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Péï... perdu

Revoir Boucan Canot... il y a 35 ans

29 mars 2016
7 Lames la Mer
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Plage déserte. Des filaos bordent le sable blanc et dissimulent quelques maisons dispersées dans la verdure. Au-delà de la petite route, s’étendent savane, remparts et montagnes. Nous sommes en 1980 : les environs du Boucan Canot ne sont pas encore engloutis par le béton, mais 35 ans plus tard, la Côte-d’Azurisation a gagné.

Boucan Canot 1980. Carte Postale.

Boucan Canot 2015. Google earth.

Une carte postale datant de 1980 nous dévoile un Boucan Canot méconnaissable : les filaos règnent sur le bord de mer, projetant leur ombre sur le sable désert d’un petit matin ensoleillé. Quelques vagues rident l’océan. Le souffle du poète Jean Albany est ici, présent...

Parfois, je crois entendre en un rêve indolent
Le fin frémissement de l’arbre aux fils d’argent
Ou la chanson du feu du vieux pêcheurs indien
Possédant sa pirogue et le ciel pour tout bien.

Extrait de : « Sortilège créole »

Trois siècles auparavant, le 5 septembre 1668, un dénommé Gilles Launay, un des premiers colons, obtient la concession du terrain dit « Boucan Canot » (cabane à canot). Le lieu resta longtemps isolé car ce n’est qu’au 19ème siècle (1863-1871), que la partie rocheuse séparant Boucan Canot de Saint-Paul sera ouverte. Les nombreux caps et pointes qui se trouvent par là donnèrent bien du mal aux ingénieurs — et surtout aux ouvriers ! — notamment lorsqu’il fallut rogner le Cap Champagne et entailler le Cap Lahoussaye.

"Le boucan et le choka bleu", Adèle Ferrand, 1847.

C’est précisément dans les années 80 que La Réunion amorce un tournant vers l’économie touristique. Boucan Canot est alors présentée comme le fleuron des plages de l’île. Elle est même qualifiée de « Saint-Tropez local toutes proportions gardées » dans un guide édité en 1986 [1].

Cependant, les « proportions » entre espaces naturels et activités humaines, entre activités traditionnelles et activités nouvelles — cette mystérieuse alchimie nécessaire à la préservation de l’équilibre — n’ont pas été au centre des préoccupations des « aménageurs » et « décideurs ».

D’un petit village de pêcheurs, longtemps isolé, on a fait une station balnéaire tapageuse, bétonnée, surpeuplée, clinquante, n’hésitant pas à « gagner » sur la plage, « gagner » sur les filaos, « gagner » sur la savane. Gagner toujours plus.

La plage de Boucan Canot, filmée en 1978. Photo extraite du documentaire « Ça Bourbon même, l’île de La Réunion », réalisé par Jean Pierre Mirouze. Source INA.

Gagner jusqu’à en perdre son âme.

L’exemple catastrophique du site des Roches Noires — dont une partie de la plage a disparu en 2012 — est édifiant ! La mer a emporté un morceau de « La Croisette » — qui avait sérieusement gagné du terrain sur le sable —, reprenant ses droits naturels sur ce bordmèr créole « reconfiguré-défiguré » selon des modèles importés.

La Côte-d’Azurisation en plein boum à Saint-Gilles aura-t-elle l’effet d’un boomerang ? Car prétendre intéresser le touriste avec du béton, c’est comme vouloir attraper des mouches avec du vinaigre.

7 Lames la Mer

Le pays oublié s’est donc rappelé à notre bon souvenir d’amnésiques en 2012 : il a emporté une partie de « La Croisette » des Roches Noires, reprenant ses droits naturels et nous a livré un site funéraire daté « fin du 18ème siècle / début du 19ème siècle », selon un archéologue de la Dac-OI. Un site funéraire qui pourrait bien être un lieu où l’on enterrait les esclaves...
Mais que valent quelques ossements oubliés face aux travaux — certes nécessaires — menés aux Roches Noires pour sauver l’économie touristique ?
Cette histoire-là — celle du pays oublié — n’a pas droit de cité : ordre a été donné aux Caterpillar de reprendre les travaux, la Dac-OI ne voyant pas grand intérêt à mener des fouilles archéologiques sur ce site, « les rites funéraires ayant déjà été explorés lors des fouilles sur le cimetière marin de Saint-Paul » !
Circulez... y a rien à voir.
Photo 7 Lames la Mer.

7 Lames la Mer

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Notes

[1« La Réunion, le guide pratique », Éditions Mercure Océan Indien, CKC imprimerie, 1986

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