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Document rare

Les cyclones ont eu la peau du café !

6 janvier 2014
7 Lames la Mer
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En 1956, Yves Pérotin, archiviste en chef, retrace l’histoire des cyclones qui arrachent blé, riz, maïs, giroflier, et ruinent la grande culture du café, richesse du pays. Un document qui démontre la diversité des cultures dans notre île à l’époque... et des catastrophes qui préparent le terrain à la monoculture de la canne... 7 Lames la Mer vous livre l’intégralité de ce document exceptionnel retrouvé au fond de notre désormais célèbre malle en bois...

Le cyclone de 1850 emporte le clocher de l’église de Saint-Benoit. (Lithographie d’Antoine Roussin)

On a toujours connu des cyclones à Bourbon et les marins, les autres voyageurs ou les annalistes locaux, ne se sont pas fait faute d’en noter les dates (…). S’il semble bien que le terme d’« ouragan » ait correspondu à nos cyclones, on a parfois du mal à reconnaître si tel ou tel coup de vent représente les effets du passage d’un cyclone au large de l’île, ou s’il s’agit seulement d’une forte brise soufflant en ligne droite, sans caractère cyclonique (…).


Seul fléau de cette île paradisiaque


Dès les premiers temps de la colonisation, on parlait des ouragans pour en faire l’une des caractéristiques essentielles du pays et pratiquement, le seul fléau de cette île paradisiaque. Cependant, les détails manquent pour ces époques reculées.

Le premier grand ouragan dont les archives nous parlent avec quelque précision est celui du 1er avril 1718, qui atteignit gravement les cultures et qui eut un effet inquiétant par les chutes d’eau qui l’accompagnèrent : celui de créer un nouveau bras de la Rivière des Galets, en direction de l’étang de Saint-Paul.


1733 : 8 morts sur « La Vénus »


L’ouragan du 11 décembre 1733 devait, lui, mettre en évidence la précarité du refuge offert aux navires par les rades de la colonie. Ceux qui étaient alors à Saint-Paul purent appareiller à temps, grâce à l’initiative de leurs capitaines (car les ordres ne purent leur parvenir), mais en rade de Saint-Denis, le vaisseau « La Vénus » ne put prendre le large et fut littéralement démoli par le tempête, perdant huit hommes, écrasés ou noyés, sur les vingt-neuf de son équipage, tandis que le bateau « L’Oiseau » était drossé à la côte.

Raz-de-marée à l’approche d’un cyclone. (Lithographie d’Antoine Roussin)

Cet incident eut pour conséquence majeure l’abandon de Bourbon comme tête de ligne des traites sur Madagascar et l’Afrique, et cet abandon devait déterminer l’avenir de Port-Louis d’où, dans un certaine mesure, la politique de La Bourdonnais qui donna une prédominance définitive à l’île de France.


1746 : 15 hommes d’équipage perdus


Tandis que l’ouragan du 18 février faisait perdre un tiers des maïs de Saint-Paul, celui du 8 mars 1743 atteignait aussi les plantations de la partie Sous-le-Vent.

Le 6 mai 1746, un violent cyclone ravageait l’île, détruisant presque entièrement les récoltes, avariant gravement le fameux pont de La Bourdonnais, à Saint-Denis (alors qu le gouverneur général venait de prendre la mer avec son escadre) ; à Saint-Paul, où la tempête fit craindre pour la ville elle-même, un vaisseau portugais était jeté à la côte, perdant quinze hommes d’équipage.


Série noire


En 1752, un nouvel ouragan ayant ravagé, les 26 et 27 mars, Bourbon et non l’île de France, le gouverneur David envoyait des secours de Maurice, inaugurant ainsi une tradition fraternelle de solidarité entre les deux îles.

Sous l’administration royale, il y eut une série noire. Elle commença durant l’été 1770-1771. « Nous sommes bien mortifiés — écrivaient le 1er mai 1771 les administrateurs de l’île au ministre — de vous annoncer que les commencements de cette année ont été signalés par des coups de vent réitérés qui ont causé dans cette île un très grand dommage et ruiné les espérances du cultivateur. Nous en avons éprouvé trois consécutivement dans es espace de trois mois ; le premier s’est fait sentir le 4 décembre 1770 et a fait périr la majeure partie de nos embarcations. » Ce cyclone est celui que Bernardin de Saint-Pierre a raconté.


Plusieurs noirs sont morts de faim


Le second fut moins violent mais fit grand tort aux riz et aux maïs, dont la récolte approchait. Le troisième acheva ses ravages, le 12 mars 1771 ; on fut hors d’état, cette année-là, de fournir de ces céréales à l’île de France.

