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30 mars 1992

Jean-Valentin Payet, ou le roman déchiré

28 mars 2018
7 Lames la Mer
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Il a assisté à l’exécution de Sitarane, failli mourir sur le front de Verdun, survécu à la terrible épidémie de grippe espagnole... La vie de Jean-Valentin Payet est un roman. Il meurt à 98 ans, le 30 mars 1992, alors qu’il se promène dans les rues de Paris. Voici l’histoire de celui qui aimait raconter les histoires de son île : La Réunion.

Les quatre saisons de la vie de l’écrivain réunionnais, Jean-Valentin Payet (1894/1992).

Jusqu’à son dernier souffle, à 98 ans


Les ancêtres de Jean-Valentin Payet sont arrivés à La Réunion en 1674. Le parcours de cette famille épouse les contours de l’histoire de La Réunion, avec ses éclats de voix, ses joies, ses drames, ses élans de solidarité, ses zones d’ombre, ses légendes, ses croyances, ses peurs.

Comme un devoir accompli envers cette île et ses habitants — son île —, Jean-Valentin Payet s’est évertué, très tôt, à consigner par écrit ses souvenirs, sollicitant sa mémoire jusqu’à son dernier souffle, à 98 ans, le 30 mars 1992.

Né à Saint-Benoit le 28 mai 1894, il passe son enfance et sa jeunesse dans l’île, notamment à Saint-Pierre, auprès de ses nombreux frères et sœurs. Il observe, il s’implique, il écoute, il engrange pour demain.

Jeu de miroirs avec le temps... Jean-Valentin Payet, 31 ans en 1925 à gauche. 45 ans plus tard à droite.

Un patrimoine « si émouvant et si fragile »


Sa nature le pousse vers les autres : il recueille des témoignages au fil du temps, au seuil des cases... Il constitue des archives personnelles, basées en grande partie sur la transmission orale, pour les restituer plus tard. Patrimoine immatériel « si émouvant et si fragile », selon ses propres mots.

Il obtient son brevet supérieur et devient instituteur. Mais, la Première Guerre mondiale est déclarée ; Jean-Valentin a 20 ans.

N’ayant pas les moyens de se payer la traversée sur un paquebot pour aller au combat en France, il attend d’être recruté en 1915 et se retrouve directement sur le front de Verdun où il sera grièvement blessé, tutoyant la mort.

En 1919, l’île est frappée par la terrible épidémie de grippe espagnole.

« L’île d’épouvante » [1]


Le 8 mars 1919, enfin, retour vers l’île de l’enfance. Jean-Valentin Payet est rapatrié en même temps que 2.400 Réunionnais. La plus grande partie d’entre eux embarque sur le paquebot « Madonna ». Jean-Valentin fait partie de ceux qui effectuent la traversée sur l’« Orénoque », ce qui lui a peut-être sauvé la vie...

Il écrit : « A mesure que l’“Orénoque” s’avançait vers la terre natale, l’âme du bord s’exaltait. Les rires fusaient de tous côtés, les chants retentissaient encore en sourdine et les rêves d’avenir s’ébauchaient ».

Mais la liesse et les rêves se transformeront en cauchemar : l’« Orénoque » accoste La Réunion quelques jours après le « Madonna » alors que l’île est frappée par la terrible épidémie de grippe espagnole [Le virus était tapi dans la terre servant de lest au « Madonna »]. Jean-Valentin se démène : il faut soigner les malades, enterrer les morts et préserver les vivants. Malgré toute l’énergie qu’il déploie, il perd, au début du mois de mai 1919, sa sœur, la belle Anita, et sa belle-mère.

Il quitte La Réunion en 1940, à l’âge de 46 ans...

Anita Payet, institutrice à Salazie, petite sœur de Jean-Valentin, emportée par la grippe espagnole au début du mois de mai 1919.

Là où l’histoire a commencé...


Il mène une carrière dans l’administration [2], à Madagascar, en Côte d’Ivoire et au Cameroun. L’heure de la retraite arrive en 1955 ; à 61 ans, Jean-Valentin Payet s’installe à Paris d’où est originaire sa femme, Madeleine [Le couple a trois enfants]... Il ne reverra son île natale qu’une seule fois, au cours d’un séjour en 1984, après 44 ans « d’exil » ; il a alors 90 ans.

