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Ile Maurice, bloody Sunday

Kaya... 20 ans après, ses mots sont toujours des armes

20 février 2019
7 Lames la Mer
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Le 21 février 1999 est un jour sombre dans l’histoire de l’île Maurice. Au petit matin de ce « bloody Sunday », Kaya est retrouvé mort au fond de sa cellule, le crâne ouvert. 20 ans après, l’inventeur du seggae est devenu la figure emblématique d’un combat qui se poursuit pour plus de justice et de paix au sein de la société mauricienne. Hommage à Joseph Réginald Topize, alias Kaya.

Photo : ilemauricekaya.free.fr

« Celui par qui le seggae est arrivé »


« Ratsitatane  [1] avait les armes. Moi, j’ai des mots, j’ai la musique ». Celui qui parle ainsi est considéré comme l’inventeur du seggae [2], « celui par qui le seggae est arrivé », une véritable révélation et une révolution musicale et culturelle. Mélanger séga et reggae, c’est une idée qui tournait dans la tête de Kaya [3] depuis 1985.

Le Mauricien Kaya [en hommage à l’album de Bob Marley], de son nom Joseph Réginald Topize [né le 10 août 1960, à Camp Zoulou de Roche-Bois, dans une famille de pêcheurs pauvres de 5 enfants], est mort à 38 ans, il y a 20 ans, dans les geôles mauriciennes, en 1999.

Il laisse alors une veuve, Véronique 31 ans, et leurs deux enfants : un garçon, Azaria 8 ans, et une fille, Lumiah 5 ans. Véronique Topize déclarera plus tard : « j’ai vu le cadavre de mon époux, Kaya, portant 32 blessures sur le corps » [4].

Le cercueil de Kaya au milieu de la foule.

Tout est en place pour que la « légende Kaya » naisse


Le corps de Kaya est exposé au stade de Roche-Bois dans un cercueil de verre. Des milliers de personnes convergent vers le stade pour rendre hommage au seggaeman.

Il faut avoir entendu le chœur immense de la foule et la clameur populaire empreinte de douleur qui accompagnent ensuite le cercueil de Kaya jusqu’au cimetière pour comprendre la déchirure profonde qui étreint alors le peuple mauricien.

Les voix par milliers s’unissent et chantent, comme une prière, « No woman no cry ». Les mains se tendent vers le cercueil du seggaeman recouvert d’un drapeau vert/jaune/rouge. Lorsque le cortège entre dans l’église, la foule entonne la mélodie de la chanson « Ras Kuyon ». Les bras se lèvent. Les larmes tombent. Cette complainte devient un chant de ralliement, un chant de communion autour du seggaeman. Tout est en place pour que la « légende Kaya » naisse à cet instant.

Sur le mur de l’église, à côté du Christ en croix, un portrait de Bob Marley.

En tentant de faire taire par la mort celui qui chantait l’unité du peuple et la paix, ses bourreaux l’ont hissé au rang de martyr et inscrit de fait son œuvre dans l’immortalité qui drape les personnages mythiques d’une nation.


La tête contre les murs...


Au petit matin du dimanche 21 février, Kaya est retrouvé au fond de sa cellule — la cellule n°6 —, baignant dans son sang, le crâne ouvert. Bloody Sunday.

Quelques jours auparavant, le jeudi 18 février 1999, Kaya avait été arrêté en même temps qu’une dizaine de personnes pour avoir fumé de la marijuana sur scène, lors d’un concert organisé par le Mouvement Républicain de Rama Valayden le mardi 16 février à la place Edward 7 à Rose-Hill, en faveur de la dépénalisation du cannabis [gandia]. Ce concert avait réuni plus de 40.000 personnes.

