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Fragments d’un manuscrit oublié

Le baptême marron de la Momie

25 mai 2014
Nathalie Valentine Legros
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En fouillant dans notre vieille malle en bois, nous avons retrouvé un manuscrit en souffrance. Nous vous en livrons un fragment... dans lequel il est question de naissance et de deuil, de cercueil et de berceau, de veillée mortuaire et de baptême marron.

A ma mère, la Zouzou

Edalise-la-Madone


Par un insolent soleil de mai 1962...

Par un insolent soleil de mai 1962, le curé de Saint-Klément voit débouler devant son église un vieux tacot bringuebalant, toussotant, qui dérape sur les gravillons, soulève un nuage de poussière et, à l’image d’un moribond lâchant son dernier soupir, capitule dans un hoquet. Comme les confettis d’un jour de kermesse, la poussière retombe sur la 404 terrassée.

En gicle un douanier hirsute au bord de l’apoplexie. Képi de travers. Gueule rouge. Armé de deux galets. Allure burlesque, il se rue sur le cul cabossé de la guimbarde, lui glisse les deux galets devant les roues en guise de cales, ouvre la portière arrière-gauche et extirpe de l’habitacle un adolescent comateux. Yeux vitreux, chemise déchirée et ensanglantée, le garçon s’appuie en boitant sur le vieux douanier qui l’entraîne vers l’église.

Pendant ce temps, une furie se débat pour ouvrir la portière avant-droite qui finit par céder sous les coups désordonnés et la libère enfin de la carcasse fumante. Elle jaillit mais dans la confusion sa chaussure droite est catapultée sans ménagement et atterrit sur les marches de la petite église pimpante, oiseau noir fauché en plein vol. Tignasse dressée, linge en bataille, cramoisie, bouillonnée, dégoulinante de transpiration, la furie brandit par dessus son crâne ébouriffé une ombrelle menaçante à la manière d’un étendard, prête à donner l’assaut. Tel le volcan avant l’éruption, son corps tremble tandis qu’elle s’élance à cloche-pied, s’aidant maintenant de l’ombrelle comme d’une canne, en mégère glapissant « mon enfant ! mon enfant ! » derrière le vieux douanier et le garçon esquinté.

La portière arrière-droite s’ouvre maintenant comme un rideau rouge et une gravure de mode s’étire, indifférente à la chaleur, mélange d’élégance naturelle et de sophistication. L’angélique apparition emboîte le pas à l’hystérique et, sous ses pieds menus, le parvis de la petite église se métamorphose soudain en tapis rouge menant aux marches d’un palais.

Enfin, une madone noire ferme lentement le cortège, à pas comptés et chaloupés, dans un parfum d’huile de coco, les yeux levés vers le ciel. Au passage, elle se penche — sans quitter le ciel des yeux — pour cueillir à tâtons le cadavre de la chaussure foudroyée. Le fichu jeté sur ses épaules s’écarte alors et dévoile un bébé récalcitrant tapi dans ses bras.

Le curé retient son souffle mais le tas de ferraille a rendu tous ses habitants.


Appelé sur les lieux, le médecin du village...

Appelé sur les lieux, le médecin du village a fort à faire pour ramener un peu de sérénité. Il panse les blessures du jeune Artaban, alias Maïnème, administre un remontant à Kortèze-Le-Douanier-Retraité, un calmant à sa femme Organdi et en profite pour courtiser la délicieuse Katléya aussi fraîche qu’une vierge de trente ans alors que son compteur en affiche plus de cinquante. Pendant ce temps, le curé tente d’extorquer des éclaircissements à Edalise-La-Madone.

— C’est pour un baptême marron, lâche-t-elle du bout des lèvres, figure tournée vers la fenêtre de la petite cure qui laisse apparaître un morceau de ciel.

Dans ses bras, la Môme s’insurge et rumine en silence mais a bien l’intention de faire savoir au monde la nature de ses justes revendications que le monde en question a intérêt à prendre en considération avant que la tempête ne se lève. D’abord, il y a cette robe informe dans laquelle on l’a engoncée depuis ce matin, qui la déguise, entrave sa liberté de mouvement et la gratte au cou. Au chapitre des exigences, il est urgent de vérifier l’état des couches dont le tissu n’est pas particulièrement performant en matière d’absorption et qui vont encore provoquer ces infernales démangeaisons aux fesses.

Autre récrimination et non des moindres : elle a peu gouté cette interminable expédition cahoteuse, avec ses innombrables haltes qui cassent le sommeil, avec ces odeurs à vomir de cari, d’huile de coco, de transpiration, de naphtaline et ces vapeurs d’essence. Enfin, il fait chaud, soif et faim. Vite un tété ! Exécution ! Le rictus qui se dessine actuellement sur le petit faciès congestionné vaut avertissement. Il n’y aura pas de préavis ni de sommations. Ce sera « tirs à vue ». Feu sur le quartier général ! Sur le qui-vive, la Môme n’en finit pas de rouler autour d’elle des yeux farouches comme si elle avait encore le choix entre plonger dans ce monde braque qu’elle jauge depuis maintenant deux mois ou retourner d’où elle vient.

Méfiance, vigilance.

A peu près remis de ses émotions, Kortèze-Le-Douanier-Retraité redresse son képi et apostrophe le curé tandis que Mémé-Organdi se contorsionne pour enfiler son pied de poussière dans la chaussure volante.

