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29 juillet 1922

Maxime, le premier Laope né libre

29 juillet 2017
Nathalie Valentine Legros
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Maxime Laope a rejoint le cercle des étoiles le 15 juillet 2005, à l’âge de 83 ans. Il nous laisse en héritage une oeuvre considérable : ségas, maloyas, contes créoles, témoignages historiques, sirandanes... Voici l’histoire de celui qui a été le premier Laope né libre, le 29 juillet 1922, il y a 95 ans. Hommage.

Maxime et son collier porte-bonheur

« J’ai appris 50 métiers »


Égyptienne Laope a 42 ans quand elle donne le jour à Maxime. Ils habitent d’abord Saint-Leu puis le quartier de la Petite Île à Saint-Denis. L’école, Maxime ne la fréquente pas longtemps (jusqu’à 14 ans).

« À l’époque, ce n’était pas obligatoire », explique-t-il. Par contre, il commence à travailler très tôt comme apprenti... « J’ai tout essayé ! J’ai appris 50 métiers... Pas un seul n’est resté dans ma tête ». Apprenti boulanger, apprenti menuisier, apprenti tailleur, apprenti mécanicien, apprenti imprimeur, apprenti coiffeur-dames, coursier... Finalement, il sera... chanteur !


1942 : Le Léopard en rade de Saint-Denis


« En 1942, j’étais ouvrier-boulanger quand le « Léopard » [1] est arrivé dans la rade de Saint-Denis, confie Maxime. Je m’en souviens, c’était à 5 heures du matin. En arrivant devant la préfecture, j’ai entendu une rafale de mitrailleuse et des coups de canon sur la ville. Tout d’un coup, la guerre s’était rapprochée de nous !

Mon coeur a fait un bond dans ma poitrine, j’ai couru comme un fou jusqu’à la boulangerie. Là, j’ai appris que des militaires qui se dirigeaient en camion vers Hell-Bourg avaient tiré en l’air des balles à blanc... Plus tard, je me suis engagé dans les Forces Françaises Libres (FFL), puis comme fusilier marin-commando dans la marine stationnée à Madagascar. Après la guerre, j’ai reçu un diplôme du général de Gaulle, la médaille des FFL et la médaille de guerre 39-45 ».

Maxime au carnaval de 1966.

Cari sang de boeuf


Souvenir d’enfance de Maxime Laope... Qui a connu le « cari de sang de boeuf » ? Un cari assez spécial...

« On avait un petit récipient avec une anse que je devais amener à l’abattoir, situé près du bord de mer, en bas de la rivière, raconte Maxime. Le boucher remplissait mon récipient avec du sang de boeuf frais et je le ramenais à ma mère pour faire son cari. Elles préparait cela en y ajoutant toutes les épices : tomates, oignons verts, persil, thym, gingembre...

Je ne pourrais pas donner la recette car je n’ai jamais été très doué pour la cuisine. Mais j’étais doué pour manger. Beaucoup des plats de cette époque ne se font plus ou se font très rarement et c’est dommage : rougail bancoul, cari fruit-à-pain, cari manioc, rougail brèdes-songe, rougail bombli, rougail la-tête-z’hareng, cari bâtons mouroungue, la soupe la patte boeuf »...


« Connaissez-vous mon rythme doux mademoiselle ? »


C’est en 1948, à 26 ans, que Maxime Laope interprète cette chanson pour la première fois : « Connaissez-vous mon rythme doux mademoiselle ? ». Cela se passe dans un radio-crochet et avec cette chanson, Maxime Laope décroche la deuxième place !

Maxime devient un habitué des radio-crochets. En 1951, il décroche la première place avec « Le beau caravanier », de Reda Caire. C’est le début d’une grande carrière. « Peu de temps après ce concours, la femme du directeur de la Banque de La Réunion m’a invité à son grand bal de la Croix-Rouge, confie Maxime. Je m’en souviens comme si c’était hier. Cela se passait sous la présidence du Préfet, au Casino [2] et j’ai interprété “Le beau caravanier” ».

Georges Fourcade

Georges Fourcade : Laope, tu as un gosier de fer !


« Georges Fourcade était mon ami, raconte Maxime. Je l’ai connu quand il avait une troupe de théâtre créole qui donnait des représentations le samedi au Plaza. J’allais parfois le voir chez lui, rue Amiral Lacaze. Il habitait à l’étage. Je déposais mon solex en bas, près de la maison du journal « Le Peuple ». Il avait une guitare accrochée au mur et un maracas de 30 cm. Il prenait la guitare et moi le maracas et nous chantions. Il a écrit des chansons pour moi dans un petit carnet dont « Band’caria ».

