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Les flamboyants de l’exil (3)

La tristesse infinie dans les yeux d’une reine (3)

25 novembre 2016
Jean-Claude Legros
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Exilée depuis 1897, la dernière reine de Madagascar, Ranavalona III, retrouve la terre de ses ancêtres, quarante-un ans plus tard, en 1938, lorsque le bateau « Ville de Reims » entre dans le port de la Grande Ile et qu’un train spécial transporte son cercueil de Toamasina vers le tombeau des reines, à Antananarivo... Est-ce pour cette raison que les photos, portraits, gravures qui représentent la reine Ranavalona III montrent une femme à la beauté troublante et aux yeux emplis d’une infinie tristesse ? À suivre...

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1er février 1899 : la reine Ranavalona III quitte La Réunion, à bord du « Yang-Tsé ». Elle fera une escale à Marseille avant sa destination finale : l’Algérie. Illustration extraite de : "Le Petit Parisien".

Fin de l’épisode précédent : « Il est du plus haut intérêt que (...) l’ex-souveraine hova ne puisse, en cas d’événements graves, devenir un moyen d’agitation à Madagascar », écrit le général Galliéni au Gouverneur de La Réunion en 1898. (...) « Dans l’hypothèse d’une guerre, pensez-vous pouvoir mettre (...) Ranavalona en un lieu assez sûr pour que l’ennemi ne puisse la découvrir ? Dans la négative, il y aurait lieu de songer au transfert de l’ex-reine en Algérie ».

Ainsi s’acheva le séjour de la dernière reine de Madagascar sur le sol réunionnais. Le 1er février 1899 [1], Ranavalona III embarqua sur le « Yang-Tsé » pour l’Algérie, où elle arriva au mois de mars, après une escale à Marseille...

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La reine Ranavalona III, à Alger. Dessin extrait du journal "L’Illustration".

7 • L’exil à Alger


L’accueil des colons français d’Algérie fut de prime abord plutôt « hostile ». La reine fut logée dans une villa qui s’appelait « Le Bois de Boulogne », située dans le quartier de Mustapha.

Comme elle était musicienne, on lui fit livrer un piano. Elle continua son apprentissage du français.

Récemment, « Le Courrier de Madagascar » du 27 mai 2011 a donné quelques indications sur la vie de la reine à Alger.

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L’exil à Alger. Illustration du "Petit Journal".

La Reine était astreinte à une vie de quasi pauvreté à Alger, car l’administration coloniale avait confisqué tous ses biens, ne lui laissant que quelques bijoux et des vêtements.

Elle devait se limiter aux maigres allocations que lui consentait l’administration, surtout du temps de Galliéni.

Après le départ de Galliéni de Madagascar, la reine Ranavalona III bénéficia d’un meilleur traitement par le gouvernement français.


La reine rêvait de visiter Paris


Depuis longtemps, la reine caressait le rêve de visiter Paris et la France. Après plusieurs requêtes infructueuses auprès des autorités françaises, elle obtint enfin, au bout de deux ans, en 1901, l’autorisation de se rendre en France.

La reine effectua ainsi huit voyages en France, le premier en 1901 et le dernier en 1915, pendant la guerre.

Elle devait décéder deux ans plus tard, en 1917.

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Source : gasikar.

8 • Le voyage en France


C’est ainsi que Ranavalona III fit la traversée à bord du « Général Chanzy » de la Compagnie Transatlantique et débarqua à Marseille le 29 mai 1901.

Elle était accompagnée de sa tante, la princesse Ramasindrazana, de sa nièce, la petite orpheline Marie-Louise née à La Réunion [2], de sa dame de compagnie, Mme Delpeux, et d’une femme de chambre.

Un jeune étudiant malgache, M. Ranaivo, qui terminait ses études de médecine, fut affecté à la reine comme interprète.

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Arrivée de la reine Ranavalona III à Paris. Illustration publiée à la Une de "Le Petit Journal", juin 1901.

Un saphir de 20 carats


Le train arriva à Paris le 30 mai 1901 à dix heures du soir. Une foule compacte l’attendait sur le quai. Quand elle descendit du train, portant un long manteau beige et un grand chapeau, la foule cria : « Vive Ranavalo ! »

À Paris, la reine séjourna dans un appartement près des Champs-Elysées. Elle visita notamment le grand Palais, le Petit Palais et Notre-Dame de Paris. Le 16 juin, elle visita le château de Versailles.

