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On vous raconte des histoires...

Kanyar exquis !

20 avril 2015
7 Lames la Mer
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C’est une idée d’André Pangrani : créer une revue littéraire pour vous raconter des histoires. Semestrielle et indépendante, la revue « Kanyar », entièrement dédiée à la création littéraire d’auteurs de l’île de La Réunion et « du monde entier qui l’entoure », a vu le jour grâce aux souscriptions et abonnements depuis le début. « 7 Lames la Mer » vous présente le numéro 4 — arrivé depuis peu avec son lot de nouvelles et de nouvelles signatures — sous forme d’un « cadavre exquis » virtuel... Un « Kanyar » exquis...

Mao rangea ses oreillettes — la Symphonie fantastique de Berlioz, dirigée par Mariss Jansons, Bayerischer Rundfunk, bien enlevée —, éteignit son ordinateur et balança quelques bricoles dans le tiroir. Son bureau était déprimant, minable. En sortant, il croisa le regard de Wang, sa garce de belle-soeur qui restait à travailler tard, parfois toute une nuit. Une droguée du boulot, une mal fringuée, une désespérée qui avait fait des établissements Ah-Chong une pompe à fric, une fortune créée en quelques années à partir de la boutik sinwa du paternel, import-export, supermarchés, aujourd’hui l’immobilier car c’était là qu’on trouvait les plus belles marges, les plus gros bénéfices : immeubles bâtis à la hâte, malfaçons, matériaux bon marché et moches, permis de construire trafiqués. Au volant de sa vieille Datsun — « Change ta caisse, critiquaient les frères. Tu fais honte à la famille » — Mao alluma Radio classique — la Sonate au piano n°2 de Rachmaninoff par Vladimir Ashkenazy, vigoureuse — et son humeur changea. [1]

— E-L-I-S-A-D-E, a martelé Blanche, clouée sur sa paillasse de douleurs, index dressé tel un chicot dans une bouche édentée, détachant bien chaque lettre, avant que son Parfait de mari ne prenne le sentier pour aller déclarer le baba.
— Elisade ? Jamais vu une chose pareille ! s’est exclamé Parfait.
Garrottée dans des langes blancs, la petite a poussé un gémissement interprété par Parfait comme une réclamation.
— Excusez mon pardon mais le baba porte plainte contre ce prénom, a objecté Parfait.
— Crétin de papa ! La petite s’appelle E-L-I-S-A-D-E. La décision est prise. Sept lettres, sept jours dans la semaine, a répliqué le doigt en point d’exclamation de Miranda, la mère de Blanche-Neige, pour que son Parfait de gendre, qui écrit « papa » avec trois « p », ne se trompe pas. [2]

Illustration : Hippolyte, extrait.

La place paraît étrangement vide et immuable : telle qu’elle sera désormais jusqu’aux prochaines vacances. Le poissonnier a déjà fermé. Il n’y a plus de queue au tabac-presse. Tu achètes un magazine. Tu te sens écoeurée par les programmes de radio, de télé, les nouvelles grilles, les réjouissances de l’année à venir, vaguement impatiente et désolée comme lorsque tu achètes des fournitures scolaires ou un nouvel agenda. [3]

Pour l’instant, le débit de lave n’est pas très important, mais comme ailleurs, il va grossir, et je pense — mais je ne suis pas spécialiste — que la Montagne va disparaître assez rapidement.
Il y a toujours la possibilité que la coulée se dirige vers la falaise, au dessus de la route du littoral, et qu’elle se jette dans l’océan. Ce serait joli ça, une cascade de lave qui tombe à pic, de trois cents mètres de hauteur pour s’écraser sur la quatre-voies, puis dans la mer. Ils devraient filmer ça depuis les hélicos.
Il n’y en a plus beaucoup, des hélicos, maintenant que le pont aérien est terminé. [4]

Clocher... Camille Pissarro, 1890.

A mon âge, j’ai bien le droit de m’intéresser à ce qui se passe. Si elle s’est mis dans la tête que je radote — petite carotte ! —, on ne lui fera pas changer d’avis. Je me demande si elle ne bouscule pas de la ciboulette ou du ciboulot. Holalola !
Tiens, j’entends la cloche du village sonner. Deux coups. [5]

Ah... chaussettes blanches et sandalettes, c’est un Allemand. J’ai décidé qu’il était allemand. J’ai à peine aperçu sa femme mais s’ils sont comme les autres, elle doit être en train de préparer leur repas. Les Allemands ne descendent pas au restaurant. Ils préfèrent utiliser la kitchenette et dîner d’un bon plat de pâtes-saucisses à la bière en regardant la nuit tomber sur l’océan Atlantique. [6]

Il faudrait les écouter dès qu’ils disent leurs premiers mots, au début, quand ils apprennent à parler. Après, c’est trop tard. Après avoir appris à parler, ils apprennent à mentir parce que c’est utile et c’est urgent dans cette ville. Alors, il faut écouter les tout jeunes enfants, ceux qui pleurent encore quand ils ont faim ou sommeil. Ceux qui appellent Maman quand ils ont mal parce qu’elle est encore là et qu’elle peut encore écouter et qu’elle peut encore faire quelque chose. [7]

Photo 7 Lames la Mer.

