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Ombres de l’esclavage...

Vincendo : l’âme errante qui annonçait la mort

7 septembre 2014
Jean-Claude Legros, Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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« Une forme humaine à deux pas de moi s’enfuyait... Je crus voir l’homme se fondre dans la nuit, disparaître. Une sueur froide perlait à mes tempes car je venais de reconnaître les lieux. J’étais sur une falaise escarpée qui tombait en une muraille verticale sur une plage étroite et ma tête surplombait le vide ». Cette silhouette dans le fénoir, c’était celle de Pa Zidore...

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Pa Zidore té raconte zistoire grand diabe, li té chante ec son bobe. Illustration Antoine Roussin.

Dann son live « Récits et traditions de la Réunion », Jean Valentin Payet i raconte in zistoire li la entann en 1906, la case in propriétaire té appelle Milleret. Sé monsieur Milleret li-même i cause...

Mi appelle Dosythé Milleret. En 1848, moin navé vingt-an. Gouvernement en France la sorte in décret pou aboli l’esclavage. La envoye Sarda Garriga la Réunion pou fait applique le labolition. Mais Gouvernement navé point assez l’argent pou dédommage bann propriétaire zesclave. Mon papa navé douze zesclave, mais la fallu ni attann quatre-an, en 1852, pou que l’Etat i verse anou cent-vingt-cinq piasse par zesclave.

Dans la famille, nous té huit zenfant. Nous té resse le Ruisseau, côté Vincendo. Quand la fait le partage, moin la gaingne in terrain douze mille gaulette, à-peu-près dans les 30 hectare, plus la case familiale ec in zesclave té appelle Zidore. Zidore té pas son vrai nom, mais nou lavé baptise ali comme sa. Té in malgache la tribu Antésaka. Quand moin la dit Zidore li té libe, li la gratte son tête, comme in moune i connaît pas kosa li sar fait. Moin la dit ali :

— Allons Zidore, cause aou ! Kosa ou veut faire ? Si ou resse ec moin, ou sera nourri, logé, habillé. Et ma donne aou vingt-cinq franc par mois. Sinon-sa, ou lé libe allé où sa ou veut. Ou peut allé travaille inn ote place, si ou veut.

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Temps-en-temps moin té gaingne nouvelle Pa Zidore par le facteur té i sorte St-Joseph pou allé St-Philippe. (Mare Longue, Saint-Philippe - carte postale de Henri Ganowski))

Zidore la réfléchi in bon boute temps, après-là li la dit :

— Mi oit pas bien kosa ma faire. Moin lé pu malgache, mi connaît pas qui sa i lé mon papa ec mon manman, mi connaît pas où sa i lé mon village, mi connaît même pu cause malgache. Moin la toujours vive terre-là, mi préfère resse là-même, sanm zot.

Zidore té in bougue solide, tranquille. Li té in bon travailleur, in bon cultivateur. Li té connaît comment occupe la canne, la vanille, vacoa. Zidore la marié, la gaingne zenfant. Son zenfant la grandi, la parti en ville. Son fanm lé mort. Le soir Zidore té i vient sanm nou sous la véranda : li té raconte zistoire grand diabe, li té chante ec son bobe. Quarante année la passé comme sa, Zidore té fine ni vieux, asteure nou té appelle ali Pa Zidore.

In jour Pa Zidore la ni oir amoin, pou demann amoin la permission pou allé voyagé. Li la donne amoin comme prétexe li té inn race grand marcheur. Moin la dit ali :

— Pa Zidore, ou lé libe allé n’importe quel place ou la envie. Mais ou la magine oute zenfant ? Quand zot va ni oir aou et ou sera pas là ? Zot i sera trisse !

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Moin la aide ali charge son bertelle dans son dos : dedans navé saucisse, boucané, de riz ec sonn ti monnaie.

Zenfant Pa Zidore té i resse en ville : inn té commerçant, l’ote té boulanger, inn ote té instituteur. Mais Pa Zidore té pas là ec sa. Li la réponn amoin :

— Mi serve pu aou rien, mon blanc. Ou té in bon maîte pou moin ec mon famille, mais i faut mi sava. Ma revenir. Pou revenir, ma revenir. Si mi arvient pas, ma fait prévenir aou.

Moin la aide ali charge son bertelle dans son dos : dedans navé saucisse, boucané, de riz ec sonn ti monnaie. Moin la accompagne ali jusqu’après la ravine. Mi oit ali encore quand li la dévale la pente Vincendo. Temps-en-temps moin té gaingne nouvelle Pa Zidore par le facteur té i sorte St-Joseph pou allé St-Philippe, o sinon par la diligence. Mi connaît li la resse in temps Ste-Rose, après-là li la parti St-Benoît. Deux-an la passé, l’épidémie de choléra la tué in bon peu de moune, et personne la pu gaingne nouvelle Pa Zidore, même pas son zenfant.