Le 19 juin, elle était à Fontainebleau. Une plaque fut par la suite apposée sur le montant du portail de la demeure où elle séjourna, au numéro 86 de la rue Saint-Honoré : « Ici séjourna en juin 1901 Ranavalo III, dernière reine de Madagascar ».

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Ci-dessus : 1901, la reine Ranavalona III visite Notre Dame de Paris.
Ci-dessous : au 86 de la rue Saint-Honoré, à Fontainebleau, une plaque en souvenir d’une reine.
Photos Jean-Claude Legros

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9 • La reine Ranavalona III, héroïne d’une opérette


La presse parisienne, ayant eu vent des ressources étriquées de la reine, s’en émut et décida de lancer une souscription pour lui offrir une robe.

Les dons affluèrent de partout (parmi les donateurs, on put notamment relever les noms de la comédienne Cécile Sorel et du poète François Coppée). Le bijoutier Nitzel offrit à la reine un saphir de 20 carats.

Le 27 juin 1901 la reine fut reçue à l’Hôtel de Ville de Paris et le 28 juin 1901 elle fut reçue à l’Elysée par le Président de la République, Emile Loubet, et son épouse.

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Portrait de Ranavalo III, publié à la Une du supplément de "Le Petit Journal", juin 1901.

« Les rapatriés de Madagascar ou La Reine Ranavalo à Arcachon »


Le 29 juin 1901, ce fut le départ pour Arcachon. Pourquoi la reine avait-elle choisi la ville d’Arcachon ? Selon « L’Avenir d’Arcachon », la station balnéaire lui avait été recommandée pour sa santé.

Mais la raison profonde remonte à l’année 1896 : le dimanche 8 mars 1896 avait eu lieu au Grand Théâtre d’Arcachon une représentation enfantine donnée par les élèves de l’école d’Engrémy.

Il s’agissait d’une opérette intitulée « Les rapatriés de Madagascar ou La Reine Ranavalo à Arcachon ». Il se trouve que trois mois auparavant, en décembre 1895, six cents soldats français, blessés ou malades, avaient été rapatriés de Madagascar à bord du « Cachemire » pour être transférés à l’hôpital militaire de Bayonne.


La pièce eut un succès retentissant


La Maison de Santé protestante de Bordeaux avait mis à la disposition de l’armée cinquante places dans son sanatorium de Moulleau, près de la mer. La pièce due à l’imagination de la directrice de l’école d’Engrémy, Mlle Roumagnac, eut un succès retentissant.

La presse régionale en parla en termes élogieux, et certains journaux parvinrent à Antananarivo, où la reine se fit traduire les articles.

Cette anecdote explique sans doute le désir de la reine de se rendre dans la ville où avait été créée la pièce dont elle était l’héroïne.


Des corbeilles de fleurs, des gerbes, des bouquets


La reine et sa suite furent logées dans les appartements du Grand Hôtel d’Arcachon. Le dimanche matin à dix heures, la reine se rendit au temple protestant.

Le lundi 22 juillet 1901, elle prit le train pour aller visiter incognito la ville de Bordeaux. Le mercredi 23 juillet, veille de son départ, elle distribua des exemplaires de sa photographie, dont une à Mlle Roumagnac qu’elle signa Ranavalona.

Le jeudi 25 juillet 1901, la reine et sa suite quittèrent Arcachon. Du Grand Hôtel jusqu’à la gare, la reine fut accompagnée par le Maire et le général Bourdillon. Beaucoup de gens étaient venus sur le quai.

Des corbeilles de fleurs, des gerbes, des bouquets lui furent offerts. Quand le train démarra, on la salua, on cria : « Vive la Reine ! » Elle répondit : « Au revoir ! » Ranavalona III ne revint pas à Arcachon.

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Saint-Germain-en-Laye : la reine Ranavalona III et sa nièce, la princesse Marie-Louise, orpheline de la "Petite fille du Bon Dieu" morte et enterrée au cimetière de Saint-Denis de La Réunion. Photo : René Gautier.

10 • Les dernières années...


Mais elle revint encore sept fois en France. De septembre 1903 à juillet 1915, elle séjourna en Auvergne, à Saint-Germain-en-Laye, sur la côte normande, sur la côte atlantique, à Paris, en Savoie et à Fréjus dans le Var.

