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Théâtre, arts plastiques

Marie Dessembre ou l’énigme de la Joconde réunionnaise

30 novembre 2015
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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1981, Saint-Denis, rue de Paris, 22h. Deux ombres se glissent vers le musée Léon-Dierx plongé dans le noir. Une heure plus tard, les deux silhouettes quittent les lieux en missouk et disparaissent dans la nuit. À l’intérieur, aucun tableau ne manque à l’appel... L’objet de cette expédition nocturne était pourtant bien un tableau qui est devenu depuis le plus célèbre de La Réunion. Histoire vraie de la mystérieuse « Joconde réunionnaise », estampillée « reproduction interdite » mais dont l’image a fleuri sur les murs de Saint-Denis quelques jours avant le 20 décembre 1981...

Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait le fruit d’une pure coïncidence...

On ne connaît ni le nom du peintre, ni celui du modèle. Pourtant, ce tableau anonyme et sans titre s’impose désormais comme le plus célèbre du musée Léon-Dierx. Et peut-être même le plus célèbre de La Réunion. « Des centaines de gens ont une reproduction de ce tableau chez eux puisqu’ils ont acheté l’affiche de “Marie Dessembre” », affirme Emmanuel Genvrin.

Voici l’étrange histoire de ce tableau, sorti de l’anonymat suite à un coup de foudre, à une reproduction interdite et à une mystérieuse expédition nocturne...

Flash-back en 1981 : à l’occasion d’une visite au musée Léon-Dierx, Emmanuel Genvrin, directeur du théâtre Vollard, tombe en arrêt devant un tableau. Coup de foudre. Selon lui, l’œuvre représenterait une jeune esclave d’environ 16 ans.

« Pour moi, c’est le plus beau tableau de ce musée. C’est une madone noire, confie Emmanuel Genvrin, 34 ans plus tard. Ce portrait correspondait à l’image que j’avais de l’héroïne de la pièce “Marie Dessembre” ».

Dès lors, le directeur du théâtre Vollard n’a plus qu’une idée en tête : obtenir une reproduction de ce tableau pour en faire l’affiche de sa pièce.

C’est ainsi que démarre la rocambolesque affaire du « tableau de Marie Dessembre »...

En 1981, le musée Léon-Dierx est dirigé par Suzanne Greffet-Kendig, conservateur chargé des Musées Départementaux de La Réunion. La requête portée par Emmanuel Genvrin — faire une reproduction du tableau-portrait de la jeune esclave pour illustrer l’affiche de la pièce « Marie Dessembre » — essuie un refus catégorique de Suzanne Greffet-Kendig qui se retranche derrière des considérations d’ordre technique.

Motif invoqué par la « patronne » des lieux afin de justifier son refus : pour faire la reproduction du tableau, il faudrait enlever la vitre qui le protège, or Suzanne Greffet-Kendig affirme que l’on ne peut pas enlever la vitre. Circulez...

Le musée Léon-Dierx, par Antoine Roussin.

« J’étais déjà habitué à ce que l’on me dise « non », précise Emmanuel Genvrin. Et elle m’a dit « non » devant son personnel... qui aime bien le théâtre Vollard ».

À peine Suzanne Greffet-Kendig a-t-elle tourné les talons qu’Emmanuel Genvrin et « le personnel » trouvent un « arrangement derrière la cuisine » : « revenez vers 22 heures et on vous ouvrira discrètement le musée », promet « le personnel ».

À 22 heures tapantes, Emmanuel Genvrin est au rendez-vous, avec un photographe chinois équipé d’un appareil spécial pour les reproductions. La porte du musée s’entrouvre, laisse passer les deux hommes et leur matériel et se referme aussitôt. Sans un bruit. On chuchote. On marche sur la pointe des pieds.

Le tableau tant convoité est là. Accroché au mur. Visage juvénile. Grands yeux noirs. Boucles d’oreilles en forme de goutte nacrée. Collier de perles rouges autour du cou. Et cette petite coquetterie dans le regard... Irrésistible.

« On décroche le tableau et l’on s’aperçoit ainsi qu’il est très facile de le dissocier de la vitre en verre qui le protège. Puis, on le pose sur le chevalet dans le couloir du musée désert et on braque dessus les projecteurs ». Le photographe entre alors en action...

