Marie-Elphegia Véronique, née au paradis en 1916

Marie-Elphegia Véronique est née au paradis en 1916. Un paradis — l’île de Diego Garcia, Chagos, océan Indien — confisqué par la Grande Bretagne et transformé en base militaire par les USA. Nous avons rencontré Marie-Elphegia Véronique en 1989, dans sa petite case encaustiquée de Port Louis [île Maurice]. Elle avait 73 ans et ses yeux bleutés par le temps ne distinguaient que des ombres nimbées d’une pâle lumière. Aujourd’hui, Marie-Elphegia Véronique repose en terre mauricienne d’exil. Loin de son paradis. Hommage et retour sur les paroles de cette enfant du paradis.

Marie-Elphegia Véronique, août 1989, devant sa petite case, à Port Louis, Maurice. ©NVL/7LLM.

55 ans que je n’ai plus revu la terre de mes ancêtres


1989, Port Louis, île Maurice – 7 Lames la Mer : D’où venez-vous, Marie-Elphegia Véronique ?

Marie-Elphegia Véronique : Je suis née à Diego Garcia, dans l’archipel des Chagos, le 19 mars 1916. Aujourd’hui [NDLR : interview réalisée en 1989], j’ai 73 ans et je vis ici à l’île Maurice depuis 55 ans. Cela fait 55 ans que je n’ai plus revu la terre de mes ancêtres. J’y pense tous les jours. Je pense tous les jours à Diego.

7 Lames la Mer : 55 ans loin de Diego Garcia, c’est long…

Marie-Elphegia Véronique : C’est très long et pourtant je n’ai rien oublié. Je me souviens de tout parfaitement. C’est resté là, dans ma tête. [Silence]… Jamais je n’oublierai Diego. Mon pays, c’est là-bas. Je suis attachée à cette terre. Je pense tout le temps à Diego. Partout où je regarde, je vois Diego. La nuit, je rêve de Diego.

La petite église de Diego Garcia...
La petite église de Diego Garcia…

J’ai eu 10 enfants, tous morts de maladie


7 Lames la Mer : Comment était votre Diego Garcia ?

Marie-Elphegia Véronique : À Diego Garcia, il y avait une petite église, une école, un petit hôpital, le cimetière, une grande maison pour le «commandeur». Ma famille habitait un des deux villages, dans des paillotes. Il y avait des cocotiers partout et tout ce que l’on mangeait était frais : poissons, poulets, légumes… C’était une vie simple et saine. Vraiment, on ne manquait de rien. On n’avait pas besoin d’acheter pour manger. On n’avait pratiquement pas besoin d’argent pour vivre.

7 Lames la Mer : Vous évoquez votre famille. Qu’est-elle devenue ?

Marie-Elphegia Véronique : Mes parents travaillaient tous les deux dans les cocoteraies : ils cueillaient les cocos, fabriquaient des paniers. Ils sont enterrés à Diego. [Silence]… Nous étions douze enfants dans la famille. Moi, j’étais la troisième. Aujourd’hui [en 1989], nous ne sommes plus que cinq. J’ai moi-même eu dix enfants. [Long silence]… Ils sont tous morts de maladie1[Silence]. C’est pourquoi, j’ai fini par adopter le fils de ma sœur.

Diego Garcia... le paradis.
Diego Garcia… le paradis.

Si j’avais su, je ne serais jamais partie…


7 Lames la Mer : Votre dernier souvenir de Diego Garcia ?

Marie-Elphegia Véronique : Cela fait si longtemps… 55 ans que j’ai quitté Diego Garcia. J’avais 18 ans à l’époque et je m’embarquais pour l’île Maurice sans me douter que je ne pourrais jamais revoir mon île. Si j’avais su, je ne serais jamais partie… Je suis restée longtemps à Maurice parce que j’y avais de la famille. [Silence]. Mais lorsque j’ai voulu rentrer chez moi, retourner à Diego Garcia, on m’a dit que ce n’était plus possible parce que l’archipel devait être évacué et que cela ne servait à rien que j’y aille pour revenir.

7 Lames la Mer : Qu’avez-vous ressenti alors ?

Marie-Elphegia Véronique : C’était horrible… On ne s’attendait vraiment pas à ça et on ne nous a pas demandé notre avis.

