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Madagascar, île Sainte-Marie

La reine Betty, l’une des plus belles femmes qu’on pût voir

14 octobre 2017
Jean-Claude Legros
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Voici l’histoire de « l’une des plus belles femmes qu’on pût voir », Betty, reine de l’île Sainte-Marie, fille du roi Ratsimilaho et petite-fille du pirate américain Thomas Tew. Elle épousa un aventurier gascon, Jean Onésime Filet, dit « la Bigorne », qui devint ainsi « Prince consort » de l’île Sainte-Marie. Elle mourut à l’île Maurice, le 14 octobre 1805.

Source : African Roots.

Toute histoire commence par une légende [1]



La légende est celle d’un pêcheur dénommé Borahigny, originaire de la ville de Mananara, sur la côte nord-est de Madagascar, dont la barque avait chaviré alors qu’il était à la poursuite d’une baleine. Borahigny avait été sauvé de la noyade par un dauphin qui l’avait chargé sur son dos et l’avait déposé sur une plage inconnue [2].

Le dauphin avait faim, il demanda à Borahigny de lui ramener des bénitiers. Borahigny avait soif, le dauphin lui dit de creuser le sable : une source a ainsi jailli.

Borahigny était sur une île, il rencontra trois grand-mères avec leurs enfants et leurs petits-enfants. Borahigny eut une nombreuse descendance.

La légende de Borahigny, pêcheur dont la barque avait chaviré alors qu’il était à la poursuite d’une baleine... By capt-toenail, on Deviant art.

« Les descendants de Boraha »


Les pirates de l’Océan Indien donnèrent à l’île le nom de « Nossi Bourahigny » (en malgache « l’île de Bourahigny ») devenue entre-temps Nosy Boraha, les habitants se définissant comme « Zafi-boraha » (en malgache « les descendants de Boraha »).

L’île Boraha est plus connue sous le nom d’île Sainte-Marie qu’elle doit aux navigateurs portugais qui y débarquèrent vers 1506, le jour de l’Assomption.

En 1595, l’Amiral hollandais Cornélis de Houtman fit une escale de six mois dans l’île Boraha, également appelée « île d’Abraham ». Ils y rencontrèrent les « Zafibrahim » (descendants d’Abraham) dont les coutumes (shabat, interdiction du porc, etc.) accréditent la thèse selon laquelle ils auraient été d’ascendance hébraïque.


Un millier de forbans


L’île Sainte-Marie se situe au large de la côte nord-est de Madagascar à 7 km de la Pointe Larrée. Longue de plus de 60 km pour une largeur maximale de 5 km, elle est huit fois plus petite que La Réunion et culmine à 114 mètres. Mais son histoire n’en est pas moins riche.

Au début du 18ème siècle, la côte nord-est de Madagascar (notamment la Baie de Titingue) ainsi que l’île Sainte-Marie constituaient la base arrière des pirates de l’Océan Indien. Parmi les plus célèbres figuraient les Français Plentain, Olivier Levasseur (dit La Buse), l’Américain Thomas Tew, le Gallois David Williams ou l’Anglais Thomas White.

En 1595, l’Amiral hollandais Cornélis de Houtman fit une escale de six mois dans l’île Boraha, également appelée « île d’Abraham »... L’île Sainte-Marie.

Passants, priez pour lui...


Ces forbans vivaient en bonne intelligence avec la population locale. Ils s’établirent principalement à Sainte-Marie et se mirent en ménage avec les femmes de l’île. Bon nombre d’entre eux y ont fini leur vie et sont enterrés dans « le cimetière des pirates » près d’Ambodifotatra.

Vers 1700, l’île Sainte-Marie comptait une vingtaine de vaisseaux pirates et un millier de forbans. La tombe du pirate Le Chartier porte, outre la tête de mort et les deux tibias croisés, l’épitaphe suivante :

« Joseph Pierre Le Chartier, né à Ducey, département de la Manche, le 10 avril 1788. Arrivé sur la flûte “La Normande” le 1er novembre 1821. Mort à Sainte-Marie le 14 mars 1834. Par son ami Hulin. Passants, priez pour lui ».

