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Jeumon 1

Les âmes de la Cité des Arts

15 mars 2016
7 Lames la Mer
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Une vieille légende créole prétend qu’entre la ravine du Butor et celle des Patates-à-Durand, les fantômes des travailleurs de la marine Richard hantent le grand banian du bord de mer. Quant aux ouvriers oubliés des forges coloniales, leurs âmes errent dans la bâtisse de pierre, seule survivante du site historique. Et cette clameur dans la nuit, est-ce la pluie sur les tôles froissées ou la voix des artistes qui ont fait vibrer cette friche industrielle pendant deux décennies ? Fragments de mémoire d’un lieu empli d’histoires, depuis la marine Richard au 19ème siècle, en passant par les usines et l’énergie créatrice des artistes du 20ème siècle, jusqu’à la Cité des Arts du 21ème siècle.

Une vieille légende créole prétend que les fantômes des travailleurs de la marine Richard hantent le grand banian du bord de mer. Illustration : Charlie Hebdo.

La marine Richard au Butor, Saint-Denis. 19ème siècle.


- 1667-1669 : des colons choisissent de s’installer au Nord de l’île, avec Étienne Régnault, et s’établissent au lieudit « Le Butor ». Le butor, « Nycticorax duboisi », était un oiseau endémique de l’île de La Réunion que l’on trouvait autrefois en abondance aux abords de la ravine. Ils ont été décimés par les colons qui appréciaient particulièrement leur goût. « L’existence [du butor] est avérée par un certain nombre de restes fossiles ».

Le lieudit « Butor », situé entre deux ravines, sera régulièrement inondé.

- 1858 : l’établissement au Butor de la marine de Charles Richard [1] reçoit son autorisation le 2 septembre. Cette marine, située entre la ravine du Butor et celle des Patates-à-Durand, fonctionne jusqu’au début des années 1890. Les installations d’origine comprennent un pont-débarcadère et trois longères.

« Le système des marines, ou batelage, consistait à construire sur le littoral (...) des ponts embarcadères et à les relier aux navires ancrés en rade par des chaloupes (...), afin de débarquer et d’embarquer marchandises et passagers. Le batelage était un service privé de transbordement, qui se substituait à un port » [2].

Deux piliers en fer, vestiges de la Marine Richard, étaient toujours visibles à proximité du rivage (20ème siècle).

Plan au dessus : le secteur du "Butor" en 1878. Dans les cadres rouges, on aperçoit les installations de la marine de Charles Richard. Carte établie par Paul de Lépervanche.
Lithographie en dessous : établissement de la marine Richard au Butor, vue sur le pont débarcadère. Dessinateur : Adolphe Le Roy. Lithographe et imprimeur : Antoine Roussin. [Entre 1860 et 1865].

- Fin 19ème siècle : les installations de la marine Richard changent de propriétaire et d’affectation. La compagnie du Chemin de Fer et du port de La Réunion (CFR) fait l’acquisition du site. Les bâtiments accueillent désormais les activités industrielles du CFR : « Forges et Fonderies » qui seront dirigées un temps (au cours de la première moitié du 20ème siècle) par le sucrier et homme politique de droite René-Peel Payet et deviendront plus tard Jeumont.

« Les ateliers servent ainsi de forge au travail des rails, à l’assemblage de ponts, aux réparations du matériel roulant avant d’être transformés pour la construction métallique » [3].

- 1937 : M. Chane Ki installe une manufacture de tabac sur le site.

- 1950 : les installations sont acquises par Énergie électrique de La Réunion qui construit une centrale électrique à côté de l’ancienne usine [4].

Ce site est surtout connu pour avoir accueilli plusieurs entreprises dont certaines ont marqué les lieux : Jeumont-Schneider, l’usine de peinture « La Seigneurie » ou encore la Spie Batignoles.

Ci-dessus : Les forges coloniales : bâtiment construit vers 1882 avec "de grands volumes en moellon", à l’occasion du chantier du chemin de fer. Selon l’ouvrage "Le patrimoine des communes de La Réunion" (Flohic Editions), ce lieu a aussi accueilli autrefois une usine électrique.
Connu depuis 25 ans sous le nom de "Palaxa", équipement programmant régulièrement des concerts.
"Cette ancienne forge, emblématique de l’histoire de ce site, est conservée et réhabilitée pour devenir une salle de concert des musiques actuelles, peut-on lire sur citedesarts.re. Le Palaxa est véritablement le trait d’union entre Jeumon et la Cité des Arts".
Ci-dessous : 1981, ouvriers dans les ateliers de Jeumont-Schneider. Source : "La Réunion terre d’industrie" (ADIR, 2006)

Palaxa : salle de concert historique (pierres apparentes...) de la Cité des Arts. ("Historique" parce que c’est la seule bâtisse d’origine à avoir été conservée). 200 mètres carrés, avec un espace scénique de 70 mètres carrés et une capacité d’accueil de 600 personnes debout ou 150 assises. Source : citedesarts.re

Local des dessinateurs de BD à Jeumon. Source : Le Cri du Margouillat.