L’heure est grave.

— Il faut baptiser cette petite tout de suite, aboie Kortèze en désignant le bébé dissident agrippé à la madone comme un crabe à son rocher.

Et avant que le curé ait pu ouvrir la bouche, il lui balance sous le nez une liasse de billets dont l’épaisseur ferait fléchir plus d’un. Mémé-Organdi, debout derrière son mari, hoche la tête vers le curé hésitant pour qu’il capitule.

— Oui ! Il faut sauver son âme, implore-t-elle avant de se jeter à genoux devant la robe noire.

L’espace d’un instant, le curé indécis se laisse imprudemment happer par les yeux de la Môme qui a concentré dans ses mirettes noires toutes les fureurs de l’humanité depuis l’aube des temps. Mot d’ordre : vite un tété ! Et nul besoin de mégaphone pour se faire entendre, la Môme étant dotée d’un organe vocal féroce qu’elle sollicitera sans état d’âme si nécessaire. Pris de vertige, le curé vacille et se retient à une chaise qui manque de céder.

Est-ce la mine furibarde du vieux douanier, les suppliques silencieuses de la douce Katléya, la détresse exubérante d’Organdi, l’air réprobateur de la madone, la bouille bourrue du bébé belliqueux ou l’appât du gain ? Toujours est-il qu’après quelques protestations d’usage, le curé glisse furtivement les billets « pour les bonnes œuvres » dans une poche dérobée de sa soutane.

— Pas de doute, il faut baptiser cette enfant au regard branque, marmonne-t-il avant de desserrer les dents pour demander sans conviction « qui sont les parents », pressé d’en finir avec ce commérage d’autant que le cortège pour l’enterrement de madame Athanaz ne tardera pas à se pointer.

Kortèze-Le-Douanier-Retraité se retient de lui sauter à la gorge.

— Je suis le grand-père ! éructe-t-il, sans appel.

C’est alors que le menton de la Môme se crispe dangereusement et que sa lèvre inférieure enfle et se retrousse, humide. La Môme n’est plus qu’une lèvre, monstrueuse. Impériale. Bien que supérieure, l’autre babine, habituée des tangages, s’est réfugiée à l’intérieur laissant le champ libre à la lèvre maîtresse, sans complexe, lèvre macabit, laquelle se met à trembler, menaçante, ce qui a pour effet de précipiter la cérémonie improvisée.

Quelques mois plus tard, la Môme dans les bras de Katléya

Le curé s’avance alors pour administrer le baptême à la Môme fumasse retranchée dans les bras fortifiés d’Edalise-La-Madone. Il s’incline avec précaution vers le museau froncé, à la manière d’un démineur penché au dessus d’un engin diabolique. Sans plus attendre, l’engin en question exécute sa menace en poussant un cri digne d’un cochon noir qu’on égorge. Explosion de décibels ! Déterminée et redoutable, la Môme ! Celle-là, lorsqu’elle parlera, ce sera d’abord pour crier NON, NA. Ou mieux encore : N’IMPORTE QUOI !

En attendant de pouvoir cracher à la face du monde ses quatre vérités, la Môme fulmine et s’organise avec les moyens du bord. Elle s’applique à agiter petons et menottes en direction du nez buriné mais n’atteint pas la cible. Linge trop serré et manque d’entraînement. A force de contorsions et de rage, elle parvient tout de même à brandir, de son poing serré, le symbole — pour l’heure occulte — de ralliement d’une révolution encore à venir sur cette île : un collier de coquillages et de graines rouges enfilés sur une fibre de choka qu’Edalise lui a passé en missouk autour du cou ce matin et dissimulé sous la petite robe blanche. Le curé se signe instantanément et rebrousse chemin, plus effrayé qu’un vampire face au crucifix. Triomphe de la grogne.

L’assemblée ne doit son salut qu’à Edalise-La-Madone qui libère un sein gorgé de son corsage et l’enfourne dans la gueule gueularde et goulue sous les yeux écarquillés du curé soudain rêveur. Silence admiratif.

Un sein comme celui-là est capable d’étouffer les plus grandes révoltes.

La paix qui s’installe dans la cure n’est plus perturbée que par les bruits de succion de la petite bouche sur le sein perlé de sueur. Le curé s’est détourné et regarde par la fenêtre. Katléya l’encourage d’une main délicate posée sur son épaule. Mais la trêve lactée touche bientôt à sa fin et la Môme, toujours furax bien que rassasiée, ne donne pas l’air de baisser la garde. Edalise en profite pour renverser le bébé bouddha sur son épaule et lui tapoter le dos, pensant ainsi mettre hors de portée du curé la chère Môme qu’elle s’emploie de son mieux à protéger des travers de la vie sur cette île. Mais l’homme d’église, rusé, lance une nouvelle charge, contourne l’obstacle et asperge subrepticement d’eau bénite le front réfractaire qui surplombe une moue patibulaire — bien que miniature — et avachie sur l’épaule noire de la madone.

Regard d’excommuniée avant l’heure, la Môme se cabre aussi sec tandis que le curé bat en retraite. Outrée mais repue, elle se contente finalement de riposter par un rôt méprisant qui ébranle la petite cure et diffuse un fumet de lait cru. NA !