Il assistait souvent à mes répétitions chez Jules Arlanda. Je me souviens qu’il était là dans le studio pour l’enregistrement de « Madina ». Il ma dit : « mon cher Laope, tu as un gosier de fer ». Je me souviens de lui lorsqu’il allait chez le Chinois rue Jean Chatel, près de la rue de Nice. Il aimait bien son petit « coup de sec ». Si aujourd’hui je chante des chansons créoles, si je suis devenu ce que je suis, c’est grâce à Georges Fourcade ! »

Benoite Boulard

1952 : quand Maxime rencontre Benoite...


« Pendant plus de trente ans, Benoite Boulard et moi, nous avons sillonné La Réunion pour défendre la chanson créole et la culture de notre pays, se souvient Maxime. On ne cherchait ni l’argent ni la renommée et on ne savait pas combien de temps cela durerait. Je n’ai jamais rencontré d’autres chanteuses avec la « manière de Benoite ». Malgré son succès, elle est restée une femme simple. Sa mort, le 12 janvier 1985, a été une grande perte pour La Réunion ».

C’est en 1952 que Maxime et Benoite se rencontrent à l’occasion d’un radio-crochet. Ils décident alors de s’associer et se présentent au radio-crochet de l’année suivante. 1953 : pour la première fois, Maxime et Benoite interprètent « La rosée tombée ». Ils décrochent le premier prix et la chanson devient un tube. Dès lors, ils sont invités ensemble à de nombreuses manifestations et ne manquent pas d’interpréter à chaque fois leur chanson porte-bonheur, « La rosée tombée », qui sera reprise par de nombreux artistes (Jacqueline Farreyrol, Laurence Beaumarchais, etc.) et notamment par Alain Mastane qui en a fait une version très inspirée. Le célèbre Steel-Band de Trinidad l’a également inscrite à son répertoire.


Bals, kermesses, radio-crochets, foires... La fête !


« Il y avait les bals populaires, se souvient Maxime. Il y avait beaucoup de monde et de l’ambiance. Tous les gens chantaient. (...) Le dimanche, on allait aux courses à la Redoute. Après les chevaux, on faisait des courses d’ânes pour s’amuser... On n’allait pas trop à la mer. On avait peur des requins. On allait danser à l’hôtel d’Europe. Toute la jeunesse de l’époque s’y donnait rendez-vous. Il y avait également l’hôtel du Levant mais c’était moins réputé. (...) Boulard et moi, on était les vedettes de la radio. On nous promenait partout dans une 15 chevaux-6 cylindres traction-avant ».


Maxime Laope, « La Jeunesse »


En 1987, Maxime Laope est acteur dans « Le Barbier de Séville », pièce de Beaumarchais, mise en scène par Henri Ségelstein et interprétée par la troupe Vollard. « C’est mon grand rôle, déclare Maxime. Dans “Le Barbier de Séville”, j’incarne “La Jeunesse”. (...) Il fallait que j’apprenne à marcher d’une certaine façon, que je pousse ma voix. C’est un rôle difficile. En tout cas, la rencontre avec les comédiens de Vollard a été très intéressante. Des acteurs comme ça, on n’en trouve pas souvent à La Réunion ».

Deux ans auparavant, Maxime Laope a déjà « joué à l’acteur » aux côtés de Julienne Salvat dans « Gouverneurs de la rosée », pièce inspirée de l’oeuvre de Jacques Roumain. Il sera aussi coupeur de cannes dans un documentaire de l’INRS [3].


« Je suis très timide »


Dès les années 50, la voix de Maxime Laope est gravée sur les disques de l’époque : des 78 tours. « J’ai toujours aimé chanter, bien que je sois très timide, raconte Maxime. Quand j’étais petit, je m’enfermais dans la maison pour pouvoir chanter sans que personne ne m’écoute. Mais les voisins entendaient quand même parce que je laissais toujours une fenêtre ouverte. On disait que je chantais bien. J’avais un cahier dans lequel je copiais les paroles des romances de l’époque. Alors, à la maison, il y avait souvent des petites copines qui venaient pour recopier mon cahier de chansons. J’ai toujours préféré jouer avec les petites filles parce qu’elles aimaient chanter comme moi ».


