Categories

7 au hasard 4 novembre 2017 : Quand les morts disaient la messe (1) - 28 mars 2017 : Un petit bijou dans des sables émouvants - 15 octobre 2017 : Thomas Sankara : la patrie... et la mort - 10 juillet 2013 : Pareil in vol papangue - 19 février 2016 : Les fourberies de Couapel - 28 août 2014 : Remue-Méninges du Parti de Gauche... avec les Outre-mer - 23 mai : Jean-Hugues Ratenon : un jour particulier pour l’abolition - 16 juin 2015 : Aed Tice : « Comme un coup de couteau dans le dos » - 1er janvier 2015 : 2015 : ASAP ! (As Spoon As Possible...) - 5 juillet 2015 : Abolition de l’esclavage : le grand plongeon -

Accueil > La Réunion > Economie et société > Chronique clandestine d’un mythique « Rideau de Cannes »

Anticolonialisme

Chronique clandestine d’un mythique « Rideau de Cannes »

1er mars 2018
Jean-Claude Legros, Nathalie Valentine Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

« Nous sommes entrés en résistance passive / Nous nous sommes clandestinisés / Cela nous a collé à la peau »... Paris 1959 : un groupe d’étudiants réunionnais s’engage dans la lutte identitaire et anticolonialiste avec pour objectif : faire émerger une conscience réunionnaise. Les débats qu’ils mènent alors hantent toujours — pour la plupart — la société réunionnaise d’aujourd’hui. Voici l’histoire de ces précurseurs du « Rideau de Cannes », « qui ont fouillé défriché cherché rodé », ces « clandestins qui se sont taché les mains à l’encre des ronéos ».
Où donc est le soleil ? Derrière « Le Rideau de Cannes »...

Paris, 1962. Photo : Don O’Brien.

L’heure était à la répression


Les années 1960 sont ensanglantées par de nombreux attentats perpétrés principalement à Paris par l’OAS [Organisation de l’armée secrète] [1].

Michel Debré est premier ministre de la France [8 Janvier 1959/14 Avril 1962].

L’heure est à la répression et à la violence, particulièrement dans les ex-colonies [La Martinique, La Réunion, La Guadeloupe, La Guyane], départements d’outremer depuis alors 13 ans [19 mars 1946] tandis que les mesures sociales tardent à venir.

1959 : création du Parti communiste réunionnais.

15 octobre 1960 : l’« ordonnance scélérate » condamne à l’exil


Les 17 et 18 mai 1959, Paul Vergès fonde le Parti communiste réunionnais [PCR] à l’occasion d’un congrès qui se tient au Port. Pour la circonstance, Léon Feix, membre du bureau politique du Parti communiste français, a fait le déplacement jusqu’à La Réunion. Mais le préfet de La Réunion, Jean Perreau-Pradier, institutionnalise la pratique de la fraude électorale massive pour barrer la route au tout nouveau PCR de Paul Vergès...

Le 15 octobre 1960, le Journal officiel publie une 
ordonnance — connue sous les termes de « ordonnance Debré » ou « ordonnance scélérate » —, dont le funeste souvenir est encore ancré dans bien des mémoires.

Ainsi par cette ordonnance, l’Etat français livre-t-il à l’arbitraire du Préfet le sort des fonctionnaires des départements d’outremer. Les premiers « visés » par l’ordonnance se trouvent être des activistes, des militants anticolonialistes, des autonomistes ou des indépendantistes, en majorité communistes ; tous ceux dont les prises de positions ou les actions dérangent le pouvoir en place. Certains d’entre eux sont donc mutés/exilés — ou interdits de retour à La Réunion pour ceux qui séjournaient en France — sans autre forme de procès [2].

Le 5 septembre 1961, les victimes de l’« ordonnance Debré » se retrouvent à l’aéroport de Gillot ; destination : l’exil en France. Le 6 septembre 1961, arrivée à l’aéroport d’Orly : les exilés sont accueillis par des Réunionnais progressistes et solidaires de la région parisienne (dont Jean-Claude Legros).


« La tête ancienne et oubliée de l’esclave »


C’est dans ce contexte de répression et de combat politique et syndical que la mythique revue « Le Rideau de Cannes », organe de l’Union Générale des Etudiants Créoles de la Réunion [UGECR], fait son apparition à Paris. Quatre numéros furent publiés :

  • n°1 : février 1961 [3],
  • n°2 : janvier 1962 [4],
  • n°3 : « hors série », spécial vacances, septembre 1962 [5],
  • n°4 : mai/juin/juillet 1963 [6].

En exergue de la première page du premier numéro, un avertissement aux lecteurs donne le ton : « Rassurez-vous braves gens, ceci n’est pas un appel à la révolte [7], c’est simplement un rideau de cannes qui se soulève »... Et qu’est-ce qui apparaît derrière ? « La tête ancienne et oubliée de l’esclave ».

Un demi-siècle plus tard, le fondateur de la revue, Jean-Claude Legros, réfute d’un petit rire le terme de « révolutionnaire » et préfère qualifier la démarche d’« engagement pour une conscience réunionnaise ».


« Nous nous sommes clandestinisés »


Les protagonistes du « Rideau de cannes » étaient des pionniers, des défricheurs. Ils ont effectivement contribué à débroussailler les sentiers marrons de la résistance et à éveiller/cristalliser la conscience réunionnaise : « Nous avons pris des chemins de traverse / Nous avons coupé par les sentiers / Les pistes n’étaient pas balisées ».

Leurs actions et leurs travaux, menés sans grands moyens techniques et financiers mais avec un souffle puissant, bousculaient les rouages d’une société réunionnaise toujours engluée dans des schémas économiques, culturels et sociaux hérités de l’esclavage, de l’engagisme, du colonialisme : « Nous avons dit inventé imaginé créé / Nous avons écrit (...) / Nous sommes entrés en résistance passive / Nous nous sommes clandestinisés / Cela nous a collé à la peau (...) / Des clandestins qui se sont taché les mains à l’encre des ronéos » [8].

Désormais reconnus comme « les novateurs qui ont tracé la voie de la promotion de la langue créole et de la littérature réunionnaise » [9], que sont-ils devenus ?

Paris 1959. Tournage du film de Jean-Luc Godard, "A bout de souffle, avec Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo.