Un rôt comme celui-là est capable d’ébranler les fois les plus authentiques.

C’est ainsi que Katléya devient marraine...

C’est ainsi que Katléya devient marraine et Artaban-dit-Maïnème parrain.

Le cortège funèbre de madame Athanaz arrive sur le parvis de l’église au moment où le vieux tacot capricieux, après quelques toussotements, démarre enfin au grand soulagement du curé traumatisé. Pétaradant, pétant ça et là un nuage de fumée noire, la 404 prend la route du retour vers Sainte-Lutèce, abusant d’un avertisseur enroué à chaque croisement dressé en travers de son chemin.

Deux mois auparavant, la Môme avait débarqué dans la vie sans crier gare...

Deux mois auparavant, la Môme avait débarqué dans la vie sans crier gare, en avance sur son heure, comme si elle s’était hâtée d’arriver avant que le cercueil n’emporte Maman-Kolonia. Juste à temps ! Ces deux-là avaient certainement des secrets à se transmettre.

Ils sont réunis une dernière fois, famille, proches, voisins, autour de Maman-Kolonia. L’au-delà a gommé les rides de son visage. Elle repose sur le lit de mort dressé pour l’occasion sous la varangue. Dans un grand bac en fer blanc posé devant le perron, Edalise brûle des herbes de la cour méticuleusement sélectionnées et grossièrement hachées qui se consument en dégageant une vapeur blanche à l’odeur douceâtre, aux vertus purificatrices, et qui de plus offrent l’avantage d’éloigner les moustiques. Personne dans la famille du défunt vieux Voltère n’a jamais eu l’idée saugrenue de questionner Edalise sur le sens de ce rite qu’elle perpétue chaque fois que frappe la mort.

Dès l’après-midi, Anonime-Le-Jardinier est dépêché à travers le quartier pour répandre la nouvelle. Bertelle sur le dos, chapeau sur le crâne, il s’éloigne dans la rue de la Vierge, pieds nus, pas de course, fier de la haute mission dont il est investi. Semant le deuil sur son passage, il s’arrête devant chaque barreau, devant chaque case, chaque calbanon, à chaque fontaine publique, dans les cantines, les buvettes, les commerces des Arabes et les boutiques de Chinois où il en profite pour se rincer copieusement le gosier et commenter les derniers instants de la défunte. Il s’écroule bientôt dans un caniveau du côté du bazar, terrassé par l’alcool et la chaleur de cette fin de journée du mois de mars, tandis que la rumeur poursuit son chemin toute seule jusqu’au bord de mer, arrive dans le quartier du fond de la rivière et monte les remparts.

Edalise allume des bougies tout autour du lit de mort ainsi que le long de l’allée menant de la varangue au barreau. Elle en dispose aussi à l’extérieur, à l’angle de la rue et devant la maison, pour aviser les passants qu’il y a un mort chez le vieux Voltère.

Pendant ce temps, l’orchestre des jouars de dominos prend possession de la terrasse surplombant la rue. Ils sont six installés dans ce perchoir stratégique, avec vue plongeante sur la rue, l’allée, le jardin et la varangue, réquisitionnés par Varlope-Le-Menuisier pour veiller à la tranquillité de la famille du défunt vieux Voltère pendant la nuit.

Personne ne peut entrer ni sortir sans passer sous leurs yeux inquisiteurs. Leur présence suffit à garantir une veillée sans bagarre, utile précaution vue la quantité de rhum traditionnellement absorbée dans ces assemblées. Au moindre râlé-poussé, ils expulsent les batailleurs qui disparaissent en général sans demander leur reste. Évidemment, ils s’engagent à ne boire que du café et à venir avec leur matériel : un jeu de dominos, une petite table et des tabourets, le tout en bois fabriqué par Varlope spécialement pour les veillées mortuaires.

Ils sont associés au menuisier qui marchande leurs services auprès des familles frappées par le deuil lorsqu’elles viennent commander un cercueil. Ils sont aussi demandés en d’autres occasions, car en plus d’être redoutés des bagarreurs, ils jouent tous d’un instrument de musique — accordéon, harmonica, banjo, cuivres, mandoline — et animent mariages, baptêmes ou communions. On les appelle « l’orchestre des jouars de dominos ». Ils gagnent bien leur vie, devenus indispensables aux moments heureux ou malheureux des familles du quartier mais aussi au delà puisqu’ils sont appelés jusque dans le sud de l’île.

Pour la mort de madame Kolonia, ils ont refusé d’être payés car leur associé, Varlope-Le-Menuisier, rembourse ainsi sa dette à la famille du défunt vieux Voltère qui l’héberge dans le garage sans contrepartie, depuis plus de quarante ans. Ils ont revêtu leurs costumes de cérémonie, toile noire, et tapent le domino en connaisseurs. Ceux qui tentent de s’immiscer dans le cercle sont fermement remerciés car « il est interdit de jouer avec les clients ». Règlement imposé par « l’associé ».


Pour la circonstance, Varlope-le-Menuisier a éclairé son atelier...

Pour la circonstance, Varlope-le-Menuisier a éclairé son atelier installé dans le garage ouvrant directement sur le trottoir à côté du barreau. Couvercle fermé, le cercueil qui emportera Maman-Kolonia trône sur l’établi, exposé comme un joyau, à la vue de tous, serti d’un cercle scintillant de cierges, œuvre de Varlope-Le-Menuisier, lequel se tient à proximité pour veiller que le feu ne mange le tout.

