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Il y a 60 ans, 1955

Madagascar : quand Air France prédisait un avenir sans peste

30 septembre 2015
7 Lames la Mer
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Feuilleter un vieux magazine de la revue trimestrielle d’Air France datant de 1955, et tomber sur un article qui prédisait à Madagascar « la peste à jamais vaincue, un budget en équilibre, etc. » 17 ans plus tard, la grande révolte des étudiants sonne le glas de la mainmise de la France sur l’Île rouge. 60 ans plus tard, la lecture de ce texte évoquant « cette France australe déjà riche et pleine de promesses » est édifiante.

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1955, dans le trimestriel d’Air France.

« Ce monde au bout du monde », c’est Madagascar. La revue trimestrielle d’Air France consacre en 1955 un article à Madagascar, « île de beauté qui offre au voyageur la variété infinie de ses climats, de sa faune, de sa flore ». Quelques lignes plus loin, est évoquée « sa population bigarrée (...), un peuple travailleur et doux ».

La plume de Pierre Lagarde invite le passager-touriste-lecteur à un « tour du monde » qui emprunte les lignes « Europe, Afrique, Madagascar » d’Air France. Au programme : la Côte d’Azur, Monté-Carlo, la Corse, l’Italie, l’Algérie, le Portugal, l’Espagne, le Liban, l’Égypte, etc. Et Madagascar !

Le journaliste avoue d’emblée : « On peut avoir fait le tour du monde et ne pas connaître Madagascar : c’est mon cas. Mais comme je le déplore ! Car il m’arrive d’en rêver. Je fais tourner ma mappemonde, et mon regard s’arrête sur la grand île rouge, découpée, en forme de sabot, sur l’océan Indien. Elle semble un monde lointain, inaccessible... »

« Ce poste avancé de la France d’outre-mer »

Inaccessible ? Pas tant que cela. Madagascar se trouve « à 24 heures de la Tour Eiffel ».... s’exclame Pierre Lagarde qui n’a pas écrit « grâce à Air France » mais qui l’a pensé très fort. Et en prime, le passager, pour « quelques heures de plus » aura accès aussi à La Réunion et l’île Maurice, « autres îles d’enchantement, de sortilèges, les volcans, les neiges australes, les coraux ». Les îles vanille avant l’heure ?

Comme Pierre Lagarde n’a jamais mis un orteil sur l’île qui a la forme de la trace du pied d’un géant — que l’on imagine sautant de planète en planète —, il va déployer tout son talent journalistique pour allécher le voyageur, avec les moyens du bord. Et cela vaut son pesant d’or... « Madagascar ! Le nom seul sonne comme un appel de clairon », assène-t-il. La référence militaire semble ici peu propice à l’« enchantement » dont il était question quelques lignes plus haut. Mais qu’importe... De la sonnerie militaire, on bascule sans transition vers l’évocation poétique et littéraire.

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Vue de la place de la Caserne à Nossi-Bé. Source : François P.L. Pollen et D.C. van Dam (1868-1877).

« Nossi-Bé, Tananarive ou Tamatave, Fianarantsoa, Majunga, Antsirabé... Ces syllbes ne composent-elles pas comme un poème incantatoire, interroge Pierre Lagarde. La voilà bien, la poésie pure. Poésie de l’espace, de l’évasion, de l’inconnu... — Plus tard, suggère en nous la paresse des habitudes. Mais la sagesse du vieux Boileau nous murmure : “Hâtons-nous : le temps fuit et nous traîne avec soi”... Et Mirabeau : “Gardez-vous de demander du temps, le malheur n’en accorde jamais” ».

A ce stade, le lecteur pourra toujours s’amuser à trouver d’autres citations sur le même thème, celui du temps... Par exemple : « Le temps s’en va, le temps s’en va, madame ; las ! Le temps, non, mais nous nous en allons... » [1]. Ou encore : « On voudrait revenir à la page ou l’on aime et la page ou l’on meurt est déjà sous nos doigts » [2]...

Pierre Lagarde ne perd pas pour autant le fil de sa pensée : « Le temps, toujours le temps... Mais le temps du voyage, n’est-ce pas le temps du bonheur ? Nous voici parvenus à la rive la moins prochaine, au dernier volet de l’éventail, à ce poste avancé de la France d’outre-mer... Et si vite : le temps d’un clin d’oeil entre deux rêves, ou d’un rêve entre deux coups d’aile... »

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La reine Ranavalona III, illustration extraite du "Petit journal".

Pour en savoir plus sur Madagascar, le passager devra se reporter à un autre texte, moins lyrique certes, mais tout aussi rédigé à la gloire de l’empire colonial français. Et expurgé de certaines séquences peu glorieuses.

« Cette France australe déjà riche et pleine de promesses, avec ses récoltes abondantes de riz et de café, de clou de girofle, de vanille, ses gisements d’uranium qui en feront demain peut-être l’un des pôles du monde moderne, sa population bigarrée, est une terre d’équilibre et d’espoir. Madagascar, aux syllabes sonores, évoque aussitôt le grand souvenir de Gallieni, la légende de la Reine Ranavalona, le décor de Tananarive, la course éperdue d’un troupeau de zébus dans la savane. Mais dans ce monde au bout du monde, que l’avion permet d’atteindre en 24 heures, le visiteur trouvera un équipement moderne particulièrement développé : 26.000 km de routes, 852 km de voies ferrées, 492 formations sanitaires, 1.391 établissements scolaires. (...) Des naissances en excédent, la peste à jamais vaincue, un budget en équilibre, un peuple travailleur et doux, font de la grande île, un territoire en pleine santé ».

Pas un mot, cela va sans dire, sur le combat pour l’indépendance qui hante la grande île et qui connaîtra en 1947 un épisode insurrectionnel sanglant. Le magazine trimestriel d’Air France n’est certes pas l’endroit où l’on devise de ce genre d’évènements. Si l’indépendance du pays est proclamée en 1960, la France garde cependant la main sur le pouvoir grâce à Philibert Tsiranana, président jusqu’en 1972, date à laquelle la révolte étudiante sonne de glas de l’influence française et met en selle Didier Ratsiraka qui instaure la IIème République de Madagascar et tente de se dégager de l’emprise de Paris.

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Notes

[1Pierre de Ronsard

[2Alphonse de Lamartine

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