Salle d’exposition du musée Léon-Dierx, à l’époque de son inauguration (1922). Source ANOM.

Moins d’une heure plus tard, le travail de reproduction est terminé. Les projecteurs sont éteints. Le matériel est remballé. Le tableau a retrouvé sa place sur le mur, protégé derrière sa vitre. Ni vu, ni connu. Deux silhouettes se glissent alors dans la nuit et disparaissent tandis que « le personnel » referme la porte du musée. Circulez...

Et un beau matin, les affiches de « Marie Dessembre », illustrées par le fameux tableau-portrait de la « belle esclave inconnue », sont placardées dans la ville de Saint-Denis. Elles annoncent la nouvelle pièce du théâtre Vollard qui sera jouée pour la première fois le 12 décembre 1981, au grand marché couvert.

Du côté du musée, l’ambiance est lourde. Le tableau est « remisé à la cave ». Punition... Dès lors, le portrait de la « jeune esclave » entre dans un cycle schizophrène qui oscille entre la lumière des projecteurs et l’obscurité de la « cave » : restauration, confiscation, exposition, relégation, oubli, exhumation.

« Il faut se remettre dans le contexte de cette époque, commente Emmanuel Genvrin. On est en 1981. Cela gène certains que l’on dise que le plus beau tableau du musée Léon-Dierx est le portrait d’une femme noire... Une esclave, « personnel de maison », dans un milieu urbain si l’on se réfère aux bijoux. Certes la gauche vient d’arriver au pouvoir et c’est le premier 20 décembre férié mais il faudra encore du temps pour que certains verrous cèdent... »

1981 : répétition de "Marie Dessembre" dans les locaux de l’ancienne mairie de Saint-Denis. On aperçoit l’affiche sur les murs. Source vollard.com

La pièce « Marie Dessembre » marque un tournant décisif dans l’histoire du théâtre Vollard — et du théâtre réunionnais — : la jeune troupe créée en 1979 quitte le Tampon pour s’installer à Saint-Denis et s’engage dans une démarche de professionnalisation. Avec « Marie Dessembre », Vollard, par la plume d’Emmanuel Genvrin, s’attaque à certains tabous de la société réunionnaise et crée l’évènement de ce 20 décembre 1981. La symbolique est forte, le public conquis, le succès réel.

Par sa production artistique de qualité mais aussi par sa capacité à transgresser les codes tacites de la société réunionnaise, le théâtre Vollard incarnera dès lors une forme d’insurrection culturelle féconde et provoquera parfois des réactions épidermiques comme celle d’un journaliste de la place qui en 1982 s’offusque au sujet de la pièce « Marie Dessembre » : « Faut-il raviver les haines anciennes ? » interroge-t-il alors. La fable de la « douceur de l’esclavage à Bourbon » n’est pas loin...

Mais d’où vient donc ce tableau ? Bernard Leveneur, conservateur et responsable scientifique du Musée Léon-Dierx, nous livre quelques éléments de réponse. Constat : les archives du musée possèdent peu d’informations sur ce tableau... Pas même le nom de l’artiste qui l’a réalisé, ni celui du modèle qui a posé. Le portrait est entré dans les collections du musée Léon-Dierx en 1913. Il s’agit là d’un don du comité constitué à Paris par Marius et Ary Leblond en vue de la création des collections initiales du musée.

« Pour l’avoir fait analyser par un restaurateur, nous pouvons dire que ce tableau n’est pas très vieux (type de toile à trame large et couche picturale proche de celle d’autres peintres comme les Nabis) et date des premières années du 20e siècle, nous apprend Bernard Leveneur. En ce qui concerne le sujet, il ne semble pas que nous soyons là en présence d’une Créole de La Réunion mais plutôt des Antilles. Par ailleurs, en raison de la datation technique du tableau, nous ne pouvons affirmer qu’il s’agit du portrait d’une esclave. Peut-être cette oeuvre a-t-elle été achetée afin d’évoquer l’Afrique ou du moins la présence noire à La Reunion, dans l’ancienne salle historique du musée ».