Debout sur le trottoir, le vieux menuisier accueille les habitants qui vont au corps, salue ceux qui prennent congé et renseigne les curieux qui viennent aux nouvelles à cause des bougies devant le barreau. Si un inconnu se hasarde dans la rue de la Vierge, il est fermement invité à se joindre à l’assemblée pour rendre un dernier hommage à feue Maman-Kolonia. Tous ont droit à la visite commentée du cercueil et au récit détaillé de la vie de cette « femme de caractère, sévère mais sans excès, distinguée mais sans fanfreluches, érudite mais sans prétention, aimant les enfants mais sans avoir connu les joies de la maternité, poète, peintre, musicienne, amoureuse des plantes et des fleurs qui s’épanouissaient sous sa main verte ».

— Baissez la tête devant le corps, signez-vous et partez sans vous retourner, recommande-t-il en ouvrant le barreau aux visiteurs, d’un geste théâtral. Sinon, vous risquez de perdre le sommeil, ajoute-t-il.

S’il est vrai que de son vivant, Maman-Kolonia était connue du fait de son métier d’institutrice, elle n’aurait cependant jamais imaginé être aussi célèbre dans la mort. Car ils se bousculent à la veillée, défilant pêle-mêle, les plus riches comme Sémafor-L’Avocat côtoyant les plus pauvres comme Makadam-Le-Vagabond, les plus sobres croisant les plus imbibés, les plus noirs comme Mounoir-Le-Peintre voisinant avec les plus blancs comme Sakaroz-L’Albinos. Tous unis par la trêve que leur dicte la mort. Ils se recueillent devant Maman-Kolonia, récitent une prière silencieuse et saluent discrètement avant de quitter la scène et de s’éloigner en chapelet d’ombres croisant la nuit qui s’avance.

Bientôt, une marée humaine prend possession du jardin, progressant par lentes vagues pour atteindre le corps et assister au spectacle du deuil. La rumeur des sanglots enfle tandis que l’orchestre des jouars de dominos veille sur le monde.

Les hommes se découvrent et prennent congé, tête baissée, chapeau sur le cœur. Les femmes tortillent un mouchoir blanc et tamponnent discrètement le coin de leurs yeux pendant que les fleurs s’amoncellent aux pieds de Maman-Kolonia. Ceux que l’on n’a pas vus depuis le cyclone de 1941 sont venus. Ceux que l’on a presque oubliés font une apparition remarquée. Des inconnues se pressent autour du corps et sanglotent avec talent sur la mort périmée d’un mari ou d’un enfant, colportant d’une veillée à l’autre, le deuil sous perfusion qui les maintient en vie. Les piliers des veillées mortuaires en profitent pour commérer par grappes sur le trottoir. Des cercles se forment à travers le jardin, à l’écart du flot incessant des visiteurs. Parfois, un rire perce la sérénade des grillons et des pleurs dans la nuit rythmée par le claquement des dominos tandis qu’Edalise-La-Madonne alimente le bac purificateur par de nouvelles poignées d’herbes lâchées sur la braise.

Soudain, la marée humaine happe Organdi et la charrie jusqu’au perron, menaçant de la traîner sous la varangue jusqu’à la dépouille. Elle résiste et se débat au milieu des corps agglutinés, tandis que ses bras désarticulés s’agitent pour retrouver la surface de l’air.

— Pas dans la maison, hurle-t-elle. Je ne veux pas entrer dans la maison !
— Doux Jésus, soupire-t-on en se signant dans le jardin avant de se précipiter pour mieux voir.

Organdi suffoque dans l’odeur des transpirations mêlées puis perd pied et disparaît, submergée par le flux de la vague d’yeux écarquillés qui se referme au dessus d’elle. Dans la bousculade, l’orchestre des jouars de dominos alerté par les cris, parvient à remonter le courant jusqu’à Organdi non sans jouer des coudes énergiquement.

— Ecartez-vous ! aboient-ils.

Les six jouars se faufilent entre les curieux qui reculent à leur passage, leur faisant une haie, laquelle se referme derrière eux dans un murmure.

— C’est Organdi. C’est la soeur de Katléya, chuchote-ton à l’oreille de son voisin.
— C’est la dernière fille du défunt vieux Voltère. Elle est tombée, s’excuse-t-on.
— Juste raison… Avec la mort de madame Kolonia, elle a eu trop d’émotions. Du coup, elle a fait une crise, se justifie-t-on.
— Pauvre Gandi…

Les jouars se penchent au dessus d’Organdi qui gît, recroquevillée sur le côté. De solides bras s’enroulent autour de son corps inerte et elle s’abandonne au roulis de cette marée humaine qui l’emporte à travers le jardin, loin de la varangue. Elle ferme les yeux, bercée par le mouvement de la marche collective de l’orchestre et atterrit sur un grand fauteuil installé à la va-vite à l’arrière de la maison, dans la cour des quatre fruits, bientôt rejointe par Kortèze, son douanier-retraité de mari, qui hurle que l’on a voulu tuer sa femme laquelle retrouve doucement ses esprits grâce à une tisane administrée par Edalise.

