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Jardin secret

Paris : le pavillon oublié de La Réunion

16 août 2016
7 Lames la Mer
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Vieux de 116 ans, le Kiosque de La Réunion, ouvert à tout vent, sombre dans l’oubli. Il se cache à Paris, au cœur d’un étrange jardin qui recèle de vieilles bâtisses laissées à l’abandon et hantées par les fantômes du passé colonial français.

Le "kiosque de La Réunion" résiste au temps mais pour combien de temps ? Photo : littleafrica.

Une antique bâtisse, baptisée « kiosque de La Réunion », se cache au cœur d’un jardin tropical « plus sauvage que jardiné ». Voyage à travers l’espace et le temps. Dans un jardin extraordinaire.

Il faut emprunter l’avenue de la Belle Gabrielle. Au numéro 45, se niche un drôle d’endroit : un parc qui tourne le dos au Bois de Vincennes, parsemé de décombres, de serres éventrées, et noyé dans un désordre végétal qui abrite quelques rares essences exotiques persistantes.

Un parfum suranné flotte dans les airs. « Avec ses nombreuses ruines, ce lieu insolite est considéré comme le plus romantique des jardins parisiens » [1].

Ci-dessus : carte postale montrant le Kiosque de La Réunion en 1906, à son emplacement définitif : le "Jardin d’Agronomie Tropicale" (JAT).
Ci-dessous : le même kiosque aujourd’hui. Photos publiées par Geneviève sur Twitter.

Que s’est-il passé dans ce « lieu insolite » où prolifèrent les bambous ?

Pourquoi la curieuse silhouette de ce « Kiosque de La Réunion » se dresse-t-elle là, dans un état de délabrement avancé ?

Pourquoi ce parc abrite-t-il aussi des statues — dont certaines décapitées —, un portique chinois qui a perdu de sa splendeur ainsi que le haut de son « chapeau », un pavillon de la Guyane, un pont tonkinois, un mémorial pour les soldats malgaches, un pavillon de l’Indochine (restauré en 2011), des vestiges de « villages africains reconstitués » (zoos humains : terme que l’on doit aux historiens de l’ACHAC [2]), des monuments aux morts érigés dans les années 20, etc. ?

Ci-dessus : la porte chinoise, du moins ce qu’il en reste. Mai 2012. Photo : Marmontel.
Rénovée en 1921, elle est particulièrement dégradée par la tempête de 1999. En 2011, la mairie de Paris avait promis une "mise en conservation" de la porte. Une affiche avait même été apposée sur le site : "Pour votre confort et votre agrément, nous réalisons des travaux de mise en conservation et sécurité de la porte chinoise, du 4 avril au 30 juin 2011. Signé : mairie de Paris".
Ci-dessous : la même porte chinoise, à l’Exposition coloniale de 1907 à Nogent. Extrait d’une carte postale.

Selon un panneau d’information situé à l’entrée du site, toutes ces bâtisses sont inscrites à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques ; certaines depuis 1965, d’autres en 1994.

Pourtant, il règne sur les lieux une atmosphère d’abandon ; les édifices, pour la plupart, subissent non seulement les affres du temps mais aussi des actes de vandalisme.

Le Kiosque de La Réunion n’échappe pas au phénomène du délabrement ; le grillage qui l’entoure et l’écriteau indiquant « Périmètre de sécurité » ne peuvent rien contre l’usure du temps. Ouvert à tout vent, il résiste malgré tout grâce à la qualité du bois qui a été utilisé pour le construire en 1900 à l’occasion de l’Exposition universelle du Trocadéro.

Ci-dessus : le "Kiosque de La Réunion", très belle aquarelle de Nathalie Lefebvre. http://descarnetsdecidela.blogspot.com/

Ce kiosque eut plusieurs fonctions : bar de dégustation (notamment de rhum), stand d’exposition d’échantillons de bois tropicaux, poste de secours avec médecin, lieu de stockage pour diverses collections (pendant le guerre de 14/18), etc.

Déménagé à Nogent dès 1901, il est appelé, à l’occasion de l’exposition coloniale de 1907, « Kiosque de La Réunion ». Il doit son architecture à Scellier de Gisors, architecte en chef de l’Exposition et inspecteur général des Bâtiments civils.

Parfois quelques promeneurs s’aventurent dans ce « jardin secret » et franchissent la haute porte chinoise qui marque le début d’un itinéraire déroutant et les propulse dans une époque révolue. Mais attention « le site est fermé en cas de neige accumulée sur les structures fragilisée », précise paris.onvasortir.com.

Plan de l’exposition coloniale de 1907, au Jardin d’Agronomie Tropicale, avec l’emplacement du pavillon de La Réunion.

« On se croirait dans une maison hantée », écrit un journaliste. Mais non : on est dans un jardin... hanté par les fantômes d’un passé colonial.

Nous sommes plus précisément au « Jardin d’agronomie tropicale » [3] du Bois de Vincennes.

