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Hydrocarbures

Le monopole triomphe sans combattre

3 février 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Décret Lurel : une — fine — brèche pouvait, pour la première fois, être ouverte dans la forteresse du monopole des hydrocarbures. Mais la guerre des carburants n’a pas eu lieu, et trois jours auront suffi aux pétroliers pour remporter une victoire sans partage. Notre île s’éloigne toujours un peu plus de la liberté vis-à-vis des énergies fossiles… et de la liberté tout court.

Devant les cuves de la SRPP... Photo IPR.

Si certaines figures du monde économique sont bien connues du grand public — leur éternel retour fait l’essentiel de la chronique mondaine locale — celui-ci ignore tout ou presque de l’identité des dirigeants du pétrole, de l’énergie, de quelques grandes surfaces. Tout au plus voit-on ces gens, dont la chemise blanche semble être l’uniforme, de loin en loin, lorsque quelque crise exige un minimum de communication médiatique. Ce peut être un Béké, responsable, pour le compte d’autres Békés, de la grande surface la plus chère de l’île stratégiquement installée à Sainte-Suzanne, apparaissant en prime time à la télévision pour commenter un conflit social. Ce peut être un big boss, tel M. Maes, patron des hydrocarbures, photographié serrant la main du meneur des gérants venus « occuper » son entreprise. Une occupation si peu hostile, qu’elle s’est achevée par des tapes dans le dos, des grillades, des bières et un peu de maloya devant les cuves où reposent les précieux hydrocarbures.

Quelques jours auront suffi au Dieu caché du lobby pétrolier pour imposer sa volonté, non seulement à la population, mais aussi au Gouvernement et à ses représentants locaux. Une grève montée de toute pièce, entraînant des gérants qui n’ont pas vraiment le choix — six stations seulement sont indépendantes de l’emprise du monopole, emprise que la Haute autorité de la Concurrence avait, en 2009, qualifiée de « malsaine ».

Les gérants n’ont, le plus souvent, pas d’autre choix que de répercuter sur les travailleurs, pompistes et caissiers, les pressions exercées par le monopole, lesquelles aboutissent à un sempiternel chantage à l’emploi. « Pas touche à mes marges » : le pétrole menace de mettre tout le personnel des pompes au chômage à chaque atteinte, même minime, à ses profits.

Le monopole a pleinement réussi son coup  : faire retomber sur les gérants la colère populaire — certains rêvent d’un boycott, qui ne servirait qu’à enfoncer encore un peu les salariés des stations-essence — tout en protégeant ses marges et en infligeant en prime un camouflet au Ministère des Outremers.

À en croire leurs déclarations, pétroliers et gérants auraient court-circuité Victorin Lurel — qui, depuis son entrée en fonction, souligne l’influence du lobby pétrolier dans les plus hautes instances — en passant directement par Matignon.

Il faut dire que nos politiques ne se sont pas bousculés pour soutenir un texte, qui attaquait, pourtant de manière fort limitée, les privilèges exorbitants du pétrole.

Outre la signature de 24 parlementaires en soutien à M. Lurel, les prises de parti les plus explicites ont été formulées par la députée Huguette Bello (Pour La Réunion), par le socialiste Jean-Jacques Vlody et le député européen Younous Omarjee (Front de Gauche). Didier Robert, le président UMP — plus ou moins dissident — de la Région, s’est lui aussi fendu d’une sortie contre les monopoles.

En revanche, on se demande où est passé Caroupaye, qui en février 2012, après avoir arraché sa chemise, se roulait sur le Macadam, hurlant qu’il était prêt à « mort pour le transport ».

Le sénateur Paul Vergès s’est exprimé à l’issue de la crise : le véritable enjeu, a-t-il expliqué en substance, réside dans le passage aux énergies renouvelables ; et c’est à juste titre que le patron de l’Alliance a dénoncé une nouvelle fois l’abandon du chemin de fer, projet-phare de ses deux mandatures. Des déclarations qui, si elles ont le mérite de la prise de hauteur et du rappel des perspectives historiques, n’en ont pas moins la faiblesse d’un raisonnement par les conséquences.

Car on peut tout aussi bien dire que c’est justement parce que l’influence du lobby du pétrole et des énergies fossiles n’a pas été réduite que celui-ci a pu, via ses relais politiques et ses alliances avec d’autres secteurs économiques, imposer l’arrêt du projet tram-train… La victoire remportée ce dimanche par ledit lobby est une pelletée de terre de plus sur le cercueil ou gît le rêve d’une transition verte.

Pour pouvoir efficacement s’opposer au cartel des hydrocarbures et imposer autre chose que le totalitaire dispositif pétrole-automobile, il aurait fallu lui infliger une défaite, ici et maintenant.

« Témoignages », journal du Parti communiste réunionnais (PCR) a, de son côté, clairement appuyé les gérants de stations-service, rejetant sur le ministre de l’Outremer la responsabilité de la crise et analysant comme une « atteinte au droit de grève » la demande de réquisition des stations. Un argument difficile à soutenir, puisque le mot d’ordre de grève, venu, en amont, des firmes actionnaires de la SRPP, a été imposé par ces dernières aux travailleurs des pompes à essence — et de fait, à tous les travailleurs du pays.

Gageons que l’étrange positionnement exprimé par le PCR, qui se retrouve absurdement du côté des pétroliers et en vient à appuyer un lock-out patronal, trouve avant tout son origine dans la volonté de « totocher » coûte que coûte le Gouvernement, et notamment le Ministre des Outremer.

Les pétroliers ont gagné sans même avoir à livrer bataille, et claironnent — ce qui ne coûte rien — avoir réalisé la « transparence ». Une affirmation de toujours, qui contredit les données dévoilées par les services de l’État, lesquelles font apparaître un enrichissement accru et continu des acteurs de la filière au cours de la décennie passée. Mais le temps du débat est révolu : les énergies fossiles triomphent, et c’est par un Kabar Maloya — autrefois musique des luttes sociales — que les hommes en chemises blanches et leurs affidés ont fêté le maintien de leurs marges et de leurs privilèges, après avoir reçu, en prime, le soutien du journal « Témoignages ». Un cycle s’achève, comme aime à le dire le vénérable quotidien : mais c’est par un retour à la case qui précède la case départ.

La victoire du monopole est non seulement économique, mais aussi politique ; elle est sans partage. Le pays n’a jamais été aussi loin de la transition énergétique, de la liberté vis-à-vis de l’économie colbertiste… ni de la liberté tout court.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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