In soir, en 1897, té six-heure de soir, té i commence fait nuite : moin té sorte la case Paul, mon neveu. Moin té suive l’allée jacque pou rente mon case. Bann jacque té gros, té mûr, in bougue noré pas gaingne porte deux li tout seul. Tout-d’in-coup, alala in bel jacque la sorte en l’air là-bas su mon tête, la tonm jusse devant moin, la roule à-terre. Moin la essaye trapé, mais mon bras té dann vide. Moin té jusse su le bord rempart. Moin la vu in bougue courir, moin la calcule té in voleur, moin la court derrière.

Moin lé pas capon, et moin navé mon sabre-à-canne. Le bougue té i file même, ou noré dit li té connaît chemin. A force court derrière li, moin la commence trouve li té ressanm Pa Zidore : même manière, même cabaye, même chapeau cabossé, in bolocosse té i appelle, même bertelle, même pantalon. Moin la criye ali :

— Pa Zidore, aou sa ? A-cause ou court ?

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Bann jacque té gros, té mûr, in bougue noré pas gaingne porte deux li tout seul.

Le bougue la pas réponn. Moin la essaye saute su li, moin la manqué, moin la tonm à-terre, mon sabe la chappé. Moin la gaingne saisissement, moin té su le bord la falaise, mon tête té dann vide, dann fond navé galet ec la mer. Moin la batte arrière doucement, moin la deboute, moin navé la tremblade. Moin lavé vu la mort. Moin la rente mon case, mais la nuite moin la pas gaingne sommeil.

Lannmain matin, moin la parti oir : moin la vu la trace mon soulier, mais lavé point la trace l’ote bougue. Moin l’artrouve l’endroit moin lavé tombé, su le bord la falaise. Moin la suive inn ti sentier pou tsann dann fond : la mer té i arrive pas jusqu’à la falaise, mon sabe té là, dann galet, cassé en deux.

Après ce coup-là, moin té malade. Moin la resse dix jour dann lit ec la fiève. Quand moin la gaingne marché, moin lé reparti dann l’allée jacque. In vieux gramoune noir, cheveux blanc, té i attann amoin. Li la salué et li la demandé :

— Bonjour mon blanc. Aou même monsieur Dosythé ?
— Oui, à moin même sa. Pa Zidore i envoye aou ?
— Bin, note deux li cabasse [1] : bann blanc la vole anou même jour, dann pays Analamainty, pou vann anou Tamatave. Après là, l’arvann anou Sainnis. Grand merci Bon Dieu, moin la ni à bout trouve aou. Mi sorte Beaufond, pou dire aou Pa Zidore lé mort.
— Té quel jour, moin la demann ali, quand sa sa ? Quand la lune té pleine ?
— Bin, sa i fait douze jour. Té mardi l’ote semaine, le soir, par-là six-heure- et-demi. Pa Zidore la dit amoin comme sa : « Mon blanc i connaît mi sar mort. Allé dit ali quand même ». Alors ala moin-là, mi fait la commission.

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Moin lé pas capon, et moin navé mon sabre-à-canne.

Frisson la passe dessus moin :
— Alors té li-même l’ote soir, le bougue moin la court derrière. Té Pa Zidore, o sinon son l’âme. Li la ni prévenir amoin, comme li lavé promis.

Moin la garde le cabasse Pa Zidore sanm moin. Moin la donne ali in vieux boucan pou li dort dedans. Comme Pa Zidore, le soir li té chante ec son bobe.

Moin la fait nir le corps de Pa Zidore, moin la enterre ali jusse l’endroit moin lavé tombé, su le bord la falaise. Deux-an après-là son dalon lé mort, moin la enterre ali à côté.

Mais na cinq-an de sa, la eu in gros cyclone, la fait in raz-de- marée terribe, la mer la mange in boute la falaise, la emporte les deux tonm. Daoir la mer la ramène Pa Zidore ec son cabasse dans zot pays malgache.

Traduction Jean-Claude Legros

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Jean Valentin Payet, au crépuscule d’une longue vie.

En 1928, Jean Valentin Payet publie «  Au seuil des cases », à Madagascar. Il n’en est tiré qu’une centaine d’exemplaires. Soixante ans plus tard, encouragé par Alain Gili, il reprend la majorité des récits de ce premier recueil, les retravaille, y ajoute de nouveaux récits et présente le manuscrit à L’Harmattan, sous le titre : « Chroniques réunionnaises recueillies au seuil des cases ». Le manuscrit sera accepté par l’éditeur mais le titre sera changé pour un « Récits et traditions de la Réunion » beaucoup moins inspiré.

