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Les flamboyants de l’exil (2)

La « Petite fille du Bon Dieu » au cimetière de Saint-Denis (2)

22 novembre 2016
Jean-Claude Legros
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La reine Ranavalona III arrive à La Réunion le 14 mars 1897 : il y a foule sur les quais au port de la Pointe-des-Galets et à l’arrivée du train à Saint-Denis pour apercevoir la dernière reine de Madagascar... Mais bientôt, un drame frappe la famille de Ranavalona III : la « Petite fille du bon Dieu » trouve la mort après avoir donné la vie. À suivre...

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Fin de l’épisode précédent : Alfred Durand, administrateur des colonies, a relaté les dernières heures de la reine dans son palais, ainsi que son long voyage d’exil jusqu’au port de Tamatave, puis de Tamatave au port de la Pointe-des-Galets à La Réunion.

Mandaté par le général Galliéni pour accompagner la reine, l’administrateur se présenta au palais à minuit. La reine pleurait. Il lui donna le bras jusqu’au perron et l’aida à monter dans la chaise à porteur.

Le départ eut lieu en pleine nuit, à une heure et demie du matin. La reine, sa famille, sa suite, les porteurs et l’escorte formaient un convoi de plus de sept cents personnes...


5 • L’exil à La Réunion


Le 14 mars 1897, le navire de guerre « La Pérouse » entra dans le port de la Pointe-des-Galets, à La Réunion. Le « Petit Journal » du 16 mars 1897 rapporte que le bruit s’était répandu que la reine de Madagascar se trouvait à bord, avec une escorte de plus de vingt personnes. La reine était en effet accompagnée de dix-neuf femmes de sa suite et de cinq dignitaires du royaume.

Une foule de près de 2.000 personnes était présente sur les quais et le long de la voie ferrée reliant le port au chef-lieu, Saint-Denis.

Depuis dix heures du matin les dionysiens affluaient sur la Place du Gouvernement (l’actuelle place de la Préfecture). Le train de 15h30 fut pris d’assaut, mais la reine n’y était pas.

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Passage de la voie du chemin de fer à la hauteur de la place du gouvernement (actuelle préfecture). Les calèches attendent les clients qui débarqueront du train arrivant en provenance du port de la Pointe-des-Galets.

5.000 personnes pour voir la reine


Ce n’est qu’à 17 heures que le train royal franchit le pont métallique de la Rivière Saint-Denis. Les clairons rendirent les honneurs militaires. Cinq mille personnes étaient sur la place, de part et d’autre de la voie ferrée.

Mais à la surprise générale, le train ne s’arrêta pas et continua son chemin en avançant au pas en direction de la gare, précédé d’un détachement de l’Infanterie de Marine. S’ensuivit alors une course folle jusqu’à la gare.

Quand la reine descendit du train, elle apparut vêtue d’une robe de velours noir, lamée d’or, coiffée d’un chapeau de feutre noir garni d’une plume bleue.


La « Petite fille du Bon Dieu » ne survécut qu’une semaine...


La reine et sa suite prirent place dans les calèches mises à leur disposition. Les malles, les caisses et les colis nécessitèrent pas moins de dix grandes charrettes. Et le convoi se dirigea vers l’Hôtel d’Europe, résidence provisoire des exilés.

Le lendemain de leur arrivée, la jeune princesse Razafinandriamanitra [1] donna le jour à une petite fille qui fut baptisée à la cathédrale de Saint-Denis sous le prénom de Marie-Louise.

Une vingtaine de personnes participèrent à la cérémonie, mais à l’extérieur la foule des badauds avait déjà atteint près de quinze cents personnes. Tragiquement, la jeune mère de 14 ans ne survécut qu’une semaine à la naissance de son enfant.

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Princesse Razafinandriamanitra (1882 – 1897), la "Petite fille du bon Dieu"...

Une piécette d’or fut glissée entre les dents serrées


Pierre de Kadoré, (« Le magasin pittoresque », 1901) raconte : 

« À la nuit, dans un cercueil trop court établi à la hâte, on mit le frêle cadavre, après l’accomplissement ponctuel des vieilles traditions coutumières.

Une piécette d’or fut glissée entre les dents serrées — le tribut à payer, qui sait ? au sombre nautonier — l’annulaire s’orna de l’anneau des immortelles fiançailles.

Après quoi, serrées et enroulées dans de multiples lambas de soie violette, ces pauvres dépouilles prirent l’aspect d’un jouet d’enfant précieusement emballé, ficelé aux deux bouts d’un large ruban en fil d’or ».

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A gauche, la princesse Razafinandriamanitra, 14 ans, décédée des suites de son accouchement. A droite, sa fille, Marie-Louise, nièce de la reine Ranavalona III. Photographiée en 1901, à Arcachon. Elle a alors 4 ans.