Dans un billet d’humeur partagé le 2 mars sur les réseaux sociaux, « Le Cri du Margouillat » raconte : « L’Espace Jeumon fut un lieu de vie culturelle intense avant que tous ses occupants soient expulsés (...). Plongée dans le passé en souhaitant à la nouvelle Cité des Arts d’être à la hauteur de la mémoire du lieu dont elle a pris possession ! »

La cour de Jeumon, avec les bangas mahorais et la halle occupée par le théâtre Vollard, à partir de 1991. Cette vaste halle a été détruite en 2012.

Image extraite d’un reportage dans "Charlie Hebdo". A gauche, on distingue un bout du banian qui abrite les âmes errantes.

La foule des grands soirs. Source Vollard.com

- 1991 : la friche industrielle de Jeumont est investie par des artistes : la troupe du théâtre Vollard, les dessinateurs du Cri du Margouillat, Jeumon Arts Plastiques (JAP), les plasticiens Jack Beng-Thi et Eric Pongérard, LERKA, les musiciens du Palaxa, du Tibird/Kabar Bar, de l’association Live, etc. Et par un public nombreux.

Il y a 25 ans, Jeumont devient donc Jeumon sans « T » pour marquer [5] symboliquement une nouvelle page qui s’écrit : nouvelle vie pour cette vaste « usine désaffectée, encombrée de ferraille, d’une montagne de pupitres anciens que des écoles de la ville sont venues mettre là comme [à la] décharge. L’usine est immense et offre un lieu idéal de création pour un village culturel aux dimensions multiples. C’est du moins le rêve que font à haute voix le directeur du théâtre, Emmanuel Genvrin et Hervé Mazelin, scénographe, au début du mois de janvier 1991. (...)

Hervé Mazelin, scénographe "inventeur de Jeumon". On aperçoit sur cette photo les fameux pupitres des écoles et les vestiges des activités industrielles. Source : Vollard.

“Depuis cinq jours que nous sommes là, les lieux ont déjà beaucoup changé. Cela fait l’effet d’un aimant... Eric Pongérard s’est installé pour préparer la sculpture de l’inauguration. D’autres viendront”... », affirmait Emmanuel Genvrin en janvier 1991 [6]...

L’installation du théâtre Vollard sur le site des ex « forges-coloniales-Jeumont-Schneider-etc » se déroule en pleines émeutes du Chaudron. L’inauguration accueille la foule des grands jours.

« La réputation de lieu alternatif, refuge de toutes les protestations et de toutes les utopies, le rendit suspect aux yeux des autorités. La partie gérée alors par Vollard possède un atelier décor, un atelier costume, un entrepôt, un atelier musique utilisé par « Tropicadéro », des bureaux, une vaste halle avec deux plateaux de théâtre et des gradins mobiles, un cabaret musical (le « Ti Bird » puis le « Kabar Bar »), une cour où peuvent se donner des concerts et des fêtes » [7].

A l’Espace Jeumon, le plasticien Eric Pondérard fabrique le trophée de Cyclone BD - 1e. Source : Le cri du margouillat.

- Octobre 1991 : « Les Dionysiennes » est la première création du théâtre Vollard sur le site de Jeumon.

- Décembre 1991 : exposition « CHEMINEMENT(S » dans l’espace Jeumon/Palaxa.

- Pendant deux décennies, l’Espace Jeumon vit au rythme des arts. André Pangrani [8], se dit pour sa part « ému et fier d’avoir vécu cette effervescence créatrice, joyeuse, colérique et bordélique avec celles et ceux qui, au fond, n’aiment décidément pas faire là où l’on leur de demande de faire : l’esprit de Jeumon n’est pas mort à mon humble avis. Qui sait où il va ressortir ? Il y a encore tant de sentiers battus à éviter ».

- 2010 : au terme d’un concours d’architectes, la conception de la Cité des Arts est confiée à l’équipe de l’Atelier Architectes. L’imposante bâtisse habillée de lumière semble vouloir rivaliser avec le majestueux banian du bord de mer.