Café. (Lithographie d’Antoine Roussin)

En 1772, des ouragans, dont l’un au moins éprouva Maurice, atteignirent particulièrement la région de Saint-Pierre. « Tout y a été ravagé généralement — écrivaient les administrateurs — blé, maïs, café, légumes, rien n’a été épargné. (…) Plusieurs noirs sont morts de faim et plus d’un habitant (est) même réduit à se nourrir de palmistes et de racines... »

Les deux années suivantes, de nouveaux ouragans (dont il est impossible de déterminer l’importance) vinrent mettre le comble à la disette. En 1778 et 1779, il y en aurait encore eu de violents, mais c’est surtout celui de 1786 qui sembla avoir été grave.


1806 : un ouragan d’une extrême violence


Après cette date, l’île entre dans une époque de vingt années — c’est à souligner — d’un calme exceptionnel. Il est aussi à noter que pendant cette période, les cultures sensibles aux cyclones, comme le café et surtout le girofle, connurent un magnifique développement. Mais en 1806 et 1807, pu après l’arrivée de Decaen, ce fut au contraire la période la plus mauvaise de l’histoire du pays, du point de vue qui nous occupe : le 21 février 1806, un ouragan d’une extrême violence s’abattit sur l’île, et moins de trois semaines après, alors qu’on n’avait pas encore fini de dresser le bilan du désastre, un coup de vent moins fort, mais non sans gravité, venait mettre le comble au malheur des gens.


20 noyades à Saint-Denis


À Saint-Denis, où vingt personnes avaient été noyées en mer, les deux tiers des maïs, la moitié des cafés et tous les girofliers étaient détruits ; à Sainte-Suzanne, on pouvait escompter moitié de pertes sur les riz, les maïs et les cafés et tous les girofliers étaient aussi anéantis.

Saint-Benoit comptait neuf morts, tous les girofliers détruits et de grandes pertes sur les autres cultures, sauf à Bras-Panon, relativement épargné. Sainte-Rose était extrêmement atteint et déplorait un décès ; à Saint-Leu, c’étaient des chutes d’arbres qui avaient causé la ruine (pour les deux tiers) des caféiers qui faisaient la gloire du quartier.

À Saint-Paul où la moitié du café avait tenu, les deux tiers des maïs étaient perdus, etc. Une grande quantité d’immeubles étaient démolis, notamment à Sainte-Rose où pas une paillote n’avait résisté. De nombreux navires étaient coulés ou endommagés.

Clous et baies de girofle. (Lithographie d’Antoine Roussin)

Après ces catastrophes, vint une sécheresse qui compromit encore les rares récoltes sauvegardées ou replantées. Mais la colonie n’était pas au bout de ses peines : du 19 au 23 décembre de la même année 1806, les pluies se mirent à tomber avec une telle continuité que l’on n’avait rien vu de pareil depuis plus de trente ans, détruisant les ponts, noyant les récoltes et le bétail, emportant les cases et, surtout, décapant le sol de toute terre végétale, teignant en jaune — dit-on — les eaux de la mer à vingt lieues à la ronde.

Et comme si ce n’était pas assez, le 10 janvier 1807, intervenait un nouveau cyclone, précédé et suivi de pluies considérables et, jusqu’à la fin de la saison chaude, ouragans et avalasses se succédaient.


La fin de la grande culture du café


Cette cascade de catastrophes épuisa totalement le pays déjà appauvri par la prédominance des cultures d’exportations en période de blocus. Dans les dossiers conservés aux Archives de La Réunion sur cette époque tragique, les appels désespérés des autorités locales s’élèvent vers le gouverneur et le sous-préfet pour des secours indispensables à une population affamée.

Le 6 mars 1807, le commissaire civil de Saint-Louis écrivait : « il ne leur reste que le désespoir affreux de ne savoir comment ils vont exister », et celui de Saint-Paul, un mois avant : « les plus pauvres, depuis plusieurs mois, ne vivent que de mauvaises racines et de fruits cuits ». Outre ces conséquences immédiates de misère, cette période de désastre eut un effet d’une importance historique : elle marqua la première faillite du giroflier et même la clôture de la grande culture du café. Elle prépara la voie à la monoculture de la canne qui devait s’amorcer peu après.

