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Grippe espagnole

1919 : à cause créole l’arrête mange cochon ?

31 mars 2016
Jean-Claude Legros
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Sa in zistoire terribe, sa. In zistoire vrai. En 1988, na vingt-huit-an de sa, Jean-Valentin Payet la écrit in live té i appelle « Récits et traditions de la Réunion ». Dann live-là même, li raconte kosa l’arrivé la Réunion l’année 1919.


In deuxième bateau lé parti de Marseille le 8 mars 1919, in vieux rafiot, té i appelle l’« Orénoque ». Navé sept-cent soldat pou rapatrié. Sergent Pierre Puiné té dans l’« Orénoque ». Le voyage la dure in mois. Zot la passe Port-Saïd en Egype, zot la traverse Canal de Suez, après-là Djibouti, Monbassa, Dar-es-Salam, Majunga, Nossi-Bé, Diégo-Suarez, Tamatave. Le 8 avril 1919, zot la débarque le port de la Pointe-des-Galets.

Au Port, navé deux train té i attann azot, inn té sar Saint-Pierre, l’ote té sar Sainnis par le tunnel sous la montagne. Sergent Puiné la prend le train pou Sainnis, et pendant trois jour la famille la fait la fête. Le 12 avril, in télégramme l’arrive la case Puiné : tonton Marcel, le chef de gare de Saint-Paul, té mort.

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Bann condamné lavé décharge la terre et na de témoin la dit dans la terre navé de cheveux ec le zo. Illustration extraite de l’excellente BD "La grippe coloniale, I - Le retour d’Ulysse", de Huo-Chao-Si et Appollo, Editions Vents d’Ouest, 2003.

Là-même de monn la commence avoir peur. In peu té i dit comme sa, quand le « Madonna » lavé passe Dakar, li lavé embarque la terre pou fait le lest. Et la terre té i sorte dann in cimetière, où sa que té i enterre de moune té mort ec la grippe espagnole. Le 31 mars, lavé tire bann condamné dans la prison de Sainnis, lavé amène azot le Port pou décharge bateau. Zot même lavé décharge la terre et na de témoin la dit dans la terre navé de cheveux ec le zo. Kosa zot la fait ec la terre ? Lé possibe zot la dépose dann cimetière le Port, la Possession ec Saint-Paul.

Deux-heure de l’après-midi, la famille Puiné la prend le train pou allé l’enterrement, Saint-Paul. Zot la dort Saint-Paul, l’enterrement té le 13. Dann cimetière, la tradition té respecté : chaquinn la prend inn poignée la terre, la jette su le cercueil. Zot té doute pas, quand zot la repris le train pou rente Sainnis, quo sa zot té ramène dans zot main, sous zot zong, dans zot linge, dessous zot soulier.

La case Puiné navé la grann soeur, té i appelle Anita, té i sorte la Rivière Saint-Louis, et navé la tite soeur cadette, de moune té i criye à elle « Cada », té sorte Salazie. Le deux soeur lavé monte Sainnis pou vacances Pâques. Zot té ni rode la mort.

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Saint-Denis. Les cadavres s’entassent devant le cimetière.

In soir, Pierre Puiné la trouve son manman ec son soeur Anita, té allongé dann lit, zot té arrête pas de toussé, zot navé la fiève. Pierre la court rode docteur, li té pas là. Li la parti rode toute docteur Sainnis, na point inn té la. Toute té parti soigne de monn malade. L’épidémie té fine commencé.

Déjà, depuis le 3 avril, dann journal « Le Progrès », Dr Archambaud té fine dire navé quatre-vingt condamné lavé gaingne la grippe, mais té pas sûr si té la grippe espagnole. Par-le-faite, toute de moune té i dit « la grippe espagnole », mais en réalité la grippe té i sorte en Chine, té « la grippe asiatique ». Té i dit la grippe espagnole, à cause la famille le roi en Espagne lavé gagné. Depuis l’année 1918, la grippe, modèle H1N1, lavé sorte en Chine pou arrive en Amérique. Après-là li lavé passe en Europe, en Afrique, en Amérique du Sud.

Quand le sergent Puiné la rente son case, asteure son papa aussi té malade. Pierre la parti rode Dr Archambaud. Dr Archambaud la dit ali la vérité :

— Pierre, sa la grippe espagnole sa ! Depuis l’année dernière l’épidémie la fine arrive en France. Et même en France bann médecin la pas ni à bout trouve le remède. Ma fait aou in l’ordonnance, espérons ou va trouve inn pharmacie rouvert. Lé pas loin de dix-heure. Mais en plus que le médicament, faudra ou applique compresse chaud ec ventouse su zot poitrine. Après-demain, ma ni oir azot.