Créé le 28 janvier 1899, ce parc de 5 hectares — propriété de l’État, puis de la Ville de Paris depuis 2003 — aujourd’hui en friche, a connu plusieurs vies : jardin colonial, espace d’expérimentation des productions agricoles des colonies [4], lieu d’accueil d’une expo coloniale en 1907 [5], construction d’une mosquée en 1916 pour les blessés de confession musulmane (une stèle marque son emplacement), hôpital militaire colonial pendant la Première Guerre mondiale...

Pornt tonkinois du Jardin d’Agronomie Tropicale. Source : citeoutremer.

La Ville de Paris a ouvert cet étrange jardin au public en 2006 et a engagé des projets de réhabilitation « par étapes ». Quant aux bâtiments patrimoniaux jugés « potentiellement dangereux » qui se trouvent dans l’enceinte du Jardin, ils ont été tout simplement enclos dans des périmètres de sécurité matérialisés par des barrières et des grillages. Et interdits au public.

Mais le lieu souffre d’une sous-fréquentation : seulement 5.000 visiteurs en 2010... Et d’une étrange volonté : entretien minimum [6] afin de ne pas altérer « l’ambiance très particulière de ce jardin ».

Pourtant, le minimum, surtout lorsqu’il s’agit d’espace mémoriel et de patrimoine, c’est au pire un entretien digne de ce nom — avec la volonté de préserver et de conserver —, au mieux la restauration. D’autant que ce jardin et ses vestiges veillent sur plus d’un siècle d’histoire. Une histoire sensible et douloureuse : celle de l’empire colonial français. Histoire de domination et de souffrance.

Des statues décapitées...

Ça et là, des traces et des fragments résistent tant bien que mal au manque d’entretien et de considération ; les vestiges souffrent d’un lent dépérissement, œuvre du temps mais aussi conséquence du vandalisme des hommes (cambriolages, incendies, pillages, etc.).

« Aucun doute, la réhabilitation des espaces naturels et les perspectives d’évolution du site sont pour l’instant à l’arrêt », écrivait « Paris Match » en décembre 2014.

Cette histoire serait-elle devenue embarrassante ?

Certains visiteurs confient d’ailleurs ressentir une sorte de mélancolie inspirée par ces lieux atypiques qui semblent avoir été désertés, voués à l’oubli et à une longue décrépitude. Comme si on avait voulu les effacer de la mémoire ; comme pour les étouffer sous les lianes entremêlées de l’indifférence et de... l’amnésie.

Dressé sur l’emplacement où se trouvait le pavillon de Madagascar (détruit) pour l’Exposition coloniale de 1907, ce mémorial comporte une plaque avec le texte suivant : « 1914 – 1918, Au souvenir des soldats de Madagascar ». Photo : Poulpy. Août 2012.

L’impression d’abandon — et donc d’oubli — qui flotte sur ce jardin est symptomatique d’une histoire non assumée et prolonge ainsi la confusion des relations entre la France et ses « ex-colonies ».

Mais le temps qui passe ne suffira pas à effacer un jardin, ni à reléguer ses secrets au chapitre de l’indifférence et de l’oubli.

7 Lames la Mer


Un jardin exotique à Paris by mairiedeparis

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Notes

[1Source : site vincennes-tourisme.

[2ACHAC : Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine, présidée par Pascal Blanchard. L’ACHAC est un collectif d’historiens et de scientifiques créé en 1989, qui fonctionne en réseau international, avec différentes activités : recherche, conférences, publications, expositions, etc. En 1996, grâce à l’ACHAC, La Réunion a reçu l’exposition itinérante intitulée « Images et colonies, (1880-1962) » : « iconographie et propagande coloniale sur l’Afrique française ».

« Cette exposition présente un siècle d’iconographie et d’histoire coloniale à travers 20 panneaux thématiques (...) qui invitent à un voyage dans le temps et les images, explique l’ACHAC. (...) Elle montre comment les Européens, générations après générations, ont imaginé le monde colonial, l’Afrique et les Africains, en élaborant mythes et stéréotypes, le plus souvent fort éloignés de la réalité ».

[3Appelé aussi : « Jardin Tropical de Paris, René Dumont ».

[4Des plants de café, cacaoyer, vanille, bananiers, etc. sont cultivés sous serre puis expédiés vers les colonies.

[5À l’occasion de cette exposition coloniale, des villages indochinois (dont un temple du souvenir cambriolé et incendié en 1984), malgache, congolais (pavillon incendié en 2004), une ferme soudanaise et un campement touareg sont reconstitués. L’exposition se tient de mai à octobre 1907 et accueille plus de 2 millions et demi de visiteurs.

[6En 2010, dans un petit reportage réalisé par la Ville de Paris, le conférencier, Paul Takacs n’hésite pas à affirmer que « l’ambiance [de ce jardin] est très particulière et que c’est un vœu de l’entretenir au minimum ».

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