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Ah ! Les Jokary…

Mamido

26 mai 2013
Izabel
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Les savates deux-doigts pilonnent le carrelage au rythme de la musique. La voilà loin en arrière, sur la piste du Rio. Après-midi dansants, bals du samedi soir…

Le poste est branché sur « Chérie FM ». Il diffuse un vieux séga-longtemps.

— Ah ! Les Jokary…, dit-elle d’une voix partagée entre satisfaction et nostalgie.

Les deux tomates au creux de la main gauche, elle monte le son et chaloupe à travers la cuisine. Casque de cheveux drus, gris argent, presque ras, sa petite tête offre un visage qui s’extasie sur les souvenirs. Ses hanches pleines se balancent, pour personne, pour elle-même. Ses hanches des soirs de volupté.

La petite robe de coton rouge, largement ouverte sur la naissance des seins, laisse voir une peau hâlée, encore ferme, sombrement tachée comme fruit au soleil.

Les savates deux-doigts pilonnent le carrelage au rythme de la musique. La voilà loin en arrière, sur la piste du Rio. Après-midi dansants, bals du samedi soir…

Mais la musique a changé, une chanson à la mode emplit l’air déjà chaud de cette matinée d’octobre.

Dans l’ouest, la chaleur se profile, annonciatrice des touffeurs de l’été réunionnais et des prochaines dépressions cycloniques.

La femme porte à son nez les deux tomates luisantes. Elle était sur le point de faire le rougail quand est venu la surprendre ce vieil air d’autrefois. Elle hume les tomates, ça sent bon, ça sent…la tomate. Pas de mots pour dire cette odeur là. Comme autrefois, petite fille, quand elle frôlait de la main les feuilles râpeuses du pied de tomate déjà lourd de fruits encore verts.

L’odeur montait et embaumait l’air autour d’elle. Son père cultivait quelques légumes au milieu des rosiers et des phlox, dans le petit carré de jardin, devant la maison de la rue Ste Marie. Son père avait la main verte, mais en ce temps il n’y avait pas toutes les maladies qui s’abattent sur les plantes comme maintenant. Son mari a bien essayé de semer quelques plans de tomates, les feuilles se sont racornies, couvertes de tavelures et les fleurs n’ont pas été fécondées. Deux, trois tomates par pied, là où autrefois on récoltait des grappes. C’est désolant !

Elle devise à mi-voix, marmonnant entre ses dents tandis qu’elle choisit l’oignon rouge, les piments encore congelés, le morceau de racine de gingembre.

Elle a mis en équilibre sur le billot le mortier en lave sombre, empalé de son pilon phallique. Et sort la boîte de gros sel gris.

Elle s’avise alors qu’elle avait monté le son de la radio pour écouter son vieux séga et le baisse à nouveau à un volume acceptable.

— Je serais en train de devenir sourde que ça ne m’étonnerait pas…

Elle continue à soliloquer, visage mobile, sourcil gauche remonté, pli marqué entre les sourcils. Tout son corps solide s’active dans la belle lumière de cette fin de matinée.

Maintenant, pierre contre pierre, le rythme s’installe qui broie les ingrédients, mélange les sucs, distille les odeurs. Elle sait exactement que les oignons et les tomates ne devront pas être réduits en purée, au contraire du mélange de sel, de piment et de gingembre qui, lui, devra être finement pilé. Elle a les doses gravées dans les mains. Le temps de pilonnage inscrit depuis longtemps dans le cerveau. L’âme des vieilles nénènes continue à vivre à travers elle. Les vieilles nénènes des cuisines enfumées, des boucans au feu de bois. Pensive, elle retourne vers l’enfance et voit défiler le film sans cesse visionné des années d’autrefois. Les personnages se croisent, se chevauchent, se bousculent parfois, le papa facétieux, la mère souvent grave, la fée-marraine, les sœurs aînées…

Une auto s’engage dans l’entrée, les pneus chuintent sur le béton. Elle se précipite :

— Ma petite Choubakak !

Elle n’est plus que des bras qui soulèvent, des lèvres qui distribuent des baisers, des yeux qui envoient des étoiles, des mains qui câlinent. Son rire éclate, cascade, roule, déferlement sonore qui exprime son bonheur mieux que tous les mots possibles. La petite est là, gage de tendresse perpétuelle. Elle va pouvoir donner la becquée, chanter les comptines, laver le petit derrière, éplucher la banane, caresser les bras dodus, bercer encore et encore, comme les nénènes d’autrefois, comme les femmes de toujours. Refaisant les gestes éternels qui viennent de la nuit des temps.

Et puis surtout, en cachette, parce qu’il est demandé de ne pas le faire, elle réinventera le geste de bercement, ce tangage gauche/droite, avant/arrière qui incite au sommeil et qu’une nénène de chez nous accompagnait d’une étrange complainte improvisée disant à peu près ceci : « fèy banann i balans…fèy banann i balans… »

Jusqu’au soir, jusqu’au retour de la maman, elle sera « Mamido », totalement dévouée à la cause enfantine. Livrée à la tyrannie de la petite Demoiselle. Fourbue, les muscles du dos tendus comme des cordes, elle ne retrouvera sa réalité physique qu’après avoir installé l’enfant dans le siège de la voiture et avoir fait indéfiniment le geste de la main, les baisers envoyés, les sourires qui disent l’amour. L’amour de grand-mère qui prolonge à l’infini l’amour maternel.

Izabel
(Pour Mado et René)

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