Une simple pierre blanche au cimetière de Saint-Denis


Pour que personne ne pût reprocher à la France un mépris quelconque des rites traditionnels malgaches, si minutieux pour les Hovas lorsqu’ils ont trait au culte des défunts, l’interprète, quand tout fut fini et que la funèbre boîte fut clouée, s’adressant à tous, esclaves et familiers accourus, proclama :

— Est-ce bien ainsi ? et les vazahas ont-ils agi conformément au cérémonial et aux coutumes ?
— C’est bien ainsi ! répondirent les assistants en pleurs.

Une simple pierre blanche marque, au cimetière de Saint-Denis, la place de la « Petite fille du Bon Dieu », une simple pierre avec cette courte épitaphe, éloquente… à dire vrai, en sa brièveté : « Princesse Razafinandriamanitra (1882 – 1897) ».

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La reine Ranavalo III

6 • « Il y aurait lieu de songer au transfert de l’ex-reine en Algérie »...


La reine s’installa dans une villa, construite dans les années 1860 et appartenant à la famille De Villèle, à l’angle de l’ancien boulevard Jeanne d’Arc (aujourd’hui boulevard Lacaussade) et de l’ancienne rue de l’Arsenal (renommée rue Roland Garros).

Dans son état actuel, qui menace ruine, la maison Ponama (du nom de ses derniers propriétaires) est répertoriée par les auteurs du livre « Le Patrimoine des Communes de la Réunion » [2] et est inscrite à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques sous la référence ISMH 1996 [3].

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La maison dite Ponama (du nom du dernier propriétaire) du temps de sa splendeur. C’est là que la reine Ranavalona III a séjourné.
Ci-dessous, la même maison, délabrée, en attente d’un plan de sauvegarde.

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De sa résidence, par-delà les flamboyants du boulevard Jeanne d’Arc, la reine avait une vue plongeante sur la Rivière Saint-Denis et sur le plateau de la Petite-Ile, précisément à l’époque de la construction de la nouvelle église de Notre-Dame de la Délivrance, destinée à remplacer la chapelle édifiée en 1858 par Mgr de Maupoint.

C’est ainsi que le jeudi 1er avril 1897, la reine rendit une visite à la nouvelle église en construction, escortée de sa tante, la princesse Ramasindrazana et de deux princes exilés. La reine fréquentait la maison du gouverneur Beauchamp (l’actuelle préfecture) et se mit à l’apprentissage du français.

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La reine Ranavalona III.

Mettre l’ex-reine en un lieu assez sûr


Pendant ce temps, à Antananarivo, le général Galliéni s’inquiétait des risques de conflit entre la France et l’Angleterre pour la mainmise sur le Soudan. En 1898, le général Galliéni écrivit au Gouverneur de La Réunion :

« La possibilité des complications que nous font entrevoir les nouvelles d’Europe m’amène à appeler votre attention sur l’ex-reine Ranavalona.

Vous estimez, sans doute, avec moi qu’il est du plus haut intérêt que la personne de l’ex-souveraine hova ne puisse, en cas d’événements graves, devenir un moyen d’agitation à Madagascar.

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A droite, illustration extraite de : "Le Petit Parisien".

Je crois donc devoir vous demander si, dans l’hypothèse d’une guerre, vous pensez pouvoir mettre la personne de Ranavalona en un lieu assez sûr pour que l’ennemi ne puisse la découvrir.

Dans la négative, il y aurait lieu de songer au transfert de l’ex-reine en Algérie ».

Ainsi s’acheva le séjour de la dernière reine de Madagascar sur le sol réunionnais. Le 1er février 1899 [4], Ranavalona III embarqua sur le « Yang-Tsé » pour l’Algérie, où elle arriva au mois de mars, après une escale à Marseille.

À suivre : Les flamboyants de l’exil, épisode 3 :
« La tristesse infinie dans les yeux d’une reine »

Jean-Claude Legros

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Notes

[1Princesse Razafinandriamanitra (« l’enfant de Dieu »), enceinte à l’âge de 14 ans des oeuvres d’un officier français : pour certains l’officier Charles, ordonnance du général Voyron, pour d’autres le commandant Gérard, chef d’état-major de Galliéni (blog de Jean-Loup Gajac), ou encore l’architecte-portraitiste Ramanankirahina, supposé être l’espion de Galliéni.

[2« Le Patrimoine des Communes de la Réunion », Flohic Éditions, 2000, (p. 225).

[3Au plan historique, la maison Ponama est restée dans la mémoire collective des Réunionnais comme « la maison de la Reine Ranavalona ». Pour l’anecdote, rappelons que c’est dans cette maison que furent tournées en 1968 certaines scènes du film de François Truffaut : « La Sirène du Mississipi », avec Catherine Deneuve et Jean-Paul Belmondo.

[4Selon les sources, les dates varient de novembre 1898 à février 1899.

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