— Je t’avais dit de rester derrière avec nous, lui reproche Katléya. Tu n’avais pas besoin de te mêler aux autres, à tous ces étrangers. Ils auront bien le temps de nous présenter leurs condoléances à l’église ou au cimetière. Ici, c’est l’affaire de Varlope, de son orchestre et d’Edalise. Ils sont là pour s’occuper d’eux. Tu es bien avancée maintenant.


Au cours de la veillée, on boit beaucoup de café serré...

Au cours de la veillée, on boit beaucoup de café serré, cueilli du jardin, grillé au feu de bois, finement broyé au moulin et coulé dans la grègue. Pendant toute la nuit, Edalise prépare et distribue le breuvage fort.

Les intimes — dont monsieur Wallace — se retrouvent à l’arrière de la maison, dans la cuisine, où se sont réfugiés les sept enfants d’Organdi et de Kortèze-Le-Douanier-Retraité, la dernière génération de la famille du défunt vieux Voltère. Dernière certes, mais plus pour longtemps car la Bètsabé, l’aînée, est enceinte et la mort de Maman-Kolonia a provoqué une lame de fond dans son ventre. La tisane d’Edalise apaise petit à petit les contractions prématurées. On installe alors la Bètsabé dans le grand fauteuil à bascule de la cuisine et elle se balance doucement, recroquevillée autour de son ventre.

— La fille de Gandi est en voie de famille et les douleurs ont commencé, chuchote-t-on d’un air entendu à l’oreille de sa voisine sous la varangue.
— Tout de même, naître dans une maison où il y a une morte, ce n’est pas bon signe, s’inquiète-t-on sur le perron.
— Juste raison ! C’est un signe du ciel. Le Seigneur l’a voulu ainsi.
— S’il plaît à Dieu…
— On dit que le futur père, un dénommé Gilespi, est un activiste, s’indigne-t-on dans l’allée.
— Doux Jésus, soupire le jardin.
— Et que la mère était déjà grosse le jour de son mariage, s’offusque un banc.
— On dit même qu’elle ne s’est pas mariée à l’église, persifle la nuit.
— Doux Jésus.
— Tabouret de chiasse ! Assez mal parler ! Elle avait la bénédiction de madame Kolonia, assène-t-on depuis la terrasse en claquant un domino sur la table pour couper court aux commérages.
— On dit que dans cette famille, les accouchements sont compliqués… Parfois même mortels, poursuit-on tout de même, un ton plus bas, sous la treille d’Anonime-Le-Jardinier.
C’est bien vrai. Regardez la troisième femme du vieux Voltère. Figurez-vous qu’elle est morte en couches, en donnant naissance à mademoiselle Katléya, argumente le cerisier du Brésil.
— Pauvre femme, paix à son âme.
— On dit que quelques temps plus tard, le vieux Voltère a épousé en quatrième noce la jeune sœur de sa défunte femme. Une dénommée Adellie qui a donné naissance à Organdi, confie le barreau.
— C’est bien vrai… mais savez-vous qu’Adellie voulait appeler l’enfant « Organza » ? Ce qui est tout de même plus distingué que « Organdi » ! Malheureusement, le vieux Voltère s’est trompé en faisant la déclaration à la mairie, commente le trottoir.
— Adellie est peut-être la maman de Gandi mais le vieux Voltère n’est pas son père, affirme une ombre.
— Pauvre Voltère, paix à son âme.
— Et ensuite, juste après la mort d’Adellie, il a épousé madame Kolonia. En cinquième noce ! Il avait la santé, le vieux Voltère, ironise la fontaine.
— Mais elle était trop vieille pour faire des enfants !
— Pauvre madame Kolonia, paix à son âme.
— Taisez-vous ! intime-t-on depuis la terrasse en claquant un domino sur la table pour couper court aux commérages.
— Juste raison. Dans cette famille, les femmes ont une taille trop maigre et un bassin trop serré. Le passage est mal aisé et les p’tits restent coincés. Ils s’étouffent !
— Pauvres petits, paix à…
— Chut ! Écoutez, on entend des râles. Cela se présente mal. C’est sûrement un garçon.
— Non, c’est juste Gandi qui pleure sur le perron.
— Son malaise n’était pas bien grave alors…
— Juste raison. Mettre un garçon au monde est plus difficile que pour une fille. Les garçons ont une plus grosse tête. Moi, mon premier fils…
— Fermez vos bouches ! On n’entend plus rien !

La rumeur traverse la veillée et lorsqu’elle atteint le trottoir, c’est pour annoncer à Varlope-Le-Menuisier que l’enfant est « presque » arrivé et que « si cela se trouve », c’est un garçon.


Le vieux menuisier confie son atelier à la vigilance de l’orchestre des jouars...

Le vieux menuisier confie son atelier à la vigilance de l’orchestre des jouars de dominos pour se précipiter au chevet de la parturiente qu’il trouve endormie sous les yeux de la fratrie agglutinée en cercle autour du ventre intact dans sa rondeur. Rond comme une calebasse trop mure, le ventre ! Intact, le ventre ! Mais bientôt, Edalise chasse Varlope de la cuisine.

— Oust ! Dehors ! La Bètsabé a besoin d’air pour respirer.