Les circonstances de sa mort restent troubles : décès provoqué par une fracture du crâne selon les sources officielles qui affirment alors qu’il se serait blessé lui-même en se tapant la tête contre les murs parce qu’il aurait été « en manque ». Mais « le 10 mars une contre-autopsie [pratiquée par le Dr Jean-Paul Ramstein, venu de La Réunion à la demande de la femme de Kaya] révèle qu’il a été victime de brutalités policières » [5].

Photo : ilemauricekaya.free.fr

Berger Agathe : 62 billes de plomb dans le corps


Libération avait titré à l’époque : « Kaya mort, Maurice à vif ». La mort de Kaya provoque un soulèvement populaire, une vague de colère qui montent depuis les quartiers défavorisés et frappés par l’extrême pauvreté, pour submerger le pays. Il s’agit des premières émeutes en trente ans d’indépendance [6]. Kaya est le symbole de celui qui portait la voix des exclus, leurs espérances, leurs aspirations et prônait une société débarrassée des inégalités, une société de paix. Et ce symbole vient d’être assassiné dans les geôles d’Alcatraz, quartier haute sécurité.

Les premières émeutes démarrent dans le quartier d’origine de Kaya, Roche-Bois, puis se propagent au reste de l’île : pillages, incendies, routes coupées, au moins cinq morts...

Le lundi 22 février 1999 — bloody Monday —, au lendemain de la mort brutale de Kaya en prison, son ami, Berger Agathe [7] — lui aussi chanteur de seggae — marche en direction du rond-point du Port Franc, en brandissant sa chemise blanche au milieu de scènes d’émeutes.

Un policier au visage masqué met un genou à terre, vise et tire. Berger Agathe s’effondre sur le macadam ; il ne se relèvera jamais. 62 billes de plomb seront extraites de son corps.

Seggae, pourquoi sont-ils morts ?
Kaya, Ras Ti Lang, Berger Agathe.

Seggae, pourquoi sont-ils morts ?


Le 15 août 1999, Gérard Bacorilall, chanteur de seggae, 40 ans, est retrouvé pendu à l’infirmerie du pénitencier central de Beau-Bassin.

Le 18 juillet 2004, Ras Ti-Lang [8] [Jean Webb Brigitte], chanteur de seggae, 30 ans, incarcéré à la prison de Beau-Bassin depuis plus d’un mois, meurt d’une septicémie à l’hôpital où il a été transféré.

Cette liste qui fait froid dans le dos n’est pas exhaustive... Le site ilemauricekaya évoque même « une longue liste de représentants de seggae disparus dans des conditions plus que troubles. La rumeur du peuple parle elle de martyrs, de tortures et d’assassinats dans les prisons ».

Photo : ilemauricekaya.free.fr

« Une bande dessinée sanglante »


Percy Yip Tong, ami et producteur de Kaya, déclara le jour de l’enterrement du « seggae man » : « C’est le bal des hypocrites, une bande dessinée sanglante ».

Les funérailles de Kaya prennent une ampleur nationale même si elles ne sont pas retransmises par les médias mauriciens, mais par la télé réunionnaise [RFO] à l’aide d’un téléphone portable

Ce jour-là, deux jeunes, Michel Laurent, 21 ans, et Nirmal Ghoostia, 19 ans, meurent sous des « balles fanées » alors que la dépouille de Kaya passe sur la route Royale à Bambous [9] accompagnée par une marée humaine [plus de 20 000 personnes].


L’engagement de Kaya contre les inégalités sociales


Le Créole Kaya et son groupe « Racine Tatane » prônaient une société dé-communalisée et cristallisaient un nouvel élan pour une conscience nationale mauricienne, pour le concept de « mauricianisme ».

« Si le séga engagé a servi à pousser un parti politique, le but du seggae lui était de promouvoir le mauricianisme », déclarait Percy Yip Tong.

Dans une île Maurice en proie aux tensions entre communautés, la popularité de Kaya et son engagement contre les inégalités sociales ont scellé son tragique destin.