"Pirate" by mo013, on Deviant Art.

Le royaume Betsimisaraka


Ainsi naquirent de nombreux descendants que l’on appela « les malates » (mulâtres). L’un d’entre eux, du nom de Ratsimilaho, ou Ratsimiloatra, probablement le fils du pirate Américain Thomas Tew [3] et d’une princesse Betsimisaraka, créa un véritable royaume en pays Betsimisaraka (« les nombreux qui ne se séparent pas »), depuis Foulpointe (Mahavelona) jusqu’à la Baie d’Antongil. Ratsimilaho régna à Toamasina (Tamatave) sous le nom de Ramaromanompo.

Lorsqu’il mourut en 1750 (ou 1751), son fils Zanahary [4] s’appropria le royaume Betsimisaraka de la Grande Terre tandis que sa fille Betty [5] se repliait sur l’île Sainte-Marie, dont elle devint la reine.

Thomas Tew racontant ses exploits au gouverneur Fletcher de New York. By Howard Pyle.

La reine et le caporal


Au début du 18ème siècle (nous n’avons pas de référence sur la date précise), naquit en pays gascon, à Casteljaloux, dans le Lot-et-Garonne, Jean-Onésime Filet (surnommé par la suite « La Bigorne » [6].

Jean Onésime Filet, que la tradition gasconne a crédité d’une sulfureuse réputation de hâbleur et de coureur de jupons, tenait une auberge sur le quai de l’Avance à Casteljaloux. En 1740 (ou 1741), pour une cause indéterminée (échapper aux conséquences de sa réputation ?) Filet décida de s’engager sur un navire de la Compagnie des Indes Orientales. Ses faits d’arme dans la Mer des Indes lui valurent d’être nommé rapidement caporal.

Carte de Madagascar et de l’île Sainte-Marie, par Isaac Commelin. 1646.

Betty était « l’une des plus belles femmes qu’on pût voir »


En 1746, blessé au cours d’une bataille contre les Anglais, il est rapatrié à l’île Bourbon pour y être soigné. Mais l’incorrigible « La Bigorne » aurait encore trouvé le moyen de séduire la femme d’un officier, ce qui l’aurait contraint à quitter l’île en catastrophe, sur une embarcation de fortune qui l’aurait amené sur les rivages de l’Ile Sainte-Marie.

C’est ainsi que Jean Onésime Filet, aventurier gascon dit La Bigorne, fit la connaissance de la reine Betty (fille du roi Ratsimilaho et petite-fille du pirate américain Thomas Tew) qu’il ne tardera pas à épouser. Selon Le Gentil de la Galaisière, la reine Betty était « sans contredit l’une des plus belles femmes qu’on pût voir » [7].

Ile Sainte-Marie. Photo : M Worm.

Sainte-Marie « abandonnée » à la France


Par son mariage avec la reine Betty, La Bigorne devint Prince consort de l’île Sainte-Marie et c’est semble-t-il sous son influence que la reine signa en 1750, un traité de rattachement de son île à la France. Le 30 juillet 1750 le traité fut signé, en présence des chefs de tribus, à bord du navire Mars.

Il stipulait notamment « l’abandon entier et sans aucune restriction au roi Louis XV et à sa Compagnie des Indes orientales de l’île Sainte-Marie, de son port et de l’îlot qui le ferme, sans qu’ils soient tenus de payer à elle, Béti, ni à aucun de ses successeurs, aucuns droits et rétributions pour cause de la dite acquisition ».