Pestant contre les langues trop bien pendues qui critiquent la cuisinière avant que le cari ne soit cuit, maudissant cette « vieille maquerelle d’Edalise » qui veut tout régenter, Varlope rejoint alors son poste pour découvrir que pendant son absence, une femme s’est glissée dans l’atelier, bravant le regard dubitatif des jouars de dominos lesquels n’ont osé s’interposer.

Agenouillée, tête baissée, mains jointes, robe rouge. Immobile. Une statue au pied du cercueil. Le menuisier avance la main vers l’épaule de la statue recueillie.

— Le cercueil est vide, murmure-t-il.

Une mâchoire au milieu d’une boule de poils manque la main de peu et claque dans le vide. Varlope sursaute tandis que la statue se redresse et se retourne.

C’est tante Karméla !

Tante Karméla et son roquet de caniche. Tante Karméla et son menton. Tante Karméla et son langage. Tante Karméla et ses sourcils. Tante Karméla et ses avis sur tout. Tante Karméla et sa mâchoire. Tante Karméla et ses commérages. Tante Karméla et sa moustache. Tante Karméla et son caniche capricieux coincé sous la couenne du bras comme un crocodile en sac à main prêt à planter ses canines dans tout ce qui crapahute à proximité. Tante Karméla bannie de la tribu du vieux Voltère suite à une tumultueuse dispute avec Katléya dont elles seules connaissent le secret. Depuis, tante Karméla est entrée en exil et meuble tant bien que mal sa solitude avec des chiennes prétentieuses qui dégagent des effluves de crasse et d’eau de Cologne.

— Je sais que la dépouille de Kolonia est installée sous la varangue, mais moi, je ne mets plus les pieds dans cette maison, lâche-t-elle en tournant les talons avant de s’évanouir dans la nuit, abandonnant quelques fleurs sur l’établi et Varlope planté devant le cercueil vide avec l’odeur d’eau de Cologne bon marché qui s’attarde.

— Quand la mort entre dans la maison, les exilés rodent autour, songe le vieux menuisier.


Peu avant l’aube, alors que l’assemblée est clairsemée...

Peu avant l’aube, alors que l’assemblée est clairsemée, que certains somnolent, que d’autres méditent dans les vapeurs d’un alcool fort, un homme se penche au dessus du corps de Maman-Kolonia.

— Regardez-moi celui-là ! Il n’a même pas retiré son chapeau, s’insurge-t-on à voix basse sur le perron.
— Doux Jésus, soupire le cerisier du Brésil.

L’homme au chapeau noir se redresse lentement et s’éloigne vers l’arrière de la maison. Edalise observe la silhouette élégante s’éclipser par l’embrasure d’une porte. Elle ne voit pas la buée dans les yeux de velours.

Au petit matin, la Bètsabé est réveillée par de nouvelles contractions...

Au petit matin, la Bètsabé est réveillée par de nouvelles contractions plus aiguës, plus rythmées. Edalise met alors de l’eau à bouillir dans un bandège en fer blanc et prépare des serviettes tandis que Gilespi, le futur papa, est envoyé en quête d’un docteur ou d’une femme sage. Dans son atelier, Varlope sélectionne quelques belles planches de bois qui serviront à confectionner le berceau.

— Fabriquer un berceau avant l’arrivée de l’enfant, c’est peut-être fabriquer un cercueil, songe-t-il en prenant son temps.


La Môme pousse son premier cri au moment où l’on ferme le cercueil...

La Môme pousse son premier cri au moment où l’on ferme le cercueil de Maman-Kolonia que l’orchestre des jouars de dominos emporte cérémonieusement. Premier cri. Première protestation. On ne l’attendait pas si tôt cette Môme, et encore moins un jour de deuil ! Rabougrie, jaune, fripée comme une vieille… Ce n’est pas un nouveau-né, c’est un foetus momifié ! Une momie !

— C’est trop petit pour vivre, s’exclame Varlope-Le-Menuisier qui n’a jamais fabriqué de cercueil pour une cliente aussi minuscule.
— L’enfant vivra parce qu’elle est venue pour Maman-Kolonia, rétorque Edalise.
— C’est flétri comme une petite momie et en plus, maintenant, c’est emmailloté à la manière des momies… « Momie », voilà un joli surnom, ajoute le menuisier pour faire enrager Edalise-La-Madone.
— Varlope-Le-Radoteur ne connait rien aux momies alors qu’il ferme sa bouche. Ce n’est pas une momie, c’est la « Môme » ! lâche Edalise d’un ton définitif.
— Et pourquoi pas la « Moutarde » puisque sa peau est jaune à tel point qu’on dirait une chinoise ? insiste Varlope en tournant autour d’Edalise comme un papillon attiré par la flamme.
— Varlope n’a jamais mangé de moutarde alors qu’il arrête de battre la langue. Vieux bandit ! Ce sera la « Môme ».

Tandis qu’Edalise et Varlope sont occupés à choisir un ti’nom gâté à celle qui n’est pas encore nommée, Anonime-Le-Jardinier, qui a fini par retrouver le chemin de la maison du vieux Voltère au petit matin après avoir cuvé son rhum dans le caniveau, est à nouveau dépêché dans le quartier, mais cette fois, pour colporter la bonne nouvelle. Il en profite pour brûler quelques cierges au Bon Dieu en le suppliant d’épargner la petite.


Et la Môme tient beau...