Kaya et Percy Yip Tong, sur les Champs Elysées, après l’unique concert de Kaya en France à l’occasion du festival Africolor. Décembre 1991.

« Ce petit rasta à la voix et au toucher de guitare magiques »


Percy Yip Tong résume le talent de Kaya par ce souvenir, lors de la première rencontre : « Une pièce minuscule, dix rastas entassés, un son « crade » et des instruments pourris, mais quel rythme ! C’était nouveau, ça vous tapait dans les reins, et puis il y avait ce petit rasta à la voix et au toucher de guitare magiques... » [Source : jahmusic.net].

« C’était un homme, pas un saint. C’était un poète, pas un prophète », déclarait en 2014 Azaria Topize, fils de Kaya, à un journaliste de L’Express.

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Kaya et Racine Tatane sur Filoumoris : Kaya / Racine Tatane



Kaya : discographie


  • 1989 : Seggae nu la mizik - Premier album seggae de l’histoire, produit par « Cyper Produktion », enregistré sur un « huit pistes » en trois nuits dans les studios de Radio Korail au Port [île de La Réunion], avec une guitare empruntée à Gilbert Pounia [Ziskakan]. « Cet album a été enregistré dans une petite radio à l’île de La Réunion. Le son était roots. C’est pour cela que je dis toujours que c’est La Réunion qui a lancé Kaya et non Maurice », raconte Percy Yip Tong [10].
  • 1990 : Roots of Seggae
  • 1991 : La paix universelle
  • 1992 : Tansyon mové zintansyon
  • 1993 : Seggae Man
  • 1994 : Racine pé brilé
  • 1995 : Ersatz of Bob Marley,
  • 1996 : Kaya chante Marley
  • 1996 : Zistwar Revoltan
  • 1997 : Mo la misik
  • 1998 : Seggae Experience

Kaya et Percy Yip Tong à Paris, à l’occasion du concert de Kaya en Europe, décembre 1991. Sources : Rastafarian in Mauritius et Percy Yip Tong.

Le temps du bonheur... Percy Yip Tong et Kaya à Paris, décembre 1991. Remerciements à Percy Yip Tong pour l’autorisation d’utiliser cette photo.

Le groupe "Racine Tatane" débarquant à La Réunion, en 1989. A gauche, Kaya. Au milieu, Percy Yip Tong.

Le "Blue Penny Museum" accueille jusqu’au 31 mars 2019 une exposition consacrée à Kaya.

Vidéo partagée par Berty Fok. Concert à Curepipe.


Racinetatane by NewWorldFree


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Notes

[2Seggae : fusion entre le séga des origines et le reggae. Le seggae est considéré à Maurice comme la musique de la communauté créole. Dans une île où chaque communauté se définit par rapport à un référent culturel externe qui se veut toujours positif (la France pour les Franco-Mauriciens, l’Inde pour les hindous, l’Islam pour les musulmans, Singapour ou Hong-Kong pour les Chinois), le seggae permet ainsi de restaurer une « confiance identitaire » du groupe créole, en créant une alternative à la référence à l’Afrique, trop chargée de connotation négative du fait de son association à l’esclavage dans la conscience collective. D’où le fort caractère de revendication identitaire et sociale attachée au seggae à Maurice. Source : Catherine Boudet.

[3Le mot kaya désigne le cannabis en Jamaïque.

[4Source : 5 plus Dimanche.

[5Source : Music Africa.

[6A quelques semaines de son accession à l’indépendance, l’île Maurice est secouée en janvier 1968 par des émeutes opposant créoles et musulmans dans le quartier musulman de Port-Louis, suite à un règlement de comptes entre deux gangs liés à la prostitution et à la drogue. Maurice connaissait alors les émeutes les plus importantes de son histoire, et l’état d’urgence était déclaré le 22 janvier 1968. Source : Catherine Boudet.

[9Source : 5 plus Dimanche.

[10Source : L’Express.

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