Les « passeurs de la mémoire à venir »


Que sont-ils devenus... Mais d’abord qui étaient-ils ? « Le Rideau de cannes » fut le fruit d’une rencontre, celle d’un groupe d’étudiants réunionnais à Paris dans les années 1959-1960 [10] dont les principaux protagonistes étaient : [par ordre alphabétique] Valmyr Jeannette / Bernadette Lakermance / Françoise Lambert / Jean-Claude Legros / Philippe Legros / Georges-Marie Lépinay / Jacques Lucas / Jean-Claude Nurbel / Louis Payet / Carlo Rivière / Marie-Claude Thazard / Roger Théodora / Léon Vienne...

Ils étaient les « passeurs de la mémoire à venir (...) Des oiseaux aux ailes brûlées / Des aveugles aux doigts rongés / Des témoins de l’indicible / Des conteurs d’inachevé / Des raconteurs d’inaccompli » [11] !

Ce cercle de jeunes Réunionnais — sortes de « pré-soixante-huitards » inspirés par l’esprit de « Harlem Renaissance » [New York 1920/1930] — évolue dans le Paris des années 1960, entre exubérance et politisation, quêtes et revendications, petits boulots et fins de mois difficiles, caris improvisés et soirées étudiantes, Gitanes et Gauloises, Quartier Latin et Saint-Germain, débats et réunions politiques/syndicales, activisme et nostalgie du pays ; caves à jazz enfumées, cinéma, Olympia, Bobino et surtout le mythique « Café du Départ », boulevard Saint-Michel, à l’angle de la rue Gay-Lussac, qui devient leur quartier général.

Boulevard Saint-Michel, le café "Le départ" servait de quartier général à l’équipe du "Rideau de Cannes". Par la suite, ce café a été rebaptisé "Le cercle". Photo Google.

Soutenir le droit à « l’autodétermination du peuple algérien »


« Le nom du « Rideau de cannes » fut choisi par référence au « rideau de fer » des pays d’Europe de l’est, explique Jean-Claude Legros. Il symbolisait le rideau qui masquait la réalité économique, sociale et culturelle de La Réunion : monoculture de la canne à sucre, pensée unidimentionnelle...

... En 1960, nous sommes en pleine guerre d’Algérie. Les syndicats étudiants — Union Nationale des Etudiants de France [12], associations d’étudiants de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane, associations d’étudiants du Maghreb [13], Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France [14] — soutiennent le droit à « l’autodétermination du peuple algérien ». La seule association de l’outremer français à ne pas se prononcer sur le sujet est l’Association Générale des Etudiants Réunionnais en France [15] qui se définit comme apolitique ».

1959/1962 : le cocktail jazz/cinéma !

Le soir même était créée l’UGECR


C’est pour cette raison qu’une scission s’opère au sein des étudiants réunionnais : les progressistes présentent, lors de l’assemblée générale de l’AGERF [29 octobre 1960], une liste concurrente à celle du bureau sortant. Conduite par Jean-Claude Legros, cette liste des partisans d’une politisation du mouvement recueille 25 voix contre 30 à la liste Luderx Ramassamy.

Ce résultat prévisible, même s’il allait bien au-delà de ce qui était attendu, fut la base sur laquelle s’appuyèrent les votants de la liste Legros pour se retirer de l’assemblée générale et par là-même de l’association. La scission était consommée.

Le soir même était créée l’Union Générale des Etudiants Créoles de la Réunion [UGECR]. Jean-Claude Legros étant mineur en 1960 [la majorité était encore à 21 ans], le premier président de l’association fut Valmyr Jeannette. Jean-Claude Legros fut élu président de l’UGECR lors de l’assemblée générale du 28 octobre 1961.

La question algérienne sera au cœur de la scission entre les étudiants réunionnais à Paris.
"L’Humanité", 9 février 1962.

« Droit des réunionnais de gérer leurs propres affaires »


La scission au sein de l’association des étudiants réunionnais à Paris s’est donc cristallisée autour de la question algérienne. Dès sa première assemblée générale [19 novembre 1960], la nouvelle association UGECR définit sa vision politique de l’avenir de La Réunion, à savoir « l’autonomie interne » du territoire au sein de la République Française [16] et adopte des positions radicales malgré le climat de répression.

Ainsi le premier numéro du « Rideau de cannes » publie-t-il deux motions politiques de cette assemblée générale :

  • « Lettre ouverte au Préfet de La Réunion » dénonçant le « bourrage des urnes » lors des élections du 6 novembre 1960 à Saint-Denis [copies au Président du Conseil Général, au Ministre des Départements d’outremer et au Président de la République],
  • « Appel aux Réunionnais » pour : le renvoi des gendarmes et CRS, la suppression du poste préfectoral et le « droit des réunionnais de gérer leurs propres affaires ».
Couverture au 1er n° du "Rideau de Cannes".

Statut départemental et réalité coloniale


Lors de l’assemblée générale du 28 octobre 1961, trois motions sont votées confirmant un peu plus la dimension politique des débats et le caractère avant-gardiste — et audacieux pour l’époque — des prises de position : statut, ordonnance, émigration sont l’objet de condamnations exprimées sans détour...

  • politique : « le statut départemental n’a pas supprimé la réalité coloniale. (...) Seule l’autonomie permettra un essor dans tous les domaines, en donnant aux Créoles les moyens de résoudre eux-mêmes les problèmes propres à leur pays »,
  • dénonciation du caractère dictatorial de l’ordonnance [15 octobre 1960] du gouvernement français colonialiste (...) : « les fonctionnaires de l’Etat et des établissements publics de l’Etat en service dans les Départements d’outremer, dont le comportement est de nature à troubler l’ordre public, peuvent être, sur la proposition du préfet et sans autre formalité, rappelés d’office en métropole » [17],
  • condamnation de la politique du gouvernement français qui n’envisage « pour seule solution au problème réunionnais que celle de faire émigrer chaque année en France plusieurs milliers de jeunes compatriotes destinés à aider dans les familles françaises », c’est-à-dire à y servir de domestiques.

La dimension militante est clairement assumée !

Quelques uns des sujets abordés dans "Le Rideau de Cannes" (1961/1963).

