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Mémoire vive

Je suis debout

16 janvier 2015
Nathalie Valentine Legros
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Je suis debout et je vous regarde. Regardez-moi. Ici, mes ancêtres ont souffert. Ici, je témoigne. Ici, les larmes et le sang ont coulé. Mais je suis là, nous sommes là, debout ! Nous savons et nous témoignons.

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Laverdure dans un ancien calbanon de "Maison Rouge", immortalisé par Nathane Loni.

« C’est une atmosphère chargée de douleur mais aussi d’espoir, confie celui qui se fait appeler Laverdure. Ici, dans cette vieille bâtisse, ont vécu des esclaves du domaine de “Maison Rouge”... Et parmi eux, il y avait mes ancêtres ».

Ils ont travaillé là, souffert là, sont morts là... Alors, Laverdure s’est rendu sur les lieux de ce tanlontan de souffrance, dans les ruines de ce temps esclavagiste. Sur la trace des anciens. A Saint-Louis. Il a arpenté le site pour remonter le fil des ans, des décennies, des générations et mieux les relier au présent. Il a touché le bois fissuré, posé ses mains sur ces vestiges voués à l’oubli. « C’est une atmosphère chargée de douleur mais aussi d’espoir. »

Il s’est campé, debout, pour sentir les vibrations de ce lieu délabré, pour laisser la force de la terre envahir son corps. Il a respiré les odeurs comme si le passé diffusait encore un parfum de poussière, comme pour capter dans l’air infini de ce début de l’année 2015 une infime parcelle d’une souvenance trop longtemps tue, étouffée. Un fragment de son histoire. Un fragment de l’histoire d’une île qui s’appelle La Réunion.

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"Maison Rouge", délabrement d’un domaine classé "Monument historique" depuis le 5 mai 2004. Photo : Thierry Caro.

Il y a la grande maison : « Maison Rouge ». Le domaine — ou du moins ce qu’il en reste, c’est à dire des lambeaux — qui dominait et qui offre aujourd’hui le tableau pathétique de la déchéance en haut d’une volée de marches, monumental et théâtral escalier, rénové il y a une quinzaine d’années.

Un peu plus loin, il y a les écuries qui, elles, ont été sauvées de justesse du lent processus de pourrissement et restaurées pour accueillir le Musée des Arts Décoratifs de l’Océan Indien (M.A.D.O.I.).

Et puis il y a les calbanons...

L’ironie de l’histoire veut que l’on ait procédé à la restauration des écuries et dédaigné les calbanons — ces derniers étant certainement moins bien entretenus déjà à l’époque —, perpétuant ainsi dans l’inconscient collectif, un siècle et demi après l’abolition de l’esclavage, une logique implacable qui s’instaurait en fonction de la valeur marchande et économique des biens : animaux, esclaves, meubles, etc. Car si les écuries qui abritaient les animaux ont été sauvegardées et magnifiées, en revanche, les calbanons qui abritaient des femmes et des hommes — esclaves, engagés, exploités — sont voués à l’abandon, comme pour mieux laisser le temps achever son travail d’oubli et d’amnésie et ensevelir les vestiges.

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"Maison Rouge" : la déchéance... Photo source dpr974.wordpress.com

« Je ne saurais me plaire dans un pays où mes regards ne peuvent tomber que sur le spectacle de la servitude, où le bruit des fouets et des chaînes étourdit mon oreille et retentit dans mon cœur, écrit le poète réunionnais Evariste de Parny en 1775. Je ne vois que des tyrans et des esclaves, je ne vois pas mon semblable. On troque tous les jours un homme contre un cheval : il est impossible que je m’accoutume à une bizarrerie si révoltante. »

Sur le site du MADOI, on peut lire la description suivante : « Les bâtiments répondent à ces dispositions hiérarchisées et ordonnancées selon un jeu de plates-formes étagées jouant sur les affleurements rocheux : une maison principale — l’étage ne sera construit que dans les années 1830 — avec une cuisine isolée ; en contrebas la cour avec les argamasses (aire de séchage des grains), bordés à l’Est de magasins en bois, puis, sur une autre plate forme, un enclos pour la basse-cour et les animaux de trait et d’élevage ; à l’Ouest le camp des Noirs. »

Le camp des Noirs... C’est à dire, les calbanons des esclaves et des engagés. C’est là que Laverdure est venu, guidé par cette quête qui l’obsède : la vérité de l’histoire ; l’histoire de ses ancêtres certes, mais aussi l’histoire de La Réunion. L’histoire des Réunionnais. Cette histoire que l’école ne lui a jamais apprise. Cette histoire que la société postcoloniale réunionnaise réduit le plus souvent à une commémoration du 20 décembre vidée de son sens historique et sacré. « On ne peut pas cacher la vérité... si on veut que l’avenir soit éclairé », lâche Laverdure.

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Les écuries de "Maison Rouge", sauvées... accueillent depuis 2008 le Musée des arts décoratifs de l’océan indien ( M.A.D.O.I.). Photo : madoi.re

« Il s’agit du seul domaine d’outre-mer qui révèle totalement aux Réunionnais (...) l’organisation d’une plantation caféière du 18ème siècle, peut-on lire sur le site dpr974. Son architecture est également originale avec sa distribution autour d’une grande cour, où l’on faisait sécher le café (l’argamasse). A « Maison Rouge » on lit comme en un livre ouvert dans notre histoire du 18ème siècle ».

Ce n’est pas la nostalgie qui guide les pas de Laverdure. Ni l’esthétisme d’une posture passéiste sans réflexion dont le leitmotiv du « c’était mieux avant » est contreproductif. L’idée est bien que ce soit « mieux maintenant » ! Ce n’est pas l’amertume non plus qui guide Laverdure. Non ! Ce qui le guide, c’est la vérité. C’est cette force héritée des anciens car, dit-il, en parcourant ces lieux emplis d’histoire, ce qu’il a trouvé, ce qu’il a ressenti c’est « beaucoup de douleur mais aussi beaucoup de force ».

« Là où se trouvaient les champs, on appelait ça “La Barrière”, précise Laverdure. Là où vivaient les esclaves, c’était “La Kour”. Je crois que mes ancêtres s’occupaient de la maison ou qu’ils travaillaient à l’atelier un peu plus bas. Ils étaient réveillés par le son de la cloche.. ». Domoun lakour !

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"Maison Rouge" : la déchéance... Photo source dpr974.wordpress.com

En ce début d’année 2015, Laverdure est donc venu dans ce lieu imprégné de l’énergie des disparus. Et l’appareil numérique a fixé ce moment quasi-mystique... « On ne peut pas mettre de mots sur tout, confie Laverdure. Ce que j’ai ressenti se lit sur mon visage ; ça se ressent, c’est tout ! »

La photo est là en effet pour dire. Les perspectives, les ouvertures laissant passer la lumière, la tôle, les madriers imposants, les fissures dans le bois, les petites herbes qui se glissent sous le mur, l’empreinte des anciens... Et Laverdure, au milieu, qui nous regarde. « Au final, on est là. Debout ! La photo le montre bien : leur descendant est là debout ! »

Nathalie Valentine Legros

A lire pour en savoir plus sur « Maison Rouge » : Quel projet pour « Maison Rouge » ?

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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