Et la Môme tient beau. Il faut dire que chacun y met du sien. Katléya rédige des suppliques sur des bouts de papier qu’elle glisse sous la statuette de la vierge Marie. Elle prie beaucoup aussi. Organdi, grand-mère pour la première fois, sacrifie ses cheveux et fait vœu de les porter courts jusque dans la mort. Son mari, Kortèze-Le-Douanier-Retraité, enfin grand-père, met un soin particulier à cuisiner des plats pour renforcer la qualité du lait maternel. Des lentilles. Beaucoup de lentilles. Pas de piment. Varlope-Le-Menuisier cesse tout travail bruyant afin de ne pas troubler le repos de la « Momie ». Pas un coup de marteau, pas un seul crissement de scie, pas un grincement de meule à aiguiser les outils. Il ne peut plus que raboter doucement, poncer légèrement et refaire le cannage des chaises défoncées en priant que l’on ne vienne pas lui commander un cercueil.

Grâce à son lait, la Bètsabé, absorbée par son nouveau rôle de maman, réalise la plus grosse part de cette entreprise collective. Gilespi, le papa, que cette naissance légitime enfin aux yeux de la famille du défunt vieux Voltère, s’en remet pour sa part au docteur Marbel qui vient d’ouvrir un cabinet rue Dauphine.

— Il fallait faire appeler le docteur Lemarck, c’est le meilleur, il a soigné toute la famille, reproche Katléya, lèvres pincées.

Le docteur Lemarck a surtout l’avantage de ne pas être communiste. Mais Gilespi ne cède pas et ainsi la Môme survit-elle grâce à un médecin rouge.

Nuit et jour, Edalise veille l’enfant installée dans une caissette en bois en attendant le berceau promis par Varlope-Le-Raboteur. Lorsqu’elle se trouve seule à côté de la couche improvisée, Edalise masse le pauvre petit corps avec des onguents dont elle tient la recette de sa défunte mère nommée Blanche-Neige malgré sa couleur, née du côté de Sainte-Kloé, qui la tenait elle-même de sa propre mère, Miranda, fille d’Inhambane qui après avoir vécu l’esclavage et son abolition avait survécu en faisant commerce de sa grande connaissance des plantes et de leurs vertus secrètes.

Mémé Miranda avait enseigné à Edalise les secrets du massage qui retient la vie. Une science ancestrale transmise à Miranda par un dénommé Moyengo qui l’avait lui-même apprise avec une vierge noire. Edalise a gravé dans sa mémoire la gestuelle sacrée et elle la reproduit sur la Môme. Chaque soir, elle s’empare du petit corps mou et le libère des langes qui l’entravent. Puis elle le travaille. Elle déplie les membres. Elle brosse le dos, elle frotte le ventre, elle frictionne les bras, elle malaxe les jambes. La peau roule sous ses doigts fluides et peu à peu l’énergie se met à circuler dans les veines. Le pauvre petit corps rabougri, jaune, fripé comme une vieille, s’éveille doucement à la vie sous les doigts experts d’Edalise. La « Môme » bombe le torse et prend le dessus sur la momie.


Au bout de deux mois, Varlope-Le-Menuisier recommence à fabriquer ses cercueils...

Au bout de deux mois, Varlope-Le-Menuisier recommence à fabriquer ses cercueils, preuve que la petite vit. C’est alors que Katléya et Mémé-Organdi abordent le sujet.

— Bètsabé, il faut baptiser cette enfant.

Mais Gilespi et la Bètsabé ne veulent rien savoir. Ils se sont mariés sans la bénédiction de l’église et n’ont pas l’intention de baptiser la Môme.

— Tout cela, c’est de la faute de ce communiste de Gilespi ! Et dire que la Bètsabé aurait pu épouser le fils du pharmacien. Quelle tristesse, soupire Pépé-Kortèze-Le-Douanier-Retraité.

Pépé-Kortèze, Mémé-Organdi et Katléya décident donc de sauver l’âme de la Môme. Le trio providentiel doit cependant attendre le moment propice pour mettre son plan à exécution. L’occasion se présente enfin lorsque Gilespi et la Bètsabé partent un week-end dans les hauts de l’île avec des amis, laissant la Môme à la garde de Katléya. A peine la Fiat 600 de Gilespi a-t-elle tourné au coin de la rue de la Vierge que c’est le branle-bas de combat dans la maison du vieux Voltère. Edalise lave l’enfant, l’habille d’une petite robe blanche cousue par Katléya, attache dans son cou un collier de graines rouges et de coquillages qu’elle dissimule sous le linge et prépare un panier avec toutes les affaires indispensables à l’expédition.

Dans la 404, on s’entasse tant bien que mal. A l’avant, il y a au volant Pépé-Kortèze, à côté Mémé-Organdi et au milieu, la médaille de Saint-Christophe qui trône sur le tableau de bord. A l’arrière, prennent place Katléya, Artaban-dit-Maïnème le jeune frère de la Bètsabé, et Edalise, chaussée et chapeautée, avec la Môme planquée dans les bras comme une grenade dégoupillée. A l’intérieur du coffre, on a calé les marmites pour se restaurer en route.