Le fil rouge : la lutte anticolonialiste


Les articles publiés dans « Le Rideau de Cannes » [1961/1963] s’articulent autour de 7 thèmes majeurs [18] :

  • Revendications corporatives [19],
  • Prises de position politique [20],
  • Analyses économiques [21],
  • Quête identitaire [22],
  • Valorisation de la littérature réunionnaise [de langue créole et de langue française] et création poétique [23],
  • Recherches linguistiques sur le créole réunionnais [24],
  • Recherches sur l’histoire de La Réunion [25],
  • Retour aux sources de la musique réunionnaise [26].

A travers ces différents thèmes, la force du souffle qui anime les membres de l’UGECR/« Rideau de Cannes » est la lutte anticolonialiste. Dès le départ les étudiants de l’UGECR ont tenu à inscrire leur ligne politique dans le cadre plus général de cette lutte anticolonialiste au plan mondial.


Un mot d’ordre : solidarité


C’est ainsi qu’ils ont participé le 30 décembre 1960 au XIIème Congrès de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France [FEANF]. L’intervention, reproduite dans le 1er n° du « Rideau de Cannes », affirme la solidarité des étudiants réunionnais avec les peuples d’Afrique noire, du Maghreb et de Madagascar, ainsi qu’avec les peuples d’Asie, d’Amérique Latine, de Cuba, de Guadeloupe, de Martinique et de Guyane.

En avril 1962 à Reims, pour la première fois les associations d’étudiants de Guadeloupe, Martinique, Guyane et de La Réunion prennent la parole, en tant que telles, au 51ème Congrès de l’Union Nationale des Etudiants de France [UNEF].

A l’été 1962, deux représentants de l’Organisation Démocratique de la Jeunesse Réunionnaise [ODJR] et trois représentants de l’UGECR participent au 8ème Festival Mondial de la Jeunesse Démocratique [FMJD] à Helsinki [Finlande].


Hommage au penseur et écrivain martiniquais Aimé Césaire


Dans son numéro « hors série, spécial vacances » [27] [septembre 1962], « Le Rideau de Cannes » rend hommage au penseur et écrivain martiniquais Aimé Césaire, député-maire de Fort-de-France, auteur du « Discours sur le colonialisme » [28] : « un livre ardent et implacable qui, en 7 ans, n’a rien perdu de sa douloureuse actualité ».

Très vite l’ancienne association AGERF s’est désagrégée. Certains de ses membres ont ainsi rejoint l’UGECR parmi lesquels Elie Hoareau, Claude Lorion, Roland Malet. Une délégation composée de Françoise Lambert, Jean-Claude Legros et Léon Vienne, dépêchée dans les académies d’Aix-Marseille et de Montpellier, confirma un certain nombre d’adhésions, dont Christian Dambreville, Jean-Louis Orrico, Alexis Pota, Pierre Vidot.

1978. Paris. 7 rue du Dragon. Pierrot Vidot et Jean Albany pilent sur "Commandeur". Photo : collection Pierrot Vidot.

Dénonciation de la fraude électorale à La Réunion


Dans le cadre d’une « Tribune libre » [n°1, février 1961], sous le titre « Crise au sein du mouvement syndical étudiant réunionnais », Claude Lorion, ancien président de l’AGERF, écrit : « Il est absolument vital que l’association des étudiants réunionnais sorte de son silence ».

Claude Lorion propose une plate-forme minimale [29] :

  • prise de position sur le problème algérien : recherche d’une paix négociée avec le Front de libération Nationale [FLN], rejoignant en cela la position de l’UNEF,
  • dénonciation de la fraude électorale à La Réunion,
  • créolisation des cadres.
Dans "Le Rideau de Cannes".

Les « aspirations du peuple réunionnais »


En ce qui concerne le statut politique de La Réunion, Claude Lorion émet des réserves, estimant « prématurée » la revendication de « l’autonomie interne ».

Dans le n°2 du « Rideau de Cannes » [janvier 1962], une tribune libre est également offerte à Roland Malet, ancien président de la section parisienne de L’AGERF, qui a rejoint les rangs de l’UGECR.

Roland Malet y fait valoir deux points essentiels :

  • la fermeture des responsables de l’AGERF « aux aspirations du peuple réunionnais »,
  • la contradiction entre le bureau et les membres de l’association.


« Génération balayée par les coups-de-vent de l’histoire »


Que sont devenus les rédacteurs du « Rideau de Cannes » ? « Balayés par les coups-de-vent de l’histoire », ils sont pour le plupart rentrés à La Réunion. On les retrouve dans l’équipe rédactionnelle de la revue « Perspectives et réalités réunionnaises » éditée à La Réunion vers la fin des années soixante, aux côtés notamment d’Axel Gauvin, Georges Gauvin et Daniel Lallemand [30].

Ils sont devenus médecin, enseignant, militant, infirmière, secrétaire général de mairie, secrétaire général de chambre consulaire, secrétaire général de syndicat, journaliste de télévision, directeur de société d’assurance, journaliste de la presse écrite, député-maire, écrivain, etc.

« Nous sommes de la génération perdue dispersée balayée / Par les coups-de-vent de l’histoire ».

Jean-Claude Legros et Nathalie Valentine Legros

Dans un texte de 2011 intitulé « Pechblende », dédié « A ceux du Rideau de cannes », Jean-Claude Legros avait déjà évoqué l’aventure culturelle et politique de la génération pré-soixante-huitarde des étudiants créoles de La Réunion.