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Pharmacie à l’angle de la rue Jean Chatel, ex rue du Barachois (à gauche) et Maréchal Leclerc, ex rue du Grand Chemin (à droite). Source : "Saint-Denis longtemps", Jean-Paul Marodon, 1980.

Pierre té connaît in pharmacien, la bien voulu rouve la pharmacie pou donne ali son médicament. Pendant inn semaine, la nuite comme le jour, Pierre la soigne son famille. Cinq-heure de matin, li té tire le lit dehors, li té aère la chanm, li té arfait le lit, li té nettoye toute. Li té fait pareil bann z’infirmière l’hôpital, quand lavé soigne ali pendant la guerre. Et li té lave toute son famille malade, malgré bonna lavé honte.

Dann quartier Butor, sergent Puiné la gaingne acheté de bois pou fait la cuisine, li la rempli inn charrette, plus in panier de zoeuf ec deux volaille. La bonne té fait cuit manger. Pierre té fait bouillir de l’eau dans inn grann bassine, li té plonge serviette dann l’eau bouillante, li té perce bien, et li té entoure le bann malade avec. Té i fume encore, bonna té i gémit seulement. Après-là, li té donne azot zot médicament et li té fait piqûre de sérum physiologique.

Troisième jour, in monn té i sorte Sainte-Clotilde, la ni dire sergent Puiné toute la famille son tonton Hyacinthe té malade zot aussi. Navé rien que belle-soeur tonton Hyacinthe té encore deboute : elle té tout seul pou soigne son beau-frère, sa soeur, té i appelle Laure, ec sa nièce. Navé point de médecin, navé point de médicament, et té trouve pu rien pou manger. Navé in médecin l’armée, Dr Kérébel, té court partout, depuis Sainnis, jusqu’à Sainte-Marie, Sainte-Suzanne. Na de fois li té sar jusqu’à Saint-André, à cause Dr Martin té vient pas à-bout li tout seul.

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Le petit bazar au bas de la rue Sainte-Anne. Source : "Saint-Denis longtemps", Jean-Paul Marodon, 1980.

Alors Pierre Puiné la décide occupe aussi la famille tonton Hyacinthe. Tous-les-matins, quand li té fini ec son famille Sainnis, li té sar Sainte-Clotilde, six kilomète à pied. Et quand li té fini Sainte-Clotilde, li té court la pharmacie, la boutique, bazar. Navé la queue partout. Mais inn après l’ote, bann commerce té i rouve pu. De moune té i batte su la porte, mais té resse fermé. Quatrième jour, Puiné la énervé : li la prend son l’élan, in coup de zépaule, li la défonce la porte inn boutique chinois. Le commerçant té à terre, devant le comptoir, son zyeux grand rouvert. Puiné la enjanm le cadave, li la passe derrière le comptoir et li la commence serve de moune. Toute la bann té tellement épouvanté, personne la pas crié, la pas fait de ralé-poussé, et chaquinn la paye son marchandise tranquillement, sans protesté.

Dann bazar, de moune té bataille pou in boute la viann, pou in paquet de brède. Pou gaingne de lait, i fallait allé jusqu’à Chaudron, grand matin. Huitième jour, Puiné té i sorte Sainte-Clotilde, arrive côté Butor, dans inn ruelle, son cheveux la dresse su son tête : navé inn douzaine cochon t’après dévore le cadave inn vieille femme. Li la fait court azot, mais li té pressé pou rente son case. Li té sûr le bann cochon té i sar revenir. A cause sa même de moune i dit pendant deux-an créole l’arrête mange cochon.

Pierre Puiné la soigne son tonton Hyacinthe coup de piqûre sérum physiologique, mais la pas serve rien. Le bougue lé mort sans rien dire, sans gémissement. Sa femme, Laure, la levé de son lit, la ni embrasse son mari et la reparti allongé. Inn heure de temps après-là, elle té mort. Lannmain matin, té le tour de la fille. Pierre la parti commann trois cercueil ec in menuisier de Sainte-Clotilde. Li té obligé rode volontaire pou amène le trois cercueil jusqu’à le cimetière.

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Dessin extrait du Mémorial de la Réunion, tome 5, page 98.

Le camion té i charroye le mort jusqu’à le cimetière de l’Est, mais navé pu assez de main-d’oeuve pou fouille le trou. Le bann cadave té aligné conte le mur, à la fin té éparpillé n’importe comment. La nuite, cochon ec le chien té vient fait le bal dann cimetière. Pou ramasse toute le bann cadave en ville, lavé prend encore in coup bann condamné, surtout sa que té condamné à mort. Lavé promette à zot la vie sauve ec la liberté. La point inn la profité. Inn par inn, toute la bann lé mort.