7 Lames la Mer : Saviez-vous pourquoi l’archipel devait être évacué ?

Marie-Elphegia Véronique : Non. On savait juste que les Anglais voulaient que tout le monde quitte l’archipel. Mais personne ne voulait partir. Les Américains nous ont dit qu’il fallait partir, qu’une bombe allait éclater sur l’île, que nous n’avions pas le choix, qu’il y aurait une récompense au bout du voyage.

Lorsque le dernier bateau est arrivé à Port-Louis, je me souviens que les Chagossiens à bord ne voulaient pas descendre ; ils voulaient retourner aux Chagos... Illustration Kathy Laguette extraite du clip 'Diego' de Zulu.
Lorsque le dernier bateau est arrivé à Port-Louis, je me souviens que les Chagossiens à bord ne voulaient pas descendre ; ils voulaient retourner aux Chagos… Illustration Kathy Laguette extraite du clip ‘Diego’ de Zulu.

Une rumeur disait qu’une bombe allait éclater


7 Lames la Mer : Les Chagossiens ont donc été forcés à l’exil…

Marie-Elphegia Véronique : Oui. Il y avait cette rumeur qui circulait comme quoi il fallait évacuer l’île parce qu’une bombe allait éclater… Par la suite, les Anglais ont organisé la pénurie des produits de première nécessité pour forcer les gens à quitter les Chagos : les bateaux qui ravitaillaient habituellement l’archipel ne venaient plus. Et ainsi, plus aucune denrée alimentaire n’arrivait à Diego. C’est comme ça que les habitants ont été obligés de céder. Ils n’avaient pas le choix.

7 Lames la Mer : Comment l’évacuation s’est-elle déroulée ?

Marie-Elphegia Véronique : Certains Chagossiens qui étaient là-bas m’ont raconté qu’ils avaient été embarqués, parfois de force, sur des bateaux qui les emmenaient vers Maurice. Voyant leurs maîtres partir, les animaux domestiques, restés à terre, se mettaient à crier parce qu’ils sentaient qu’on les abandonnait2. Lorsque le dernier bateau est arrivé à Port-Louis, je me souviens que les Chagossiens à bord ne voulaient pas descendre ; ils voulaient retourner aux Chagos ; ils refusaient de descendre à terre parce qu’ils ne voulaient pas rester à Maurice. Alors, ils ont été jetés de force sur les quais, sans ménagement. Ils sont restés là, hébétés… Ils ne savaient plus quoi faire.

Le petit cimetière abandonné à Diego Garcia.
Le petit cimetière abandonné à Diego Garcia.

Je ne peux même pas aller sur la tombe de mes parents


7 Lames la Mer : Quelle serait la première chose que vous feriez si vous pouviez retourner à Diego Garcia ?

Marie-Elphegia Véronique : J’irais sur la tombe de mes parents. Ils sont enterrés là-bas… dans le petit cimetière de Diego Garcia. Mes racine sont là-bas. [Silence…] Je ne peux même pas aller sur la tombe de mes parents… Je pense souvent à eux. Malgré toutes les années que j’ai passées ici à Maurice, mon souhait le plus fort est de retourner à Diego. C’est là-bas que je suis née.

Propos recueillis par Nathalie Valentine Legros
7 Lames la Mer
Août 1989
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Journaliste, Écrivain, Co-fondatrice - 7 Lames la Mer.

  1. Dans la communauté chagossienne exilée, de nombreux enfants sont morts de maladie à leur arrivée à l’île Maurice. Et « de chagrin ». Cofondatrice du « Chagos Refugees Group » et figure charismatique de la lutte pour le retour du peuple chagossien dans l’archipel, Lisette Talate, morte à 70 ans le 4 janvier 2012, racontait en 2004 dans le documentaire de John Pilger « Stealing a nation » : « mes enfants buvaient le lait à mon sein ; c’était un « lait de chagrin ». Mes enfants sont morts d’avoir bu ce « lait de chagrin ». Le docteur n’est pas capable de soigner le chagrin »…
  2. Dans d’autres cas, les Chagossiens ont rapporté que leurs animaux avaient été rassemblés dans un grand hangar et gazés aux pots d’échappement des jeeps de l’armée.
  3. En 1989, une version de cette interview a été publiée dans «Le Quotidien de La Réunion».
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