Pechblende

le royaume était déchu
nous l’avions su très tard
nous nous sommes crus en dehors du livre des comptes
les anciens derrière les rideaux de cannes
sur la roche brûlante des plantations
n’étaient-ils pas de ces témoins qui se sont fait égorger ?
(Alain Lorraine)

A ceux du Rideau de cannes

Nous sommes de la génération des enfants perdus
Nous avons fouillé la terre à la recherche de la pechblende enfouie
Dans les mines d’argent du pays de bohème
Nous l’avons prise à pleines mains
Comme des bohémiens
Nous sommes de la génération des bohémiens perdus
Des anonymes
Des clandestins qui se sont taché les mains à l’encre des ronéos
De ceux qui ont fouillé défriché cherché rodé
Qui ont ouvert des chemins dans la luxuriance des déserts
Qui ont écrit
Avec leurs pauvres petites plumes de moineaux
En secret en cachette
En missouque
De ceux qui se sont faits les passeurs
De la mémoire à venir
De ceux qui ont inventé le passé
Dans l’ère glaciaire des bibliothèques
Nous sommes de la génération irradiée
Vitrifiée
Pétrifiée
Qui a regardé le soleil en face
Droit dans les yeux
Nous nous sommes aventurés dans la lumière noire du plein jour
Nous avons pris les décibels à fond dans les enclumes de la nuit
Et les volts à pleine charge au bout des doigts

Nous avons pris des chemins de traverse
Nous avons coupé par les sentiers
Les pistes n’étaient pas balisées
Nous nous sommes perdus dans le brouillard des altitudes incommensurables
Dans la neige brûlante des sommets
Nous avons défriché les savanes du non-dit

Nous avons pris la pechblende à pleines mains
Elle nous a façonnés
Elle a fait de nous ce que nous sommes
Des oiseaux aux ailes brûlées
Des aveugles aux doigts rongés
Des témoins de l’indicible
Des conteurs d’inachevé
Des raconteurs d’inaccompli

Nous sommes transparents
Translucides
Nous sommes l’opacité négative
C’est-à-dire la clarté
Nous avons dit inventé imaginé créé
Nous avons écrit
Nous nous sommes dissous dans le droit commun des mortels
Nous sommes entrés en résistance passive
Nous nous sommes clandestinisés
Cela nous a collé à la peau
Nous marchons avec nos radars de recul derrière la tête
Nous rasons les murs
Nous changeons de trottoir
Nous traversons hors des clous
Nous ne savons plus qui nous sommes
Nous sommes les sosies de nous-mêmes

Nous avons pris la pechblende à pleines mains
Nous sommes de la génération perdue dispersée balayée
Par les coups-de-vent de l’histoire

Jean-Claude Legros
[La Possession, 2011]

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
Twitter, Google+.

Notes

[1Organisation politico-militaire clandestine française, créée le 11 février 1961 pour la défense de la présence française en Algérie par tous les moyens, y compris le terrorisme à grande échelle.

[2Concernant La Réunion, les principales victimes de l’« ordonnance scélérate » sont : Nelly et Gervais Barret / Jean-Baptiste Ponama / Roland Robert / Max Rivière / Bernard Ganzarski / Pierre Rossolin / Jean Le Toullec / Georges Thiébaut / Joseph Quasimodo / Clélie et Boris Gamaleya / Yvon Poudroux / Iris et Daniel Lallemand / Roger Ueberschlag / Marcel Le Guen.

[3

"Cannes à sucre", Diego Rivera, 1931.

Sommaire du « Rideau de Cannes » n°1 : Le rideau de cannes / Pourquoi la scission / Revendications corporatives / Autonomie interne / Avez-vous lu Parny ? / Créole ou Zoreil / Aux Créoles musulmans / Une structure agraire féodale / Une parole et un fait / Balance commerciale / A propos d’un discours contre le créole / Intervention de l’UGECR au 12ème congrès de la FEANF / Résolution de politique générale de la FEANF / Motion des étudiants martiniquais / Nouvelles possibilités d’études / Bois pays [poème] / Tribune libre / Révolution économique de De-Fos-du-Rau / A propos de classes supprimées / Sucre de cannes, sucre de betteraves et perspectives économiques / Motion sur la fraude du 6 novembre 1960 à Saint-Denis / Appel de l’UGECR aux Réunionnais.

[4Sommaire du « Rideau de Cannes » n°2 : Une année de travail / Revendications corporatives 1961-1962 / Le scandale des bourses / De l’AGERF à l’UGECR, une question de conscience / Ordonnance et colonialisme / Instruction civique ou mensonge conscient ? / Interview de deux Réunionnais travaillant dans les P&T à Paris / Le couvre-feu / Le contingentement des sucres / Petites réflexions sur notre langue créole / Un peu de créole [essai de transcription] / Avez-vous lu Parny ? / Comment se porte le sport réunionnais et où va-t-il ? / En deux mots / A propos de la pêche / Communiqué sur les expulsions de fonctionnaires réunionnais / Motion de politique générale 1961-1962 / Motion sur l’émigration réunionnaise en France.

[5

Coup de bélier contre l’autonomie : ou l’aventure de Michel Debré... (1967, affiche pour les élections législatives).

Sommaire du « Rideau de Cannes » n°3 : Editorial / L’action des étudiants réunionnais [année 1962/1er trimestre 1963] / Motion de politique générale 1962/1963 / Le mailaise étudiant : problèmes matériels et psychologiques de l’étudiant réunionnais en France / La répression contre les étudiants / La monoproduction et la diversification des cultures / A propos de rhum et de whisky / Coup de bélier contre l’autonomie : ou l’aventure de Michel Debré / Notes et réflexions sur notre parler créole : un article de Rémy Nativel / « In sor », poème de Roger Théodora / « Les lèvres à goût de sang », poème de Jean-Claude Legros / Deux siècles d’esclavage : histoire des esclaves et du marronnage à La Réunion / Motion de l’UGECR sur les élections du 5 mai / Résolution de l’UIE [Union internationale des étudiants].

[6Sommaire du « Rideau de Cannes » n°4 : Etudiant réunionnais, défends-toi / Les étudiants revendiquent / Les étudiants français face aux problèmes d’outremer / La suppression arbitraire des bourses de vacances vue par la presse réunionnaise / La grande bataille / Bobre, bobre, instrument de musique créole / Aux sources de notres folklore / Discours sur le colonialisme / Pour une départementalisation totale, intégrale et absolue / La Réunion ou le pays qui n’existe pas / La réalité réunionnaise / La refonte du statut des DOM / Contributions à l’étude de notre langue créole réunionnaise / Dan nout pays [poème].

[7Jacques Prévert.

[8Extraits du poème « Pechblende », Jean-Claude Legros, 2011.

[9« La Littérature réunionnaise d’expression créole », Alain Armand et Gérard Chopinet, L’Harmattan, (1984).

[10

Aéroport de Gillot, années 1960.