L’histoire de Pa Zidore (pour Isidore) est extraite du chapitre intitulé « L’esclave errant » et porte un éclairage sur les non-dits et les ambiguïtés qui dominent les relations au sein de la société réunionnaise de l’époque : ici les barrières dressées par le terrible système esclavagiste et colonialiste semblent à la fois infranchissables et poreuses. Le franchissement de la frontière entre l’esclavage et le salariat après 1848, ici négociée d’homme à homme, s’opère par une tractation des fictions entre l’ancien maître et l’ancien esclave. Le maître paternaliste (et habité lui-même par ses schèmes paternalistes auxquels il « croit » ) « propose » à Zidore une liberté, pourtant acquise depuis le 20 décembre, pour laquelle il a été avantageusement indemnisé, et dont il sait (ou au moins dont il pressent) que, faute de capital social, l’ancien esclave ne saura que faire. Zidore ne renonce pourtant pas à la liberté acquise ; s’il refuse l’aventure — c’est-à-dire, d’aller vendre ailleurs sa force de travail — il choisira de l’explorer une fois sa vie accomplie, ses enfants placés, lorsque, finalement, il ne doit plus rien à personne.

Dans l’univers social façonné par l’esclavagisme, la magie, arme des sans-armes, trouble la frontière entre le monde des vivants et celui des morts et des âmes errantes. Elle brouille et subvertit les rôles sociaux et les hiérarchies. Au paternalisme ambiant et à l’oppression, les esclaves opposent une échelle de valeurs porteuse d’un renversement des rôles. Il faut croire que ce contre-ordre narratif est à son tour désamorcé par l’Abolition qui, par la magie propre aux actes de droit, transforme en contrat social un arbitraire établi par la violence. Ici, l’âme de Zidore ne vient plus hanter le Blanc et lui faire payer ce que l’esclave a subi : elle vient, au contraire, le rassurer, l’informer de la disparition du Noir, établissant entre le maître et serviteur un compagnonnage post-mortem...

Au vrai, ce récit s’intègre dans une narration post-esclavagiste, qui, pour réaffirmer un ordre social dont les tenants avaient craint l’effondrement à l’Abolition, met en légende un « après 1848 » marqué par un pacte renouvelé entre les dominants et les dominés. Une représentation qui s’accompagne d’une écriture irénique du passé esclavagiste : « les Blancs n’eurent pas de serviteurs plus dévoués, les Noirs de bienfaiteurs plus puissants ; et par un accord aussi étrange qu’admirable, on vit des familles entières, retirées sur leurs habitations, vivre paisiblement au milieu de leurs esclaves qui étaient infiniment plus nombreux. Les uns et les autres se prêtèrent un mutuel secours », écrit Georges Azéma dix ans après l’Abolition, résumant la vision rétrospective forgée par les dominants de leur propre domination.

La fin de cette histoire nous ramène à un passé plus récent, lorsque le cyclone Gamède nous a restitué les restes des esclaves ensevelis sur le bord de mer de Saint-Paul, nous confrontant à ce monde souterrain de l’histoire réunionnaise.

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Jean Valentin Payet, 31 ans en 1925.

Le parti-pris de Jean-Valentin Payet est de retracer, le plus fidèlement possible, l’histoire de l’île de La Réunion, des origines jusqu’à la grande épidémie de grippe espagnole (1919), en s’appuyant sur l’intimité de quelques familles, sur cette succession d’évènements heureux et malheureux qui jalonnent les lignes de vie et construisent, de génération en génération, l’histoire d’un pays.

Soucieux des détails, Jean Valentin Payet sait cependant éviter l’écueil du récit strictement historique et didactique, de même qu’il ne sombre pas dans la facilité de la compilation d’anecdotes ni dans celle de l’énumération de souvenirs. Si son écriture est réellement envoutante, c’est parce qu’elle est à la fois directe et mâtinée d’élans poétiques mais c’est aussi parce qu’elle se nourrit de ce terreau qui a enfanté les mythologies réunionnaises constitutives de cette identité toujours mouvante.

« J’ai voulu décrire des tranches de vie, confiait-il à la sortie du livre, à travers les diverses ethnies de La Réunion, pendant l’époque coloniale ».

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Né à Saint-Benoit en 1894 dans une famille dont l’ancêtre est arrivé à La Réunion en 1674, Jean Valentin Payet (qui fut grièvement blessé sur le front de Verdun) est mort à Paris le 30 mars 1992, d’une crise cardiaque en pleine rue, à l’âge de 98 ans. Il venait de publier, un an auparavant, aux éditions de L’Harmattan, un ouvrage intitulé « Histoire de l’esclavage à l’île Bourbon ».

Tapant d’un doigt sur une antique machine à écrire, il se consacrait depuis plusieurs années à la rédaction minutieuse de ses Mémoires qui resteront inachevés, des Mémoires qui, selon lui, allaient contribuer à sauvegarder « cette mémoire orale qui n’existe plus ».

Souvent présenté comme le doyen des écrivains réunionnais, il s’en défendait pourtant et répondait avec humour en 1979 à un journaliste réunionnais : « J’ai écrit bien des circulaires, rédigé des arrêtés et des décrets mais je ne suis pas écrivain ».

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Ami, dalon.

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