Sou lo pon, moin la trouv in joli fiy, in jêne marmay mèm. Èl té i mèt la poz, son vant lété touni, son string lété o van, èl té i tenir in Heineken dan son min. Èl la asiz karté dann sièj koté moin.
« Koman i lé ? » moin la di.
— Sa va, èl la réponn. [8]

Elles envoient des éclaireurs que l’on détecte parfois, on avertit le voisinage. Le boy, un Fang zélé, nettoie à fond la maison, détache le chien et le singe, animaux sages.
Quand les insectes trouvent un quelconque détritus comestible, ils grouillent dessus, et encouragés, ils envahissent les lieux à la recherche d’autres nourritures. Sinon, ils passent, prompts, sur le territoire immaculé, peu propice.
La nuit, le temps qu’on parcoure quelques mètres pour aller chez les voisins, les fourmis piétinées, par dizaines, déchiquètent, minuscules, la peau aveugle du marcheur. [9]

Illustration : Hippolyte, extrait.

Seule Odette, mère de Georges-Henri et soeur de Robert, ne touche pas à l’assiette garnie par l’une de ses filles. En raison d’inavouables rivalités, voilà longtemps qu’elle se refuse à goûter la cuisine de son frère, considérant incompatibles la façon de faire de ce dernier et ses propres habitudes. C’est donc d’un oeil sombre et circonspect qu’elle observe Yohann, son dernier-né, le plus aimé car orphelin de père, mâcher sa viande avec une voracité non dissimulée...
Georges-Henri le sait, quand il s’agit de mettre sa mère et son oncle dans la même pièce, ces deux-là sont comme chien et chat. À chaque évènement important, baptême, anniversaire, réveillon du Premier de l’an, deux clans se tiennent soudés aux côtés de leurs parents, s’observant du coin de l’oeil, dissimulant des grimaces d’hostilité sous des sourires aussi fats qu’éclatants. [10]

"Old Elevator", by dumbye on Deviantart.

On l’évite de justesse. Il a beaucoup couru le long de cette route, très tôt le matin, avant que la chaleur ne rende l’effort impossible. Il est allé à la rencontre des gens, s’est laissé acclamer, approcher, palper. George, lui, est resté enfermé dans sa tour d’ivoire, à martyriser ses sparring-partners. Encore une erreur. [11]

Le conseil, il va de soi, était bon. Prenant garde de ne pas troubler le sommeil des résidents de la loge de concierge située à ma droite, je traversai le hall sans allumer la minuterie ni saluer mon double à la démarche de héron voleur, encapuchonné dans le mur-miroir. Je gagnai l’ascenseur vétuste et exigu puis j’appuyai de toute la force de mon index sur le bouton du sixième et dernier étage.
Ma capsule trembla, hurla des mots de fer, stoppa. Mon corps entier secoué, mon pied arraché tant bien que mal à la grille désarticulée de l’ascenseur, je me projetai, chancelant, à la périphérie d’un espace circulaire bordé tout là-haut, sous un dôme s’effritant comme une Italie de pacotille, da vastes fenêtres couvertes de nuit et de poussière qui étaient les vitraux demeurés purs, tels des blocs de glace, d’une cathédrale avortée. [12]

7 Lames la Mer

Kanyar n°4. Illustration : Hippolyte.

Toutes les adresses où trouver Kanyar ici : http://www.revuekanyar.com/librairies-33/4353270

C’était un jeudi soir de lectures, de musiques, de dessins - lancement de Kanyar 4 à la Librairie "La Cabine à Bulles" de Saint-Pierre de La Réunion.

Chaque numéro de la revue Kanyar est accompagné de son beau « marque-ta-page » dédié : bravo aux illustrateurs Emmanuel Brughera (Kanyar n°1 et Kanyar n°3), Conrad Botes (Kanyar n°2) et Hippolyte (Kanyar n°4), sans oublier l’excellent travail du maquettiste Jean-Christophe Dalléry dit Hobopok.
Les librairies où trouver la revue en disposent à parution et un marque-ta-page accompagne systématiquement les numéros commandés via la supérette de la revue.
Toi aussi, marque ta page !

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
Presse, Edition, Création, Revue-Mouvement.
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Notes

[1Les 5 premières phrases de « Tropic Salomé », une nouvelle d’Emmanuel Genvrin.

[2Les phrases 6 à 10 de « Retour à Piton Sainte-Kloé », une nouvelle de Nathalie Valentine Legros.

[3Les phrases 11 à 15 de « Modification », une nouvelle de Cécile Antoir.

[4Les phrases 16 à 20 de « Les cendres », une nouvelle de Olivier Appollodorus.

[5Les phrases 21 à 25 de « Trouble », une nouvelle de Marie Martinez.

[6Les phrases 26 à 30 de « Chambre 710 », une nouvelle d’Emmanuel Gédouin.

[7Les phrases 31 à 35 de « Gare du Nord », une nouvelle d’Albertine M.Itela.

[8Les phrases 36 à 40 de « Féklèr la nuit / Clair de nuit », une nouvelle de Vincent Constantin. Version française : Sous le pont, j’ai trouvé une fille, une très jeune même. Elle prenait la pose, le ventre nu, son string à l’air, elle tenait une Heineken à la main. Elle s’est assise les cuisses écartées sur le siège à côté de moi.
« Comment ça va ? » je lui ai dit.
— Ça va, elle m’a répondu.

[9Les phrases 41 à 45 de « La vie d’un philosophe », une nouvelle d’Edward Roux.

[10Les phrases 46 à 50 de « La petite communion », une nouvelle de Julie Legrand.

[11Les phrases 51 à 55 de « Ézéchiel », une nouvelle de Matthieu Périssé.

[12Les phrases 56 à 60 de « Grosjean comme devant », une nouvelle de Xavier Marotte.

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