Ce retour provoquera chez lui un profond bouleversement, à la hauteur de celui subi par l’île, et contribuera à le convaincre de publier ! Il séjourna chez sa sœur, Louise Payet, qui habitait alors une case créole rue Sainte-Marie, case aujourd’hui disparue...

Il y a certainement un prix à payer lorsque l’on retourne sur les lieux de l’enfance, dans l’île des origines, après une si longue absence. Là où l’histoire a commencé...

Pour Jean-Valentin, ce fut sur un parquet trop bien ciré à l’ancienne — cire « Indiana », brosse coco et patins — qu’il glissa, se cassant le bras... à 90 ans.

C’est dans la maison de sa sœur, rue Sainte-Maie, à Saint-Denis — maison aujourd’hui détruite — que Jean-Valentin Payet séjourne en 1984.

Ecouter la parole des anciens


La retraite de Jean-Valentin Payet sera l’occasion pour lui de se consacrer, de loin, à son île. Les souvenirs, les témoignages engrangés sont là. Il les sollicite et les complète de recherches aux archives. Il renoue avec sa véritable passion : écrire, raconter, décrire, témoigner, transmettre.

En 1928, alors qu’il était à Madagascar, Jean-Valentin Payet [34 ans] avait publié, à compte d’auteur, une dizaine de récits — dont cinq sur La Réunion — réunis dans un recueil, tiré à une centaine d’exemplaires et intitulé « Au seuil des cases » [Jean-Valentin Payet est ainsi, l’un des premiers écrivains, à décrire le moringue].

Le seuil des cases, là où enfant, puis jeune homme, il passait du temps à écouter la parole des anciens, la parole de ceux qui étaient dépositaires des traditions... Puis, la vie avait tourbillonné autour de Jean-Valentin, le temps avait accompli son œuvre, laissant derrière lui des cendres et des rêves éveillés.

Paris, boulevard Soult, où Jean-Valentin Payet a vécu sa retraite. Photo : Geneviève Caperre.

« Moringueurs » exprime avec force l’être créolo-malgache


En sa retraite parisienne, Jean-Valentin rêvait de publier. Et pourquoi pas, de republier « Au seuil des cases ». Mais il faudra l’intervention d’un Alain Gili — infatigable militant de la culture réunionnaise et de l’océan Indien, toujours en quête de trésors littéraires et artistiques oubliés ou méconnus — pour que le rêve de Jean-Valentin Payet s’inscrive dans la réalité.

Alain Gili fréquente lui aussi les archives et y découvre « L’anthologie de l’océan Indien » [datant du début des années 1960] de Camille de Rauville. Cette anthologie comportait un texte de Jean-Valentin Payet : « Moringueurs ».

Sans cette anthologie, « nous n’aurions pas eu connaissance de cet homme discret qui, à Paris, dans sa retraite continuait à travailler des ouvrages de géographie sur Madagascar et sur l’Afrique, raconte Alain Gili. “Moringueurs” exprime avec force l’être créolo-malgache, la puissance du peuple, une vision d’écrivain, une nostaligie que dissimule mal la volonté de rester seulement... juriste et historien. Tout Jean-Valentin Payet est dans cette contradiction, de même que dans son origine quelque part métissée ».

Souvenir d’une vieille case créole disparue...

La rigueur du « scientifique » et la verve du poète


« Je me suis adonné à écrire des nouvelles ou des récits historiques car il me manquait un peu d’imagination créatrice pour écrire un roman », déclare Jean-Valentin Payet, au cours d’une interview réalisée par Alain Gili, le samedi 21 février 1981, à son domicile, boulevard Soult, Paris. Jean-Valentin a alors 87 ans.

Derrière cette modestie, se cache en fait un véritable talent d’écrivain qui démontre que l’histoire ne s’écrit pas avec des grands noms ou des grands mots mais avec des « petites gens », ceux qui finalement font et défont les « royaumes » plutôt que de les subir.

Et les écrits de Jean-Valentin constituent un véritable roman où se mêlent avec justesse la rigueur du « scientifique » et la verve du poète.

Jean-Valentin Payet, 87 ans, dans son appartement à Paris, 1981. Photo : Alain Gili.