In matin, Pierre té obligé ferme le zyeux son manman. Deux-heure après-là, té le tour sa grann soeur, Anita. Pierre la parti la mairie pou fait la déclaration l’état-civil. L’employé té au-boute :

— Mi gaingne pu, mi gaingne pu ! Hier moin la enregisse cent soixante-trois décès !
— Té fait bon peu, pou inn commune trente mille habitant : cent soixante-trois mort, rien que dans inn journée.

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11 mai 1919 : le "cyclone de Dieu". Illustration extraite de la BD "La grippe coloniale, 2 - Le cyclone la peste", de Huo-Chao-Si et Appollo, Editions Vents d’Ouest, 2012.

Et alala, dimanche 11 mai, huit-heure de matin, sans prévenir, le vent la levé. In cyclone la passe su la Réunion, surtout su la côte Ouest. Li la pas dure longtemps, tout jusse inn heure de temps, mais li té violent. In peu comme cyclone Jenny en février 62. Sa que té sûr, c’est que le coup-de-vent la balaye toute le bann microbe. Le cyclone, malgré li té pas gros, in seul coup, li la nettoye la Réunion. Vitement le nonm de mort la baissé. Dix jour après-là, l’épidémie té fini.

En in mois-et-demi, la grippe espagnole lavé fait quinze mille mort la Réunion. Toute famille la Réunion té marqué pou la vie, et jusqu’à coméla, de moune lé né dann zannée trente i souvient encore, sa que zot parent té i raconte azot.

La grippe espagnole la fait soixante million de mort dans le monn. En France, quate cent mille. En 1918, na deux poète français lé mort ec la grippe espagnole : Edmond Rostand ec Guillaume Apollinaire.

Jean-Claude Legros

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Jeu de miroirs avec le temps... Jean-Valentin Payet, 31 ans en 1925 à gauche. 45 ans plus tard à droite.

En 1928, Jean-Valentin Payet publie « Au seuil des cases », à Madagascar. Il n’en est tiré qu’une centaine d’exemplaires.

Soixante ans plus tard, encouragé par Alain Gili, il reprend la majorité des textes de ce premier recueil, les retravaille, y ajoute de nouveaux récits et présente le manuscrit à L’Harmattan, sous le titre inspiré : « Chroniques réunionnaises recueillies au seuil des cases ».

Le manuscrit sera accepté par l’éditeur mais le titre sera malheureusement changé pour un « Récits et traditions de La Réunion » beaucoup moins poétique et évocateur.

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Jean-Valentin Payet s’est inspiré de l’intimité de quelques familles pour bâtir son récit et retracer ainsi une tranche de l’histoire du pays. La femme en noir tient dans ses mains un missel (et non un smartphone...). Les deux femmes en blanc sont des sœurs de Jean-Valentin Payet. Collection privée 7 Lames la Mer.

Le parti-pris de Jean-Valentin Payet est de retracer, le plus fidèlement possible, l’histoire de l’île de La Réunion, des origines jusqu’à la grande épidémie de grippe espagnole (1919), en s’appuyant sur l’intimité de quelques familles, sur cette succession d’évènements heureux et malheureux qui jalonnent les lignes de vie et construisent, de génération en génération, l’histoire d’un pays.

Soucieux des détails, Jean-Valentin Payet sait cependant éviter l’écueil du récit strictement historique et didactique, de même qu’il ne sombre pas dans la facilité de la compilation d’anecdotes ni dans celle de l’énumération de souvenirs.

Si son écriture est réellement envoutante, c’est parce qu’elle est à la fois directe et mâtinée d’élans poétiques mais c’est aussi parce qu’elle se nourrit de ce terreau qui a enfanté les mythologies réunionnaises constitutives de cette identité toujours mouvante.

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« J’ai voulu décrire des tranches de vie, confiait-il à la sortie du livre, à travers les diverses ethnies de La Réunion, pendant l’époque coloniale ».

Né à Saint-Benoit en 1894 dans une famille dont l’ancêtre est arrivé à La Réunion en 1674, Jean-Valentin Payet (qui fut grièvement blessé sur le front de Verdun) est mort à Paris le 30 mars 1992, d’une crise cardiaque en pleine rue, à l’âge de 98 ans.

Il venait de publier, un an auparavant, aux éditions de L’Harmattan, un ouvrage intitulé « Histoire de l’esclavage à l’île Bourbon ».

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Jean-Valentin Payet en 1925

Tapant d’un doigt sur une antique machine à écrire, il se consacrait depuis plusieurs années à la rédaction minutieuse de ses Mémoires qui resteront inachevés, des Mémoires qui, selon lui, allaient contribuer à sauvegarder « cette mémoire orale qui n’existe plus ».

Souvent présenté comme le doyen des écrivains réunionnais, il s’en défendait pourtant et répondait avec humour en 1979 à un journaliste réunionnais : « J’ai écrit bien des circulaires, rédigé des arrêtés et des décrets mais je ne suis pas écrivain ».

7 Lames la Mer

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