Au mois d’août 1901, le Conseil Général de la Seine avait émis le vœu que l’ex-reine de Madagascar eût la liberté de séjourner où elle voudrait sur le territoire de la République.


Selon Galliéni, un retour de la reine dans son pays natal n’était pas envisageable


Le vœu fut transmis au général Galliéni.

Mais ce dernier craignait qu’un retour de la reine à Madagascar ne soit susceptible de déstabiliser l’équilibre de la nouvelle colonie (les quatorze années du règne de Ranavalona III, de 1883 à 1897, ayant été marquées par l’affirmation du nationalisme malgache).

Le général Galliéni aboutit donc à la conclusion qu’un éventuel retour de la reine dans son pays natal n’était pas envisageable et qu’il n’était pas souhaitable non plus qu’elle pût s’installer en France.

Seul lui fut autorisé un déplacement par an sur le territoire métropolitain.

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A l’exposition coloniale de Nogent-sur-Marne, la reine est émue de retrouver un musicien malgache qui officiait auparavant dans son palais Rova à Antananarivo. Source : avmm.org.

La reine fut heureuse de parler malgache


Le 14 septembre 1907 la reine visita l’Exposition Coloniale de Nogent, dans le Bois de Vincennes.

Au pavillon de Madagascar elle fut reçue par des musiciens malgaches, dont le plus ancien, du nom de Rasambo, lui déclara : « Madame, les musiciens malgaches qui représentent ici la colonie de Madagascar, me chargent de vous souhaiter la bienvenue et de vous exprimer combien ils sont heureux de vous retrouver ici en bonne santé ».

La reine fut heureuse de parler malgache avec eux et de leur serrer la main : certains d’entre eux étaient employés à l’époque au palais royal, à Antananarivo.

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La tristesse infinie dans les yeux d’une reine...

Lorsque la guerre entre la France et l’Allemagne éclata en 1914, Ranavalona III prit résolument le parti de la France.

Et c’est ainsi que selon « Le Courrier de Madagascar » du 27 mai 2011, la dernière reine de Madagascar put rendre visite en 1915, à Fréjus dans le Var, aux soldats malgaches engagés dans la Grande Guerre.

Ce fut son dernier voyage...


Le cercueil arriva par train spécial


Ranavalona III mourut brusquement à Alger, le 23 mai 1917, d’une embolie. Elle avait cinquante-six ans.

La « Dépêche d’Alger » écrivit le lendemain :

« Hier s’est éteinte subitement la reine Ranavalo dans sa villa de Mustapha-Supérieur. À Alger, elle participait aux bonnes œuvres et recueillait partout de nombreuses marques d’estime. »
 
La reine fut inhumée dans le caveau du cimetière Saint-Eugène à Alger, qui fut celui de son second époux, le premier ministre Rainilaiarivony, et où repose toujours sa sœur Rasendranoro, décédée en 1901, à l’âge de 41 ans.

Le caveau sera appelé « la tombe des princesses ».

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Le tombeau des reines à Antananarivo, où repose la dernière reine de Madagascar, Ranavalona III.

11 • De la tombe des princesses au tombeau des reines...


Son vœu d’être enterrée dans sa terre natale, à Antananarivo, ne sera exaucé que vingt-et-un ans plus tard, en 1938, lorsque le nouveau ministre des Colonies, Georges Mandel, organisa le transfert de la dépouille royale à Madagascar.

Le 23 septembre 1938, les restes de la reine furent exhumés et acheminés au port de Tamatave, par le bateau « Ville de Reims ». Le cercueil arriva par train spécial à Antananarivo le 30 octobre 1938.

Ranavalona III, dernière reine de Madagascar, repose désormais dans le tombeau des reines, à l’intérieur du Manjakamiadana, le Palais de la Reine à Antananarivo.

À suivre : Les flamboyants de l’exil, épisode 4 :
« La reine Ranavalona III liée par un pacte de sang »

Jean-Claude Legros


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Notes

[1Selon les sources, les dates varient de novembre 1898 à février 1899.

[2Marie-Louise est née à La Réunion le 15 mars 1897. Une semaine plus tard, sa mère, la Princesse Razafinandriamanitra, dite "Petite fille du Bon Dieu", décédait des suites de l’accouchement. Elle repose au cimetière de l’Est à Saint-Denis.

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