Il déchire le roman qu’il avait écrit sur Madagascar


Mais Jean-Valentin Payet n’en démord pas et affirme avec humour : « J’ai écrit bien des circulaires, rédigé des arrêtés et des décrets, mais je ne suis pas un écrivain ! » D’ailleurs, il confiait avoir déchiré un roman qu’il avait écrit et qui se déroulait à Madagascar.

Encouragé par Alain Gili et son « ADER » [3], Jean-Valentin Payet reprend la majorité des récits de son premier recueil — « Au seuil des cases » —, les retravaille, y ajoute de nouveaux récits et présente le manuscrit à L’Harmattan, sous le titre inspiré : « Chroniques réunionnaises recueillies au seuil des cases », un titre parfaitement évocateur de la manière dont Jean-Valentin avait procédé pour constituer ses si précieuses archives.

Le manuscrit est accepté par l’éditeur mais le titre sera malheureusement changé pour un « Récits et traditions de La Réunion » beaucoup moins poétique et évocateur [publié en 1988].

Jean-Valentin Payet s’est inspiré de l’intimité de quelques familles pour bâtir son récit et retracer ainsi une tranche de l’histoire du pays. La femme en noir tient dans ses mains un missel (et non un smartphone...). Les deux femmes en blanc, Louise et Célicia, sont des petites sœurs de Jean-Valentin Payet. Collection privée 7 Lames la Mer.


Mythologies constitutives de cette identité réunionnaise


Dans cet ouvrage, le parti-pris de Jean-Valentin Payet est de retracer, le plus fidèlement possible, l’histoire de l’île de La Réunion, des origines jusqu’à la grande épidémie de grippe espagnole [1919], en s’appuyant sur l’intimité de quelques familles — mettant en évidence les relations complexes et les non-dits entre dominants et dominés —, sur cette succession d’évènements heureux et malheureux qui jalonnent les lignes de vie et cristallisent, de génération en génération, l’histoire d’un pays.

Soucieux des détails, Jean-Valentin Payet sait cependant éviter l’écueil du récit strictement historique et didactique, de même qu’il ne sombre pas dans la facilité de la compilation d’anecdotes ni dans celle de l’énumération de souvenirs.

Si son écriture est réellement envoutante, c’est parce qu’elle est à la fois directe et mâtinée d’élans poétiques mais c’est aussi parce qu’elle se nourrit de ce terreau qui a enfanté les mythologies constitutives de cette identité réunionnaise toujours mouvante, toujours émouvante.

« J’ai voulu décrire des tranches de vie, confiait-il à la sortie du livre, à travers les diverses ethnies de La Réunion, pendant l’époque coloniale ».


« Cette mémoire orale qui n’existe plus »


Jean-Valentin Payet est mort à Paris le 30 mars 1992, d’une crise cardiaque en pleine rue, à l’âge de 98 ans. Il était alors le doyen des écrivains réunionnais et venait de publier, un an auparavant, aux éditions de L’Harmattan, un ouvrage intitulé « Histoire de l’esclavage à l’île Bourbon ».

Tapant d’un doigt sur une antique machine à écrire, il se consacrait depuis plusieurs années à la rédaction minutieuse de ses Mémoires qui resteront inachevés, des Mémoires qui, selon lui, allaient contribuer à sauvegarder « cette mémoire orale qui n’existe plus ».

C’est ainsi une partie de notre histoire que nous avons perdue car les récits sur lesquels il a travaillé jusqu’au dernier jour, étaient intimement liés à La Réunion.

Mémoire perdue... Ecrits perdus comme cette « Histoire de la Côte d’Ivoire » ou encore ces « Contes malgaches ». Heureusement, Alain Gili et l’ADER ont édité en 1993 un coffret contenant deux cassettes audio d’interview de Jean-Valentin Payet et un livret [Ti Kabar n°16] intitulé « De Sitarane à Ratsiraka, Etapes malgaches ». Quelle émotion de pouvoir entendre ainsi la voix de celui que, dans la famille, tout le monde appelait « oncle Jean ».

7 Lames la Mer


A lire au sujet de Jean-Valentin Payet :


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Notes

[1Titre du chapitre consacré à la grippe espagnole, dans le livre « Récits et traditions de La Réunion ».

[2Juriste, il occupera notamment pendant deux ans [1929/1930] le poste de secrétaire général par intérim à La Réunion.

[3Association des écrivains réunionnais.

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