Le voyage n’est pas de tout repos car, soucieux de protéger la précieuse Môme durant le trajet, Pépé-Kortèze a échafaudé un plan de bataille. Il a enfilé son vieil uniforme de douanier pour le côté solennel et prestigieux mais aussi pour bénéficier ainsi d’une autorité qu’il estime incontestable en cas d’accrochage avec un chauffard. Il confie ensuite à son fils Artaban une haute mission : assurer la sécurité à chaque croisée de chemins.

Ainsi, dès qu’un carrefour est en vue, Pépé-Kortèze lâche la pédale d’accélération, Artaban jaillit par la porte arrière de la voiture et court jusqu’au croisement pour vérifier qu’aucun véhicule n’arrive ni par la droite, ni par la gauche. Lorsque la voie est libre, d’un geste de la main, il fait signe à son père de passer. La 404 traverse alors le carrefour et pile juste après pour récupérer un Artaban en eau qui essaie vainement de reprendre son souffle jusqu’au carrefour suivant. Quitter la ville de Sainte-Lutèce est laborieux car, en plus des haltes à chaque carrefour, Pépé-Kortèze s’obstine depuis huit ans à conduire la 404 comme si elle était toujours en rodage.


Commence alors la tournée des curés...

Commence alors la tournée des curés. Il s’agit de trouver celui qui se compromettra dans un baptême marron. Sollicitant la complicité des saints, la 404 égrène le chapelet de cités postées sur le littoral telles d’inutiles geôlières scrutant le large de l’île : Sainte-Kloé, Saint-Urbain, Santa-Delixia, Santa-Expedita, Saint-Modeste, Saint-Prudent, Santa-Appolonia… En vain. Pas le temps de s’arrêter pour s’occuper des marmites qui fermentent dans l’étuve de la malle arrière. Par contre, quelques arrêts seront nécessaires à Mémé-Organdi pour s’aérer le cœur, empoisonnée qu’elle est par les effluves de naphtaline qui s’échappent de l’uniforme exhumé de son douanier-retraité de mari.

La 404 poursuit son chemin et arrive en début d’après-midi devant la petite église de Saint-Klément, à l’extrême sud de l’île. Les femmes épuisées par le voyage et accablées par la chaleur, les relents de naphtaline et de caris, se sont assoupies depuis longtemps, indifférentes aux escales à répétition de la 404. La Môme, calée dans les bras d’Edalise-La-Madone, dort poings serrés, sourcils froncés, bouche frondeuse, cabrée comme pour résister aux cahots de la voiture capricieuse.

Pépé-Kortèze se cramponne au frein à main.

— Artaban, trouve deux galets pour caler les roues, lance-t-il à son fils.

Mais il n’y a plus d’Artaban dans la voiture !

On s’affole avant de se résoudre à l’idée qu’il a certainement été oublié sur le bord du chemin suite au franchissement du dernier carrefour. Impossible de baptiser la Môme sans le parrain ! La 404 reprend donc la route en sens inverse et au bout de trois kilomètres, on découvre le futur parrain affalé sous un arbre, groggy, mouchoir noué sur la tête, chemise débraillée, pantalon déchiqueté, genoux et coudes en sang, mains déchirées, flancs tuméfiés, visage lacéré. Voyant son fils dans ce piteux état, Mémé-Organdi pleure toutes les larmes de son corps.

Entre deux hoquets, Artaban-dit-Maïnème raconte qu’après avoir dirigé le franchissement du dernier carrefour, il n’a pas eu le temps de remonter dans la voiture car elle a redémarré trop tôt. Il a bien tenté de s’accrocher à la portière mais il a lâché prise et s’est brossé sur le chemin blaqué tandis que la 404 s’éloignait dans un nuage de fumée noire, moteur à fond couvrant les cris désespérés du naufragé de la route.

Pépé-Kortèze ramasse deux galets sur le bord du chemin et la 404 repart en direction de l’église, cette fois-ci avec ses passagers au complet, tandis que Mémé-Organdi hurle que l’on a voulu tuer son enfant.


C’est ainsi que par un insolent soleil de mai 1962...

C’est ainsi que par un insolent soleil de mai 1962, le curé de Saint-Klément voit débarquer devant son église un vieux douanier suffoquant, un garçon en état de choc, une furie hystérique, une gravure de mode et une madone noire protégeant de ses bras un bébé écarlate.

Pendant de nombreuses années, Gilespi et la Bètsabé, les parents de la Môme, ne sauront rien de cette étrange expédition qui valut à Artaban-dit-Maïnème, en plus de ses blessures, un coup de soleil mémorable et de terribles courbatures. Mais l’essentiel aux yeux des grands-parents et de la nouvelle marraine est que la Môme soit « sauvée » ainsi que l’honneur de la famille !


Varlope-Le-Menuisier est planté sur le trottoir..

Varlope-Le-Menuisier est planté sur le trottoir devant le barreau, dans une attente anxieuse lorsque la 404 apparaît enfin au bout de la rue de la Vierge, à la nuit tombante.

— Mieux vaut un baptême marron que pas de baptême du tout, lance-t-il, joyeux, pour accueillir les pauvres voyageurs usés.
— Mieux vaut laisser sa bouche fermée que de l’ouvrir lorsque l’on n’a pas faim, réplique Edalise pour lui clouer le bec.

Une forte odeur de cari qui a mal tourné s’élève du coffre de la voiture.

Nathalie Valentine Legros
Fragments d’un manuscrit oublié...

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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