A ce stade de l’histoire un doute subsiste néanmoins sur la présence effective de « La Bigorne » à la signature du traité. Dans la lettre que Pierre Poivre, intendant de l’isle de France (Maurice) adressa au roi Louis XV en 1772 [8], il est fait état d’un acte de succession dans lequel le dénommé Filet est dit natif de Béthune, en Artois (tout à l’opposé de Casteljaloux).


Quelle est la part de la légende ?


Il apparaît par ailleurs sous le nom de « Louis Filet dit La Bigorne » (flèche rouge sur le document) sur le rôle d’équipage du navire « Le Saint-Priest », année 1750, département du Port-Louis (en Bretagne). Il serait ainsi arrivé à l’Isle de France en 1751.

En l’occurrence ne pourrions-nous supposer être en présence de deux personnages différents, tous deux portant le patronyme de Filet mais l’un se prénommant Jean-Onésime et l’autre Jean-Louis ou Louis ?

L’un né à Casteljaloux, dans l’actuel Tarn-et-Garonne, embarqué en 1740 pour les Indes Orientales et l’autre né à Béthune dans l’Artois, embarqué dix ans plus tard pour l’île de France ? Quelle est la part qui revient à la réalité historique, quelle est celle de la légende ?

Ile Sainte-Marie, cimetière des pirates. Photo : Antony.

Le massacre


Ce qui est sûr c’est que les années qui suivirent la cession de l’île Sainte-Marie à la France ont été marquées par des événements sanglants. L’administrateur Gosse nommé par la France suscita par ses agissements [9] le mécontentement de la population, au point que Rahena, également nommée « Mamadion », veuve du roi défunt Ratsimilaho, alliée aux princes Siba et Tsifanda [10] provoqua en 1753 (ou 1754) un soulèvement général qui se soldera par l’assassinat de l’administrateur et le massacre des Français.

Les représailles de la France ne se feront pas attendre. La reine Betty, qui n’avait pas pris part au mouvement, ainsi que sa mère Mamadion, furent exilées à l’île Maurice. Betty y finira ses jours en 1805 [11].


Deux mille esclaves


C’est alors que survint un épisode sombre dans la trajectoire du Gascon. Selon la lettre que Pierre Poivre, Intendant de l’isle de France (Maurice), adressa en 1772 au roi Louis XV, le sieur Filet, dit « La Bigorne », soumit en 1767 au Commandant Général Dumas le projet de capturer deux mille esclaves malgaches pour les vendre à l’isle de France.

N’ayant pas confiance dans la personne de ce « dangereux aventurier », Pierre Poivre demanda à Dumas d’empêcher « La Bigorne » de quitter l’Isle de France (où il se trouvait) et de lui interdire l’accès à Madagascar. Mais à l’insu de l’Intendant, Dumas fit embarquer le sieur Filet à destination de Madagascar.

« La Bigorne » passa l’année 1768 à préparer son « coup » et le mit à exécution en 1769, ce qui lui permit de régler en 1770 les dettes énormes qu’il avait accumulées.

Gravure représentant le roi de Madagascar sur l’île de S. Maria et habitants d’Antongil. Par Isaac Commelin. 1646.

La fin de l’aventure


De 1770 à 1771, « La Bigorne » s’en fut guerroyer contre des tribus de l’intérieur des terres [12]. Dans le même temps, il fit venir à Foulpointe la reine Betty, qui résidait à l’Ile de France où elle possédait des terres, des esclaves et des troupeaux.

A Foulpointe régnait alors Iavi, fils de Zanahary [13], le frère de Betty.

Le prétexte du voyage était pour Betty de rendre visite à sa famille et de récupérer le reliquat de la succession de son père, le roi Ratsimilaho. Mais d’après Pierre Poivre, son arrivée provoqua la panique dans la population et Iavi, le neveu de Betty, se retrancha derrière sa palissade (le « rova »).

« La Bigorne » aurait en effet projeté, avec l’aide de ses « guerriers », d’investir les villages de Foulpointe pour y faire un maximum de prisonniers qu’il aurait ensuite revendus en Isle de France.