A gauche du bâtiment, la masse imposante du banian. Source : citesdesarts.re

"Le Banyan" : espace d’exposition de la Cité des Arts, "unique à La Réunion". Le Banyan est composé d’une salle de 240 mètres carrés au sol et s’élève à un peu plus de 6m de hauteur. Son éclairage ambiant confère un rendu naturel aux éléments présents et peut être adapté sur mesure selon l’événement. Le lieu est configurable en deux parties égales de 120 mètres carrés grâce à une paroi amovible et automatisée." Source : citedesarts.re

« À l’image des ravines de l’île de La Réunion, le bâtiment se dessine comme un monolithe sculpté par le vent et la pluie. Ses lignes brutes, anguleuses, alternent avec les matières lisses et rugueuses comme les strates rocheuses des falaises de l’île.

La cité des Arts est conçue comme un village pluridisciplinaire, ses rues intérieures et les cours rythment l’îlot. L’installation de bâtiments, en lanières resserrées autour du Palaxa, créé des entre-deux ombragés, des patios étroits et allongés » [9].

Quant à l’histoire du lieu — une histoire réunionnaise riche — elle est « résumée » en trois phrases : « À l’îlot Jeumont, la vie artistique est déjà bien présente. Ce site industriel avait été reconverti en un lieu culturel après la désaffection de l’usine. Pour bon nombre de Réunionnais, l’espace Jeumont fait référence au théâtre Vollard, au Cri du Margouillat, ou encore au Jeumon Artistique » [10].

Petite interrogation au passage : le concept « Jeumon Artistique » a-t-il réellement existé en missouk ou n’est-il qu’une sorte d’interprétation approximative — voire erronée — du mythique « Jeumon Arts plastiques » (JAP) ?

- Janvier 2012 : destruction de la halle de Jeumon. La vieille bâtisse occupée par le Palaxa est épargnée.

- Février 2014 : démarrage des travaux de construction de la Cité des Arts.

- 16 février 2016 : la Cité des Arts ouvre ses portes. Réalisé par la CINOR avec le soutien de l’État, de la Région et de la Ville de Saint-Denis, cet équipement culturel entend « accompagner la création artistique, dans toutes les disciplines : musique, danse, théâtre, cirque, conte, arts de la rue, arts plastiques, arts visuels, arts mélangés... Pour faire de la culture pour tous, par tous et avec tous une réalité » [11]...

7 Lames la Mer

À suivre : « Jeumon 2, Emmanuel Genvrin, Jeumon : une « movida » réunionnaise »

Sources diverses :

  • « Étude secteur Patates à Durant/Butor ». Éléments d’analyse du secteur Patates à Durant – Butor ; Pour une politique partenariale de développement culturel. Céline Bonniol, Laurent Hoarau, Nathalie Noël-Cadet et Jean-François Rebeyrotte. Laboratoire LCF – CNRS. Université de La Réunion, Mars 2011
  • La Cité des Arts
  • Le théâtre Vollard, site web
  • Espace Jeumon - une aventure culturelle réunionnaise, page Facebook consacrée au projet éditorial de la revue « Kanyar »
  • Le cri du Margouillat
  • « Le patrimoine des communes de La Réunion », Flohic Éditions, 2000
  • « Des marines au port de la Pointe des Galets », comité du centenaire du Port, novembre 1987

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
Presse, Edition, Création, Revue-Mouvement.
Facebook, Twitter.

Notes

[1Charles Richard : né le 26 novembre 1815 à Blainville-sur-Mer et mort le 22 mars 1894 à Saint-Denis. Il est le père de Georges Richard qui sera maire de Saint-Denis, du 30 septembre 1893 au 3 mai 1896.

[2« Des marines au port de la Pointe des Galets », comité du centenaire du Port, novembre 1987

[3« Le patrimoine des communes de La Réunion », Flohic Éditions, 2000

[4« Le patrimoine des communes de La Réunion », Flohic Éditions, 2000

[5Sur une idée d’Emmanuel Cambou

[6Source : « Témoignages, 9 janvier 1991 »

[8André Pangrani (Anpa) : militant culturel de l’« aventure Jeumon », cofondateur du Cri du Margouillat avec notamment Boby Antoir, président du théâtre Vollard de 1995 à 2002, créateur de la revue Kanyar en 2013, etc.

[9Source : site « Cité des Arts »

[10Source : site « Cité des Arts »

[11Source : site « Cité des Arts »

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