Un collier de 110 coquillages comme porte-bonheur


En 1976, Maxime Laope est invité par le gouvernement seychellois, afin de représenter La Réunion à l’occasion de la grande fête de l’Indépendance. « Ce voyage aux Seychelles est l’un de mes plus beaux souvenirs, raconte Maxime. A la descente d’avion, une belle jeune fille m’a offert un collier de 110 coquillages. Une distinction réservée aux invités du gouvernement. Depuis, je garde toujours ce collier sur moi. C’est devenu un peu mon porte-bonheur ».

À Mahé, Maxime participe aux grands carnavals qui lui rappellent ceux de La Réunion... « À l’époque, à Saint-Denis, pendant les festivités, tout le monde était dans les rues. On dansait, on chantait et on défilait dans des charrettes ».


Maxime Laope, ségas... et maloyas !


Auteur d’une bonne centaine de chansons, pour la plupart des ségas, Maxime Laope n’en est pas moins influencé par le maloya.

« Mes ancêtres ont chanté ça, précise-t-il d’ailleurs. J’ai tendance à faire des maloyas lents. C’est un peu comme une plainte, des pensées mélancoliques qui viennent à l’esprit de celui qui parle. Quelqu’un qui est là, qui regarde ce qui se passe autour de lui et qui, en même temps, réfléchit sur son sort, et pense à des tas de choses plus ou moins tristes. Mon maloya, c’est ça. Il paraît que ce sont les mêmes ingrédients que le blues américain. (...) Là-bas aussi il y a eu des esclaves ; il se peut que le soir, après le travail, ils pensaient à leur malheureux sort, à des choses un peu tristes. Mon maloya, c’est ça. C’est moins construit et moins gai que le séga, mais l’essentiel, c’est de le rendre expressif ».


Clotilde, de la servitude à la liberté ; Maxime, le premier Laope né libre


Le « premier Laope né libre », au cours d’un accouchement supervisé à Saint-Leu par sa grand-mère Clotilde, a vu le jour le 29 juillet 1922 (déclaré le 5 août 1922). C’était un garçon qui a été baptisé Maxime. Maxime Laope a été particulièrement marqué par cette grand-mère-matrone. Petite esclave travaillant aux champs dans les hauts de Saint-Leu, affranchie à 12 ans le 20 décembre 1848 « comme 62.000 autres Réunionnais », devenue matrone et morte centenaire.

Maxime Laope a eu à cœur de transmettre à ses enfants l’histoire de Clotilde, témoignage émouvant arrivé jusqu’à nous grâce à l’arrière-petite-fille de Clotilde, Expédite Laope-Cerneaux qui en a fait un très beau livre : « Clotilde de la servitude à la liberté » [4].

Maxime finissait toujours son récit de l’histoire de Clotilde en affirmant : « na in bonpé d’moune i koz si labolission lesklavaz, mé zot i koz si satt zot la pa vi. Moin mi koné parse mon granmèr la vi Sarda. Sé èl-minm la rakonte amoin » [5].


Laope, Lahoppe, Lahope, Laop...


Sur certaines vieilles pochettes de disques, le nom de Maxime est orthographié de manière fantaisiste. « Pendant longtemps, on ne savait pas s’il fallait écrire Lahoppe, Lahope ou Laope, explique-t-il dans le livre « Maxime Laope, un chanteur populaire » [6]. J’ai même certains papiers où c’est écrit Laop (sans e). (...) C’est pour cela que l’on peut trouver mon nom écrit autrement sur mes vieux disques. Avant, ces choses-là étaient courantes à La Réunion ».

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1Contre-torpilleur des Forces Françaises Libres

[2Emplacement de l’actuel cinéma Ritz, rue Juliette Dodu

[3Institut national de recherche et de sécurité

[4« Clotilde, de la servitude à la liberté », roman d’Expédite Laope-Cerneaux, collection « Lettres de l’Océan Indien », Editions « L’Harmattan »

[5« Il y a beaucoup de gens qui parlent de l’abolition de l’esclavage, mais ils parlent de ce qu’ils n’ont pas vu. Moi, je sais, parce que ma grand-mère, elle a vu Sarda. C’est elle-même qui me l’a raconté ».

[6« Maxime Laope, un chanteur populaire », livre écrit par Expédite Laope-Cerneaux et Bernadette Guilloux, publié en 1999, à « La barre du jour », collection « Fonker »

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