurs. Les avis sont la plupart du temps contrastés, les uns y voyant une expérience exemplaire vécue comme un Eldorado par les Réunionnais acteurs de cette « aventure », les autres décrivant un épisode peu glorieux des relations — sur le mode « dominants-dominés » — entre les Réunionnais et les Malgaches, épisode qui s’est soldé par un échec cuisant.

Séquence douloureuse de l’histoire de Madagascar et de La Réunion, l’expérience de la Sakay, démarrée au début de la décennie 1950, a consacré une forme de colonialisme consistant à envoyer les colonisés Réunionnais — petits blancs des hauts et pauvres pour la plupart — dans la Grande île afin qu’il s’installent à 150 km dans l’Ouest de Tananarive et construisent, au milieu de « nulle part », une vraie ville. Appelée Babetville — du nom de Raphaël Babet — elle comptera jusqu’à 4.000 habitants en 1969 [1]. Ainsi les Réunionnais candidats à cette « immigration » participent-ils à un processus de colonisation des terres malgaches et... des Malgaches.

Paysages de la Sakay, un genre de Sierra mexicaine.

« Programme-pilote » imaginé en 1950 par Raphaël Babet député-maire de Saint-Joseph soutenu par la classe blanche dominante qui avait la main mise sur la majorité des terres réunionnaises, la Sakay a suscité de grands espoirs chez les Réunionnais de condition modeste engagés dans l’aventure. Ne possédant rien à La Réunion, ils allaient pourvoir là-bas exploiter la terre, planter, se lancer dans l’élevage, etc. Durant deux décennies, la Sakay connut un véritable âge d’or diront certains (agriculture, élevage, industries, santé, éducation, etc.). Mais le revers de la médaille est que cet « âge d’or » reposait sur un modèle autarcique « qui constituait un îlot de progrès technologique dans un océan de pauvreté ».

Si le « transfert de compétences » vers la population malgache avait été un des arguments pieux — histoire de se donner bonne conscience — des promoteurs de l’aventure Sakay, transfert il n’y eut point — ou alors dans des proportion dérisoires — et dès le début de la décennie 70 apparut dans la Grande île un slogan légitime et sans ambiguïté : « Rendre la terre aux Malgaches ». Dans la foulée, l’arrivée au pouvoir de Didier Ratsiraka enclenche un processus de nationalisation et sonne le glas de l’expérience Sakay. En 1977, la Sakay a définitivement vécu et les Réunionnais ont plié bagages, les uns rentrant au pays, les autres choisissant l’exil en France... Certains se sont suicidés.

Case type du colon réunionnais, avec sa varangue pour se croire au pays. Il y en avait 250 comme ça.

On pourra toujours mettre dans la balance les apports positifs et les manquements et spoliations engendrés par cette expérience pour tenter d’en retracer les contours, il n’en demeure pas moins que l’aventure se solde par un fiasco. Quarante ans plus tard, les images de la Sakay ramenées par Jean-Luc Trulès et Emmanuel Genvrin témoignent mieux que n’importe quel discours qu’il soit partisan ou anti-Sakay... Un sentiment d’abandon domine les couleurs ocres et turquoises de ce qui ressemble désormais à un village-fantôme.

« Jean-luc et moi avons séjourné à Madagascar une dizaine de jours pour travailler les chœurs (magnifiques) de l’opéra Fridom avec une quinzaine de chanteurs, raconte Emmanuel Genvrin. En fin de séjour, nous avons avons fait une halte par la Sakay... Après l’opéra "Fridom", notre prochaine création sera inspirée de la Sakay. Par ailleurs, j’écris une nouvelle, « Jimmy rock Sakay » pour la revue « Kanyar », nouvelle qui s’avèrera sans doute un roman... »

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Centre de zone « Les Perrières » devenu église. Le territoire était découpé en zones agricoles où l’on se fournissait en semences, provendes, machines agricoles, etc. Avec à sa tête un responsable administratif et technique.

Collège d’Enseignement général de Babetville (du nom du député réunionnais Raphaël Babet). Il y a eu jusqu’à 900 élèves là-dedans, dont un gros tiers de Malgaches. Pour le lycée, on partait au Butor à Saint-Denis.

Maternité de Babetville (état actuel) où il y eut de nombreuses naissances de Sakayens.

Pompe à essence générale.

Hangar d’aviation de Babetville, pour un petit coucou qui survolait les terres. Le président et les cadres vazaha (métropolitains) de la SPAS (société d’exploitation de la Sakay) s’en servaient pour se rendre à Tana. Il y avait un vrai aérodrome pas loin à Andranonahoatra pour les Junkers et Dakotas.

Atelier mécanique de Babetville. Des petits génies réparaient engins agricoles et véhicules de la société, inventant au passage des machines adaptées aux cultures et aux élevages de la colonie.

Superbe 1% artistique du Bumidom (Bureau d’émigration des départements d’outremer) à Babetville. Chose curieuse, le Centre de préformation du Bumidom de La Réunion se trouvait à la Sakay, accueillant une centaine de stagiaires pour 3 ou 6 mois.

Les collégiennes des zones éloignées dormaient ici chez les Sœurs Trinitaires de Valence. Les garçons dormaient ailleurs, bien entendu.

Résidence d’Albert Bros, gaulliste ancien résistant, le patron tout puissant de la Sakay. Il était également directeur du Bumidom.

Église Saint-Joseph-des-Travailleurs à Babetville. On voit beaucoup d’oratoires à la Vierge dans le village, sans doute pour narguer les concurrents luthériens. A l’indépendance, le curé était un gros Argentin qui se déplaçait sur un âne guidé par un enfant.

Ruines de la porcherie, orgueil de la Sakay et dit-on la 2ème du monde à l’époque. Fournissait côtelettes, jambon et saucisson jusqu’à Maurice et La Réunion. Cocasserie administrative, ce sont des Lybiens (musulmans !) qui ont repris et coulé l’affaire.

Au loin, l’usine de conditionnement des produits, ainsi que la grosse machine à provende (nourritures pour bétail).

Jean-Luc Trulès, compositeur des opéras "Maraina", "Chin" et "Fridom" a soif. Bientôt l’opéra "Sakay" !

Le fameux Cercle, où il y avait bal un samedi soir par mois avec un orchestre de séga et de variétés. Un rendez-vous très prisé des colons ; ça devait draguer et picoler pas mal car à côté il y a avait un dortoir à disposition !

Cimetière des Réunionnais. Bien entretenu par l’association des anciens. Plusieurs Sakayens sont revenus et vivent dans le coin. Les Malgaches de la ville regrettent le temps où il y avait du boulot, de l’électricité et de l’eau dans les robinets…

Orpaillage sur la rivière Sakay (qui veut dire "piment"). En fouillant toute une journée, on peut trouver 20 euros de poussière d’or. Attention aux caïmans !

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Notes

[1Source : « L’émigration réunionnaise en France », Albert Weber, L’Harmattan

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