En 1960, La Réunion compte 300.000 habitants et ne dispose d’aucune structure universitaire. Les Réunionnais vont donc faire leurs études à Paris, à Aix-Marseille, à Montpellier ou à Bordeaux.

[11Extraits du poème « Pechblende », Jean-Claude Legros, 2011.

[12UNEF.

[13Maroc, Algérie, Tunisie.

[14FEANF.

[15AGERF.

[16En 1959, en créant le PCR, Paul Vergès avait déjà lancé le mot d’ordre de « l’autonomie démocratique et populaire ».

[179 fonctionnaires guadeloupéens, 3 fonctionnaires martiniquais, 8 fonctionnaires réunionnais et 1 fonctionnaire métropolitain en service à La Réunion sont ainsi expulsés. Pour La Réunion, il s’agit de Roland Robert, Max Rivière, Jean Le Toullec, Jean-Baptiste Ponama, Pierre Rossolin, Nelly et Gervais Barret, Boris Gamaleya et Bernard Ganzarski.

[18A noter que la plupart des articles ne sont pas signés parce qu’ils sont le fruit de travaux collectifs, mais aussi dans un souci d’anonymat.

[19

Oeuvre de Jose Manuel Abraham.

Le 1er n° du « Rideau de Cannes » [février 1961] fait état de huit revendications spécifiques :

  • augmentation du nombre de bourses départementales « sans discriminations sociales, raciales ou politiques »,
  • augmentation du montant de la bourse à hauteur de 40.000 fr [le budget-type s’élevant à 43.000 fr / Anciens francs « métro »],
  • création d’un pavillon commun à la Cité Universitaire de Paris pour les étudiants des quatre DOM,
  • création d’un foyer à Paris,
  • financement d’un billet d’avion pour un retour à La Réunion tous les 2 ans [possibilité dont bénéficient les étudiants de Madagascar et des nouveaux pays indépendants d’Afrique],
  • création à La Réunion d’un second lycée et de nouvelles écoles techniques,
  • aménagement particulier du régimes des sursis [service militaire],
  • droit pour les étudiants réunionnais de faire leur service militaire à La Réunion.

Le n°2 [janvier 1962], tout en faisant valoir que l’action des étudiants réunionnais a fait passer le montant de la bourse départementale de 30.000 fr à 40.000 fr [ce qui constituait la revendication de base en 1961] demande que ce montant soit réévalué à hauteur de 45.000 fr. A cela s’ajoutent trois revendications nouvelles : attribution au départ de La Réunion d’une prime d’installation / remboursement des frais de scolarité / remboursement de la cotisation à la Sécurité Sociale pour les titulaires d’une bourse ou d’un « prêt d’honneur » départementaux [ce remboursement n’étant accordé qu’aux titulaires d’une bourse « nationale »].

Le n°3 [septembre 1962] s’intéresse particulièrement aux bourses. Il demande notamment : augmentation du montant des bourses pour les étudiants du Troisième Cycle / maintien du bénéfice de la bourse en cas de premier échec à l’examen de fin d’année / en cas de deux échecs successifs, étude au cas par cas en vue de l’octroi d’un « prêt d’honneur » / envoi régulier des chèques dans le mois précédant leur date d’échéance.

Enfin le n°4 [mai/juin.juillet 1963] consacre, sous le titre « Le malaise étudiant », un long article sur les « problèmes matériels et psychologiques de l’étudiant réunionnais en France » : logement, couples étudiants, isolement, déracinement, etc.

Au-delà de la défense des intérêts propres aux étudiants réunionnais, l’UGECR s’est également penchée sur les problèmes rencontrés par les travailleurs réunionnais en France. Une rencontre a ainsi été organisée avec deux Réunionnais travaillant dans les « P&T » à Paris, donnant lieu à la publication, dans le n°2 du « Rideau de Cannes », de l’entretien retranscrit en français.

[20

17 octobre 1961 : des manifestants algériens subissent la répression policière. Nombre d’entre eux trouvent la mort, notamment noyés dans la Seine.

La question algérienne a été au cœur du processus de politisation d’une partie des étudiants réunionnais regroupés dans la nouvelle association UGECR. Quant à l’avenir de La Réunion, « Le Rideau de Cannes » prône « l’autonomie interne » du territoire au sein de la République Française, dénonce le fait que « le statut départemental n’a pas supprimé la réalité coloniale ». Le caractère dictatorial de l’ordonnance du 15 octobre 1960 est aussi l’objet de prises de position claires. Quant à la politique de « l’émigration réunionnaise en France », elle est fermement condamnée au nom des milliers de jeunes compatriotes exilés pour servir de domestiques dans les familles françaises.

Mars 1963 : l’UGECR participe, avec les expulsés réunionnais en France, à une réunion d’information organisée par la « Ligue des droits de l’homme », le « Secours populaire français », l’« Association internationale des juristes démocrates », la revue catholique « Esprit » et avec le soutien du philosophe Jean-Paul Sartre.

[21Le mot d’ordre d’« autonomie interne » se devait de s’appuyer sur des analyses économiques documentées. Ce qui fut fait dès le 1er n° du « Rideau de Cannes » dans un article précisément intitulé « Autonomie interne » et dressant le tableau de l’industrie sucrière à la fin des années 1950 :

  • les trois sociétés qui dominent la production : les « Sucreries de Bourbon » du groupe Hugot, les Etablissements Bénard et les Sucreries d’Outre-Mer,
  • les rapports entre planteurs et usiniers,
  • l’assimilation entre sucre de betterave et sucre de canne,
  • le contingent garanti.
Cuba. Ernesto Che Guevara coupant la canne à sucre. Image illustrant un billet de 3 pesos.

Au plan des solutions, prenant modèle sur la toute nouvelle expérience cubaine de Fidel Castro, les auteurs préconisent :

  • la « nationalisation » des usines et des grands domaines,
  • la fixation du prix du sucre et de la canne par l’assemblée locale élue au suffrage universel
  • l’introduction de la culture du riz,
  • le développement de la culture du maïs et des cultures fruitières,
  • le développement de l’élevage sur les « hauts plateaux » et de la pêche,
  • le développement des conserveries,
  • la création d’industries chimiques.