Répétition de "Marie Dessembre", dans l’ancienne mairie de Saint-Denis en 1981. Les affiches ornent déjà les murs. Source : vollard.com

Une « présence noire » qui, dans le contexte historique réunionnais, nous ramène à l’esclavage et à son cortège de représentations symboliques. Alors, qu’elle soit d’ici ou de là-bas, cette jeune femme noire est désormais intimement liée à notre île. Elle a désormais un nom : « Marie Dessembre ».

Au fil des décennies, « Marie Dessembre » est devenue la pièce fétiche qui revient à chaque bouleversement-déménagement de la troupe [1] comme pour ré-amorcer le processus créatif et entretenir l’alchimie entre Vollard et son public. Et à chaque fois, l’affiche de « Marie Dessembre » marque un peu plus les esprits. Le visage de la jeune femme devient familier et entre dans l’intimité des Réunionnais tandis que le nom de « Marie Dessembre » devient une référence : ainsi inaugure-t-on à Saint-Clotilde, 110 chemin Lory-Les-Bas, un centre de reinsertion pour adolescents : le « Centre Marie-Dessembre ».

« À chaque reprise de « Marie Dessembre », le public achetait l’affiche et souvent, dans la foulée, les gens allaient au musée Léon-Dierx espérant voir le tableau « Marie Dessembre », raconte Emmanuel Genvrin. Du coup, le tableau était sorti de la cave et exposé... Je me souviens qu’une fois, il avait été installé à l’arrière d’un poteau, tant et si bien qu’on le cherchait partout et qu’on ne pouvait le voir qu’en sortant... Tout cela est politique : quand la droite est au pouvoir, le tableau descend à la cave. Quand la gauche est au pouvoir, le tableau ressort de la cave ».

Emmanuel Genvrin et les affiches collectors des pièces du théâtre Vollard, « Marie Dessembre », « Torouze » et « Lepervenche », commercialisées par "Pardon !".

De la cave du musée Léon-Dierx au mur de votre séjour, le tableau de « Marie Dessembre » connaît depuis le mois d’août une nouvelle vie avec la sulfureuse marque « Pardon ! » de Peter Mertes. Dieu sait que nous avons à plusieurs reprises écrit des articles dénonçant certaines dérives et provocations de la marque au petit diable. Mais nous reconnaissons au patron de « Pardon ! » son engagement et son soutien pour la culture. En voilà donc un nouvel exemple puisque « Pardon ! » commercialise des affiches collectors des pièces du théâtre Vollard : « Marie Dessembre », « Torouze » et « Lepervenche ». Ces reproductions sont vendues sous forme de tableaux, entre 22 et 25€, et un pourcentage est reversé à la compagnie ! Une bonne idée de cadeaux pour cette fin d’année.

Vous pourrez ainsi tenter de percer le secret du « sourire de la contemplation », expression utilisée par la comédienne Rachel Pothin au sujet de ce tableau qui garde intacte sa part de mystère. « Elle dit : j’ai compris, je sais, poursuit Rachel. C’est troublant : ce tableau révèle une dimension de l’âme. Tu le vois et tu ne peux pas l’oublier »...

« Le regard mystérieux de cette « Joconde réunionnaise » semble vous observer, souvenir d’un passé douloureux et plein d’espoir aussi », écrivait pour sa part Agnès Antoir, à propos de ce tableau anonyme, dans la revue « Lansiv » en mars 1984.

Maintenant que ce tableau n’est plus voué à l’anonymat puisqu’il a une identité théâtrale, souhaitons-lui de quitter la cave de l’histoire réunionnaise pour retrouver les feux de la rampe et les cimaises.

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

Augustine Touzet dans le rôle de Marie-Mirandine. Source vollard.com

À la Noël 1848 se meurt Marie Dessembre. Marie-Mirandine, jeune esclave de la plantation, aime en secret le fils du maître. Elle attend un enfant de lui. Le scandale éclate avec les évènements de 1848 qui verront l’arrivée de Sarda Garriga et l’affranchissement des esclaves. Marie-Mirandine doit fuir dans les Hauts. Elle en descend le 20 décembre et accouche d’une petite fille au milieu des siens. Elle meurt des suites de l’enfantement le jour de Noël. On baptise sa fille « Marie-Dessembre », fille de la liberté.

Marie Dessembre... Pour voir une vidéo avec extraits de la pièce et interviews, c’est par ici...

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Grand Marché en 1981, Cinérama en 1987, Jeumon en 1991, etc.

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