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Histoire vraie

Le banian étrangleur

18 juin 2013
Izabel
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Qui a tué Alvina ? Quel esprit maléfique a eu raison de cette jeune fille de 16 ans aux rondeurs qui faisaient des envieux ? Lorsque son corps est rendu à la terre, il ne pèse plus qu’une trentaine de kilos. Histoire vraie, vécue dans l’est de l’île de La Réunion, au milieu des années 30.

Sentinelle du bord de la route, le banian est colossal. Il lance alentour les serpents de ses racines aériennes. Il s’accroche au sol. Enorme et antique, témoin des marches sur le feu, des tambours, des danses du « Jaco ». Le banian-étrangleur veille sur la chapelle-Malbar de toute éternité.

Illustration : adaptation d’une photo de Murad Osmann.

La jeune institutrice de 25 ans venait d’être nommée à Saint-André. Dans le car, elle s’était placée au bout de la banquette, pour profiter de l’air et du paysage. Elle avait remarqué le banian et compris qu’elle arrivait. Faire la route tous les jours lui semblait impensable. Il lui fallait donc trouver à se loger ici même, pour pouvoir être à l’école chaque jour avant 8 heures.

On lui avait indiqué une famille qui habitait une grande case en bois, pas trop loin de l’école. Un petit quart d’heure de marche n’était pas pour lui faire peur. La semaine finie, elle prendrait le car pour rentrer à Saint-Denis. On avait accepté de lui louer une chambre. Le confort n’était pas exceptionnel, mais au moins c’était propre. Et on proposait en plus de lui fournir les repas, celui de midi qu’elle emporterait dans un garde-manger bien enveloppé dans un torchon, et celui du soir qu’elle prendrait à la table familiale. On avait bien souligné que les visites étaient interdites, que « c’était une maison correcte ».

L’année scolaire venait de commencer et la nouvelle maîtresse d’école se familiarisait avec les enfants. Ceux-là la changeaient des petits blancs de Salazie qu’elle avait l’an dernier. Les petits malabars, sombres et maigres, étaient plus hardis et l’intimidaient un peu. Elle ne savait trop encore comment les prendre.

Ou sa ou sava enkor la ?

La famille dans laquelle elle vivait, des blancs plutôt modestes, comptait 6 enfants dont l’aînée, une fille, avait dans les 16 ans. A la dernière rentrée, le père avait décidé qu’elle resterait à la case pour aider la mère au ménage et à la cuisine. L’institutrice en était atterrée. L’avenir de la jeune fille était tout tracé : il lui restait à trouver un « bon parti » et elle se marierait. Son horizon s’arrêtait là.

Photo : KIVERA

Les rondeurs d’Alvina faisaient des envieux. Elle avait en marchant le roulis des hanches qui faisait se retourner les regards. Les femmes étaient jalouses. Même les jeunes filles malbars tenaient serrés leurs amoureux. Dans les bals-mariage, dès qu’elle entrait dans la salle, les ralé-poussé commençaient et se terminaient souvent en bagarre. Alvina n’en avait cure, on aurait dit même qu’elle en rajoutait un peu. « Moin la pa vol riyin pèrsone ! »

Alvina se mit à s’absenter de la case familiale, en fin d’après-midi. Quand elle rentrait de l’école, la jeune institutrice la voyait partir, balançant ses hanches rondes. Elle entendait la mère qui grondait : « Ou sa ou sava enkor la ? »

Alvina s’échappait comme une anguille, ignorant les reproches maternels. Elle ne revenait qu’à la nuit tombée, étonnamment fatiguée, suante comme après des kilomètres et s’effondrait sur une chaise, peu soucieuse de s’adonner aux tâches ménagères. Le père s’en mêla, sévère, inquisiteur, voulant lui faire dire où elle allait et avec qui. Malgré les bourrades et les gifles, elle restait muette.

Aucune porte, même fermée à clé, ne lui résistait

Maintenant, elle était moins causante et moins gaie. Son attitude se mit à changer aussi envers ses frères et sœurs qu’elle bousculait à la moindre occasion.

A table, elle qui avait autrefois un solide appétit, chipotait dans son assiette sans en manger même la moitié. Sa mère remarqua sur ses bras des zébrures, comme si elle avait été fouettée par une lanière. Or le père, s’il envoyait parfois une baffe, ne battait jamais les enfants… « Ou la tomb dann in touf galabèr ? Agèt kosa ou rosanb ! »

Chaque soir vers 16 heures, elle continuait à sortir, malgré l’interdiction des parents. Elle attendait que la mère s’éloigne quelques instants, que le père soit pris par une occupation quelconque, pour trouver à s’échapper. Aucune porte, même fermée à clé, ne lui résistait. Elle se faufilait et disparaissait. Elle rentrait à chaque fois plus épuisée, haletante, couverte de zébrures et de bleus. Et totalement mutique.

Piédboi lo diab

La mère, qui tentait de la suivre en cachette, la perdait de vue aux abords de la route. Le grand banian lui cachait toute la vue. Il était là, dressé, énorme et impénétrable et elle ne voyait plus la petite. Pourtant, un soir, c’est vers le grand arbre qu’elle la vit courir. Elle s’accrocha des deux mains à une des racines aériennes. Et pendant de longues minutes, elle se tordit, comme sous les coups d’un invisible fouet. La peau de ses bras et de ses jambes se marquait de longues trainées violettes. La bouche grande ouverte criait silencieusement. La mère se précipita, la saisit à bras le corps, voulut la tirer à elle. Mais, elle resta agrippée à l’arbre, entortillée au tronc et ne le lâcha, de longues minutes après, que pour s’écrouler, épuisée et meurtrie. Durant tout ce temps, elle ne sembla pas s’apercevoir de la présence de la mère. Rentrée à la maison, elle ne se souvenait de rien. « Kosa ou sar fé sou so piédboi lo diab ? Rès in pé trankil don ! »

Pour les âmes du purgatoire...

Tous les soirs, comme tirée par une force invisible, Alvina courait à l’arbre du supplice pour se livrer elle-même au fouet invisible. Le cercle s’était élargi autour du banian, mains tendues, supplications, prières « Sainte vierge, ayez pitié… Sainte mère de Dieu, ayez pitié… » Mais rien n’y fit. Bientôt, elle demeura alitée le jour durant, se levant à quatre-pattes, se traînant pour aller au rendez-vous du grand arbre. Sa mère tentait sans succès de la retenir, « rés a ou trankil…Résit out chaplé », une force surhumaine la tirait vers l’avant. Elle ne se nourrissait plus, rejetait tout, même les liquides, ne gardait plus rien que quelques cuillerées d’eau. Un jour, à l’heure fatidique, il lui fut impossible de se lever. Dès lors, tout alla très vite.

Quand on mit Alvina dans le cercueil, elle ne pesait guère plus de 30 kilos. Son corps, redevenu celui d’une fillette, était couvert de meurtrissures violettes. Seul le visage avait été épargné. Le curé de la paroisse, qui pourtant connaissait bien la famille – c’était lui qui avait marié les parents et baptisé tous les enfants – émit beaucoup de réticences à bénir le corps. L’enterrement eut lieu finalement à l’église. Mais, selon les dires de l’institutrice, les parents avaient laissé une grosse enveloppe, « pour les âmes du purgatoire ».

Izabel
Juin 2013, en souvenir de ma mère.

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