Deux autres articles viennent compléter cet état des lieux : une analyse de la « structure agraire féodale » de La Réunion [chiffres tirés des « statistiques d’outremer » publiées par l’INSEE dans le supplément au n°20 de 1960], débouchant sur la nécessité d’une véritable « révolution agraire », ainsi qu’une étude sur la balance commerciale de La Réunion réalisée à partir de l’« Annuaire Statistique de La Réunion » portant sur la période 1952/1955.

Le n°2 du « Rideau de Cannes » [janvier 1962], dans un article intitulé « Le contingentement des sucres », établit un parallèle entre sucre cubain/betterave américaine [d’avant la révolution] d’une part et sucre réunionnais/betterave française d’autre part. Il en ressort qu’à l’instar de l’ancien rapport Cuba/USA, le sucre réunionnais est acheté par la France au-dessus du cours mondial pour éviter l’effondrement de la betterave française. En contrepartie, la Réunion achète la plupart des produits dont elle a besoin en France au prix fort. La solution préconisée est de conclure des accords avec les autres pays, ce qui ne peut se faire que dans le cadre d’un pouvoir autonome réunionnais.

Enfin dans le n°4 [mai/juin/juillet 1963], s’inspirant des travaux de Charles Robequain [« Madagascar et les bases dispersées de l’Union Française », 1958] et de Fernand Hue [Réunion/Madagascar, 1892], les auteurs s’attachent à démontrer que la monoproduction de la canne à sucre n’est pas une fatalité et que La Réunion doit s’orienter vers la diversification des cultures, essentiellement celles qui constituent la base de l’alimentation réunionnaise [riz, maïs, féculents…] en lieu et place des cultures de fleurs et de thé qui leur sont actuellement proposées. L’autonomie politique permettra d’imposer ce programme économique.

[22

"Le Rideau de Cannes", pionnier, et autres revues culturelles réunionnaises.

La quête identitaire a sans doute été le ferment qui a déclenché la rupture de 1960. Deux articles du n°1 lui sont consacrés. Le premier, « Créole ou zoreil ? », réagit aux thèses assimilationnistes exprimées par Jean de Fos du Rau, professeur au lycée Leconte de Lisle à Saint-Denis, dans son livre « L’île de la Réunion, étude de géographie humaine » [Thèse de doctorat, Bordeaux, 1960] : « Que seraient tous ces métis et ces noirs, descendants de pères déracinés de leurs tribus il y a deux ou trois siècles, élevés depuis des générations, et sans aucun contact avec l’Afrique ou l’Inde, dans la langue et les modes de pensée françaises, sinon des Français ? »

En l’occurrence la position des étudiants de l’UGECR est clairement affichée : « Tout “créole” en France s’aperçoit au fil des années qu’il est un étranger dans ce pays : sa patrie, son pays, c’est La Réunion ».

Le 2ème article a également été rédigé par réaction à une prise de position particulière : il s’agit du discours prononcé le 6 juillet 1960, lors de la distribution des prix du lycée Juliette Dodu à Saint-Denis, par Hippolyte Foucque, ancien vice-recteur de La Réunion. M. Foucque, lui-même réunionnais, trouve dans la départementalisation de 1946 une amélioration du sort des créoles, mais il lui reproche de favoriser la recrudescence de ce qu’il appelle le « patois créole ». Il s’appuie pour cela sur une récente étude publiée par le Service de santé scolaire et universitaire de La Réunion où il serait dit que « l’une des causes principales du retard scolaire général dont souffrent nos jeunes est précisément cet usage du patois qui entraîne de graves incorrections dans la rédaction, une faiblesse marquée en français et donc le redoublement si fréquent des classes ».

"Compassion d’un enfant pour l’esclave", D. Kuzmanovic.

M. Foucque va même jusqu’à affirmer que le créole est « une simplification outrée et une déformation du français opérées par la paresse et la barbarie des esclaves ». Les étudiants de l’UGECR ont tenu à élever « une protestation indignée contre la monstrueuse barbarie intellectuelle » de l’ancien vice-recteur. Cet article fondateur marque ainsi une étape : l’affirmation du créole réunionnais comme langue à part entière.

Toujours dans le n°1, un appel est lancé par un jeune musulman de La Réunion « aux créoles musulmans » pour qu’ils adhèrent à l’UGECR : « Un musulman né à La Réunion est un créole. (...) Nous parlons tous couramment la même langue que les Réunionnais, c’est-à-dire le créole. (...) Nous devons participer à toutes les manifestations utiles pour le développement de La Réunion. (...) Nous devons considérer les créoles comme nos frères. (...) Nous ne pouvons pas nous séparer d’eux, ils ne peuvent pas se séparer de nous ».

[23C’est sans aucun doute dans le domaine culturel, littéraire et linguistique que « Le Rideau de Cannes » a le plus marqué son époque. Corollaire de la quête identitaire, la mise en valeur de la littérature réunionnaise, qu’elle soit d’expression française ou créole, a été une constante dans l’histoire du « Rideau de Cannes ». Ainsi sous la rubrique « Avez-vous lu Parny ? », le n°1 invite à la découverte de deux « Chansons madécasses » du poète Evariste de Parny :
• chanson V : « Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage »
• chanson VI : « Jeune prisonnière, quel est ton nom ? »

La page de couverture du n°2 porte en exergue un quatrain d’Auguste Lacaussade dédié au marron Anchain :

Il préférait la lutte incertaine et sauvage
A des jours plus cléments passés dans l’esclavage
Et debout sur ces monts qu’il avait pour témoins
Souvent il s’écriait : “Je suis libre du moins !”

Boris Gamaleya, 2010.

Dans ce même numéro, Boris Gamaleya poursuit l’invitation à la découverte de Parny par la publication d’une lettre que Parny a adressée en janvier 1775 à son ami le poète Antoine Bertin, dans laquelle il retrace l’histoire de la colonie, depuis « l’âge d’or » de ses débuts jusqu’au « siècle d’airain » de l’esclavage et du marronnage.