Richard, botaniste du Jardin colonial, fut surpris par le cyclone de 1844, alors qu’il était en exploration à la Plaine des Chicots. Jardin colonial. (Lithographie d’Antoine Roussin)

La période anglaise et le début de la Restauration connurent quelques cyclones comme celui de 1824, qui fut assez meurtrier et destructeur à Saint-Denis. Celui du 20 février 1824 fut catastrophique : il s’accompagna d’un raz-de-marée qui détruisit le prolongement de la jetée Milius du Barachois de Saint-Denis.


1844 : 30 morts


Victor Jacquemont qui se trouvait alors dans la ville, a décrit l’affolement des gens sur les quais, après le désastre : « La jetée était emportée, écrit-il, on vidait à la hâte les magasins qu’elle protégeait. (…) Chacun songeait à son sucre, à son girofle, à son café et se souciait fort peu de la peau de son prochain ».

En 1844, autre grave cyclone qui causa trente morts. Les destructions de cultures furent considérables, sauf pour les cannes qui résistèrent relativement bien. Les giroflier furent presque totalement anéantis. Richard, botaniste du Jardin colonial, fut surpris par ce même cyclone de 1844, avec le docteur Bernier, alors qu’ils étaient en train de faire une exploration à la Plaine des Chicots. Leurs porteurs les abandonnèrent en emportant les provisions pour, d’ailleurs, s’enivrer et bientôt mourir. Quant aux deux promeneurs, ils se perdirent trois jours et faillirent périr en pleine tempête.

Après une secousse grave, en 1850 une autre en 1858 (où le baromètre descendit à 720 mm.) et une troisième (double) en 1863, on arrive au désastre de 1868, où la pression atmosphérique fut encore plus basse et les destructions considérables.


1932 : 1.200 morts et 4.000 blessés à Maurice


L’ingénieur Maillard fut, comme Richard en 1844, surpris en pleine excursion à la Plaine des Cafres et dut se réfugier dans une misérable cabane pour passer une nuit dont il nous a laissé un récit plein de suspense, décrivant l’arrachage successif par le vent des parois de sa case. Ce cyclone devait mettre le comble à la crise économique qui s’amorçait depuis quelques années.

Après le passage du cyclone de 1904, à Saint-Denis, rue de la Boucherie, actuelle rue Charles Gounod. ("Saint-Denis longtemps", Jean-Paul Marodon)

Après cette affaire, de nouveaux ouragans affectèrent La Réunion à diverses reprises, durant la fin du 19ème siècle : 1873, 79, 81... Il serait trop long de les énumérer. Celui du 12 février 1892 fut à peine ressenti dans l’île, alors qu’à Maurice il causa le total fantastique de 1.200 morts et 4.000 blessés.


1904 : 50% de pertes sur la canne


Mais les 21 et 22 mars 1904, ce fut de nouveau pour La Réunion une catastrophe de grande envergure. On estima à 50% les pertes sur la canne, et le total en valeur des pertes de la colonie à plus de dix millions. Des chutes d’eau considérables avaient accompagné le cyclone.

À Cilaos, le docteur Mac-Auliffe notait qu’entre le 20 mars à midi et le 22 à 6 heures du soir, il en était tombé 1 m. 70. Pour réparer les ruines et dépanner les indigents, l’Etat accordait un million de subvention, et les souscriptions privées, recueillies sur place, à Maurice, en France et à Madagascar, rapportaient plus de 150.000 francs.

Après le passage du cyclone de 1904, à Saint-Denis, rue Labourdonnais. ("Saint-Denis longtemps", Jean-Paul Marodon)

1911 et 1913 furent encore des années d’ouragans


1919 vit, en mai, le passage d’un cyclone éloigné causer un raz-de-marée et des inondations (notamment à Saint-Paul) et marquer curieusement la fin de l’épidémie de grippe espagnole.

Ceux de l’entre-deux-guerres sont dans la mémoire de bien des gens, notamment celui de 1932 qui fut très violent, où le baromètre descendit à 710 mm. et qui fit une centaine de morts.


20 ans sans cyclone


Enfin nous arrivons aux cyclones de la fin de la dernière guerre (1944 et 1945) et à celui de 1948, qui fut sans doute l’un des plus destructeurs et probablement le plus meurtrier qu’ait connu l’île en toute son histoire... (…)

Pour terminer avec optimisme ces récits affligeants, il est bon de se tourner encore une fois vers l’heureuse époque révolutionnaire où, vingt ans durant, La Réunion fut épargnée.

Yves Pérotin, 1956
Archiviste en chef de La Réunion
Texte extrait de : « Chroniques de Bourbon »

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