"Pirate", by Seb-M on Deviant art.

L’hommage des Mauriciens [14]


Heureusement le destin en décida autrement : l’aventurier Jean-Onésime Filet, dit « La Bigorne », caporal de France, mourut (tué ?) dans des conditions mal connues, en 1771 selon Pierre Poivre [15].

Le 15 octobre 2010, pour le 205ème anniversaire de sa mort, fut célébrée en l’église de Vacoas (île Maurice) une messe en l’honneur de la reine Betty par le prêtre malgache Tiziano. Richard Via, chargé d’affaires de Madagascar, lui a rendu hommage en rappelant qu’elle fut baptisée en 1775 par le père Delfolie dans la Cathédrale de Saint-Louis à Port-Louis.

La reine possédait des terrains à Plaines Wilhems, à Saint-Pierre et Corps-de-Garde, à la Fenêtre, à la Ferme et aux abords de la ville de Curepipe. Elle vécut à Port-louis, dans le quartier du Rempart ainsi qu’à Vacoas et mourut à Holyrood le 14 octobre 1805 [16].


Les tribulations de l’île Sainte-Marie


En 1804, Sylvain Roux fut nommé agent à Madagascar par le général Decaen, gouverneur de l’Isle de France. En 1811, les Anglais s’emparèrent de l’Isle de France, de l’île Bourbon ainsi que de Tamatave, de l’île sainte-Marie et de la plupart des comptoirs de la côte est.

En 1814, par le Traité de Paris, Madagascar et Bourbon furent restitués à la France. En 1818, le baron de Maikan reprit possession de Sainte-Marie. En 1876, l’île fut rattachée à Bourbon, puis à Diégo-Suarez en 1888 et enfin à Madagascar en 1896. Lors de l’indépendance de Madagascar en 1960, les Saint-Mariens bénéficièrent de la double nationalité, française et malgache, ceci jusqu’en 1993.

Jean-Claude Legros

Lois Mailou Jone

Notes

[1Source : madagascar.mmcc.free.fr.

[2Cette histoire n’est pas sans rappeler celle de Jonas dans la Bible.

[3ou du pirate Anglais Thomas White (selon une autre source).

[4Le nom du Créateur en malgache.

[5Ou Béti, du malgache « Betia » : bien aimée. Source : blog « filet.org » Jean-Louis Filet. De son vrai nom Marie Elisabeth Sobobic Betia. Source : Robert Andriantsoa.

[6Surnom attribué, selon certains, à ses prouesses sexuelles, « bigorne » signifiant « enclume ». Pour Jean-Louis Filet, La Bigorne, l’enclume à deux pointes, est en rapport avec le métier de serrurier qu’il aurait exercé. Enfin selon la ville de Casteljaloux, le surnom serait dû au fait que Jean Onésime Filet aurait signé son engagement pour la Compagnie des Indes Orientales sur une enclume.

[7Source : Robert Andriantsoa

[8Source : « Dossier Louis Fillet, dit La Bigorne », Archives Nationales de l’Outre-Mer.

[9Il se livra notamment au pillage de la tombe du roi Ratsimilaho, père de la reine Betty.

[10Source : Robert Andriantsoa.

[11Source : l’Express (Maurice).

[12Les « Ancover », selon la lettre de Pierre Poivre.

[13Zanahary, fils du roi Ratsimilaho, petit-fils du pirate américain Thomas Tew, et frère de la reine Betty, fut assassiné par ses sujets.

[14Source : l’Express (Maurice)

[15« Vers 1774 » selon le site Généalogie en Aquitaine.

[16Selon l’Express, l’Ambassade de Madagascar à Maurice projetait d’organiser, conjointement avec le Ministère des Arts et de la Culture, un colloque sur « le vécu de la reine Betty à Maurice ». La collaboration des historiens mauriciens, malgaches et réunionnais devait être recherchée.

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