Parny y raconte la mort d’un esclave arraché de sa patrie depuis sept mois : « il se laissait mourir de faim. Comme il était sur le point d’expirer, et très éloigné de la paroisse, on me pria de lui conférer le baptême. Il me regarda en souriant et me demanda pourquoi je lui jetais de l’eau sur la tête : je lui expliquai de mon mieux la chose, mais il se retourna de l’autre côté, disant en mauvais français : “après la mort tout est fini, du moins pour nous autres Nègres : je ne veux point d’une autre vie, car peut-être y serai-je encore votre esclave” ».

Jean Albany.

Dans le n°3 de la revue, un double clin d’oeil est adressé au poète Jean Albany dont le recueil « Zamal », publié en 1951, est tenu comme l’oeuvre fondatrice de la poésie réunionnaise contemporaine : en exergue sur la page de couverture un extrait de « Zamal » :

Où donc est le soleil ?
Il est là-bas criblant le ciel

Un 2ème extrait en pages intérieures [illustré par des dessins de « bobre, cascavelle, tam-tam et caïambe »]

Bobre, bobre, instrument de musique créole

Au plan de la création poétique, c’est dans « Le Rideau de Cannes » des années 1960 que l’on peut trouver les prémices de la révolution culturelle qui fleurira à La Réunion dans les années 1970/1980. La revue des étudiants réunionnais a ainsi ouvert ses colonnes à Roger Théodora dans le n°4 : « In sor » [Paris, mars 1963] et à Jean-Claude Legros : « Le rideau de cannes » et « Bois pays » [n°1], « Cou d’congn » [n°2], « Dans nout pays » [n°3] et « Les lèvres à goût de sang » [n°4].

A noter que cette veine de création poétique a vu son prolongement quelques années plus tard dans la revue « Réalités et perspectives réunionnaises » éditée à la Réunion à la fin des années soixante, notamment dans le supplément au n° de septembre 1969 sous le titre « Poèmes 1 ». On y trouve :

  • Roger Théodora : « In sor »
  • Géralph : « Mélopée »
  • A. Vavet [Axel Gauvin] : « Maman ou ça papa y lé ? » / « A François Coupou mort assassiné » / « Mon peau lé noir » / « A Eliard Laude mort assassiné à 17 ans »
  • Marcel Salaze / Simandef [Jean-Claude Legros ] : « Cout’ con’y » / « Bois pays » / « Les lèvres à goût de sang » / « Dann nout pays » / « Ousa ti sava mon fra »
  • Izabel [Françoise Lambert] : « Dizèr onzèr » / « Bann zétidian »
  • Boris Gamaleya : « Vali pour une reine morte » [extrait du recueil à paraître].
1969 : La revue "Réalités et perspectives réunionnaises" publie un extrait du "recueil à paraître" — qui sera édité en 1973 — de "Vali pour une reine morte", de Boris Gamaleya.

[24La recherche linguistique sur la langue créole réunionnaise aura été l’un des axes privilégiés de la revue du « Rideau de Cannes ». Au pamphlet « A propos d’un discours contre le créole » du n°1 succèdera dans le n°2 un article documenté : « Petites réflexions sur notre langue créole », qui s’attache à analyser un certain nombre de mécanismes propres au créole réunionnais.

De l’origine du « mi » :
- Mi, ti, li, ni sont les contractions euphoniques de moin-i, toé-i, li-i et nou-i.

  • Première conclusion : le « i » est la marque du présent de l’indicatif.
  • Deuxième conclusion : « té i » est la marque la plus répandue de l’imparfait de l’indicatif.
Inspiré d’une œuvre de Tristan Savatier.

L’infinitif [principalement pour les verbes réunionnais provenant de verbes français du premier groupe en -er] :

  • Règle n°1 : lorsque ces verbes sont suivis d’un complément, l’infinitif est incomplet : « Mi guette a li danse séga ».
  • Règle n°2 : lorsque ces verbes ne sont pas suivis d’un complément, l’infinitif est complet : « Mi guette a li dansé ».

L’impératif :
- 2ème personne du singulier : danse, danse a ou
- 3ème personne du singulier : danse a li
- 1ère personne du pluriel : allons [anon] dansé
- 2ème personne du pluriel : danse a zot
- 3ème personne du pluriel : danse a zot

  • Règle n°1 : l’impératif créole possède une troisième personne au singulier et au pluriel.
  • Règle n°2 : la première personne du pluriel se forme à l’aide de l’auxiliaire « allons » [anon] suivi de l’infinitif complet ou incomplet [« aller » étant le seul verbe créole ayant une forme directe à la première personne de l’impératif].

Les compléments d’objet :
- les compléments d’objet créoles sont toujours directs lorsque ce sont des noms propres ou des noms communs : « mi aime ti fille là ».
- ils sont indirects [c’est-à-dire introduits par la préposition « à »] lorsque ce sont des pronoms personnels : « mi aime à li ».

D’où vient cette préposition « à » qui précède tous les pronoms personnels-objet ? Il se peut qu’il ne s’agisse pas d’une véritable préposition, mais d’une survivance des pronoms personnels malgaches sur qui l’action est faite [en gros la série-objet] : Ahy, Anao, Azy, Anay, Antsika, Anareo*.

L’article se poursuit sur des listes de mots empruntés au vocabulaire de la marine française, à celui du « vieux français », de la « bêche-de-mer » ou de l’anglais, au vocabulaire indien et surtout au vocabulaire malgache. Il se termine à titre d’illustration par un essai de transcription en créole réunionnais de proverbes, de sirandanes et un poème : « Cou d’congn ».

Jean-Claude Legros.

Le n°3, sous la rubrique « Contribution à l’étude de notre langue créole réunionnaise », donne la parole à deux personnalités : le professeur Valkoff [Afrique du sud] et Marcel Le Guen, enseignant au Tévelave.

Le professeur Valkhoff, titulaire de la chaire d’études romanes à l’Université de Whitwatersrand, à Johannesburg, spécialiste des dialectes et patois européens et africains, a effectué en 1962 un voyage d’étude à La Réunion et à Maurice.

La presse réunionnaise ne s’est pas fait l’écho des travaux du professeur Valkhoff, alors que la presse mauricienne a publié de larges extraits de la conférence que le professeur a donnée le 1er septembre 1962, notamment le journal « Le Mauricien » : « L’anglais comme medium d’enseignement à Maurice : une hérésie pédagogique et un crime psychologique. Le professeur Valkhoff préconise le patois créole pour les petites classes. (...) Dans la mosaïque des langues qui sont parlées à Maurice, le patois créole joue un rôle de premier violon. Le professeur trouve dans le patois créole deux fonctions : la fonction sociale et la fonction pédagogique. (...) La fonction sociale du patois créole consiste dans le fait qu’il est un moyen de communication entre les différentes races qui peuplent l’île. (...) La valeur pédagogique du patois créole est aussi grande que sa valeur sociale. En effet tous les enfants à l’école parlent et comprennent le créole. Il serait donc normal que le créole soit considéré comme langue d’enseignement dans les petites classes, servant de tremplin à l’enseignement du français et subséquemment à celui de l’anglais ».

Marcel Le Guen, enseignant au Tévelave, a publié en 1962 une étude dans la revue de la Fédération des Oeuvres Laïques [FOL] : « Autour de l’école », dans laquelle il déclare notamment : « Si dans le moment historique présent le parler créole réunionnais peut et doit être qualifié de dialecte, rien n’empêche de penser, bien au contraire, que par un lent processus évolutif, ce dialecte ne devienne un jour une langue authentique, dans lequel cas il conviendrait alors de considérer dès à présent le parler créole réunionnais à la fois comme un dialecte et comme une langue en formation ».

Le n°4 du « Rideau de Cannes » ouvre ses colonnes à un autre enseignant du Tévelave, Rémy Nativel [Il publiera en 1972 le « Lexique de La Réunion »]. L’article « Notes et réflexions sur notre parler créole » commence par une référence aux théories de Jules Hermann [sans le nommer] à propos de la prédominance du malgache : « Rien d’étonnant à ce que la langue malgache ait imprégné le créole dans son parler. Le malgache d’aujourd’hui n’est que la survivance de l’ancienne langue océane qui, semble-t-il, était parlée sur toute la terre ».

Rémy Nativel passe ensuite en revue les différents apports au créole réunionnais : indien, africain, chinois, arabe... Et l’apport fondamental, à savoir la langue malgache : giriolana [« hommes gris » : créoles] / mahola [petits blancs des hauts] / souris chaudes ou chauves-souris / géographie et linguistique / flore / faune / vocabulaire de la vie courante / vocabulaire de la marine.

La rédaction du « Rideau de Cannes » a par ailleurs fait figurer ses propres commentaires sous forme de 54 notes s’étalant sur 3 pages à la fin de l’article.

[25

Lithographie d’Antoine Roussin.

Le n°4 du « Rideau de Cannes » [mai/juin/juillet 1963] s’attache à l’un des aspects qui étaient à l’époque parmi les moins connus de l’histoire de la Réunion : l’esclavage et le marronnage.

L’article commence par un rappel de l’histoire du peuplement de La Réunion : apport européen / apport africain et malgache / apport asiatique [Indiens non-musulmans, Indiens musulmans et Chinois].

Le propos débouche sur : le métissage / l’esclavage [les conditions de la traite] / le statut des esclaves [« Code noir »] / la vie quotidienne des esclaves / le marronnage / le temps du marronnage / comment vivent les marrons / les grans chefs marrons [Laverdure, Cimandare, Maffa ou Maffate, Dimitile, Sarahamane, Fiague, Silvestre, Rico ou Erico, Sarcemate, Dianamoise, Fanga, Latoine, Jalle, Cotte, Barre] / la guerre de Cilaos [février 1740 / février 1753] / les évasions par mer / les révoltes d’esclaves [avril 1705, novembre 1811] / les conséquences sur l’abolition de l’esclavage / les esclaves et le colonialisme français.

[26

Maloya. "Danse des noirs", Antoine Roussin.

N°3 « spécial vacances » du « Rideau de Cannes ». Quelques étudiants réunionnais à Paris ayant eu l’opportunité de se rendre à La Réunion pendant les vacances de juillet/août/septembre 1962, organisèrent à Saint-Denis, à la faveur du bal de l’UGECR, la prestation d’un groupe de maloya dans les salons du dancing « Le Rio » [aujourd’hui disparu] : « Une douzaine de musiciens, chanteurs et danseurs venus de leurs champs de cannes, un rythme insolite, des chansons inconnues, des instruments jamais vus, des paroles dont on ne saisit que quelques mots au passage, une salle médusée, choquée, intéressée, passionnée ».

« Le Rideau de Cannes » reproduit deux articles : le 1er [9 août 1961], sous le titre de « La Séga : musique typique de l’île de La Réunion », est signé Emilien Albany : « La séga avant de se civiliser était, à l’île Bourbon, devenue l’île de La Réunion en 1794, la danse érotique des travailleurs noirs africains qui, y débarquant avec la pauvreté de leurs hardes sur le dos, émigrèrent avec la richesse d’une épileptique musique. (...) Les dimanches, ces noirs de l’Afrique se réunissaient au bord de la mer et, à l’ombre des filaos chantants, se livraient à leur passion favorite : la danse ».

Le second article est signé Paul Hoarau, dans « Le Progrès » [4 septembre 1962] : « Au bal organisé par l’Union Générale des Etudiants Créoles de La Réunion, nous avons vu une présentation folklorique de « Séga Maloya ». Manifestement les spectateurs voyaient cela, pour la plupart, pour la première fois. (...) Le « Caïambe » et la « Cascavelle », le « Bobre » lui-même intriguaient. Les rythmes et les danses rappelaient aux esprits ou évoquaient les danses d’Afrique vues au cinéma, ou décrites dans les livres. Un spectacle étrange. (...) Pourtant c’était l’expression d’une partie de l’âme réunionnaise. (...) C’était le « Séga Maloya » tel qu’on le danse encore, spontanément, en 1962, le samedi soir généralement, dans les camps ».

[27Numéro édité à la faveur des vacances que quelques étudiants ont pu passer à La Réunion.

[28« Présence Africaine », 1955.

[29Une position devait être prise en assemblée générale sur les trois points définis par Claude Lorion. Cette assemblée n’a jamais été convoquée.

[30L’équipe de rédaction se réunissait dans l’arrière-salle de la librairie « La Frégate » de Jean-Baptiste Ponama, rue du Maréchal Leclerc [ex-rue du Grand Chemin] à Saint-Denis.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter