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Waldtraut Helene Treilles

De la Poméranie à la Plaine des Cafres, une flamme s’est éteinte

21 juin 2017
7 Lames la Mer
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A 91 ans, Waldtraut Helene Treilles est morte dans l’île qu’elle aimait : La Réunion. Elle vivait depuis 44 ans à la Plaine des Cafres. De sa fenêtre, elle voyait « un panorama de montagnes, de crêtes, de vallées, de ravines et de villages, d’une majesté à vous couper le souffle ». Cette Poméranienne, qui a traversé les épreuves de la guerre en Europe, était professeur au Tampon et écrivain. Hommage.

Waldtraut Helene Treilles (photo page facebook)

« La vie est un caméléon »


« Je me présente : je suis Allemande de naissance et Française depuis 55 ans. Je ne suis pas jeune, à part l’esprit qui fonctionne encore plus ou moins bien (...). J’ai publié deux livres : « La vie est un caméléon », une autobiographie romancée de ma jeunesse sous le régime nazi — traduit aussi en allemand « Das Leben ist ein Chamäleon » — et « Pérégrinations entre deux mondes » sur nos années vécues au Cameroun, à Tahiti et à l’île de la Réunion, entre autres ».

Cette petite annonce publiée sur Facebook en août 2010 était signée d’une grande dame qui vient de mourrir à 91 ans, à la Plaine des Cafres où elle résidait depuis plusieurs décennies : Waldtraut Helene Treilles née von Knebel Doeberitz.

De nombreux Tamponnais l’ont connue en tant que professeur, notamment dans les années 1970/1980 où elle enseignait au lycée Roland Garros.

Le grand saut, de La Poméranie à La Réunion.

« Réunion for ever »


Arrivée à La Réunion en février 1973 [elle avait alors 47 ans], Waldtraut Helene Treilles était tombée amoureuse de cette île si lointaine de sa Poméranie natale (plus de 10.000 kilomètres à vol d’oiseau). Elle écrivait à propos de La Réunion, dans son roman « La vie est un caméléon » : « nous avions enfin trouvé un foyer, un havre, un ancrage, après avoir tant bourlingué de par le monde ». Précisant, quelques années plus tard : « Réunion for ever. And from time to time in Madagascar » [1].

C’est donc dans cette petite île de l’océan Indien, à la fraicheur de la Plaine des Cafres où elle se sentait « protégée comme dans le ventre de [sa] mère » qu’elle avait souhaité ancrer sa petite famille et finir ses jours. C’est là d’ailleurs que la mort l’a emportée de manière soudaine, ce 19 juin 2017, mettant un terme à cette vie hors du commun. Elle s’était attelée à l’écriture d’un quatrième roman qui reste inachevé.


Contrainte de creuser des fosses anti-chars


Waldtraut Helene Treilles passe une enfance heureuse dans une « grande maison blanche » en Poméranie orientale. Adolescente, elle tombe amoureuse d’un prisonnier polonais employé sur la propriété familiale... Mais la guerre va bouleverser sa vie. Alors que son père est arrêté par la Gestapo [2], elle est enrôlée « par mesure disciplinaire » dans un camp de travail à l’Est de la Poméranie. D’abord affectée dans des fermes, elle est ensuite contrainte de « creuser des fosses anti-chars en prévision de l’avancée russe ». Puis, elle connaît le « camp de Moschwig où elle travaille dans une usine de fabrication d’armes ».

Elle devient par la suite secrétaire-traductrice pour les Alliés avant de travailler dans un journal protestant. « Elle passe également une année à Rome en 1951, d’abord comme jeune fille au pair puis comme dactylographe et traductrice à la FAO », précise le site babelio.

En 1954, elle s’installe à Paris et étudie à La Sorbonne. Elle épouse un professeur de français et devient elle-même professeur. Le couple et ses enfants vont ensuite vivre au Cameroun, à Tahiti, avant de poser définitivement leurs valises à La Réunion.

Hommage à celle qui avait trouvé un havre en terre réunionnaise.

7 Lames la Mer

Paris, "La Sorbonne", Janine Niepce, 1950.

• « La vie caméléon », confessions d’une ex-Allemande, Éditions La Bruyère, 1994.
• « Pérégrinations entre deux mondes », W. Treilles, 1994.
• « La vie est un caméléon », chemin de vie d’une Franco-Allemande, Éditions W.H. Treilles, 2003.

"Pérégrinations entre deux mondes", Hélène Waldtraut Treilles, 1996. Couverture illustrée d’une œuvre de Déborah Roubane : "L’entrée du temple".

« J’aimais tant notre case créole avec son toit de tôle ondulée »


Il pleuvait depuis douze heures. Un rideau de pluie argenté tellement épais qu’il était impossible de voir les feuilles d’acacias de l’autre côté de la route. D’habitude, par les petits carreaux de ma fenêtre, je voyais un panorama de montagnes, de crêtes, de vallées, de ravines et de villages, d’une majesté à vous couper le souffle. Paysage variant selon l’intensité du soleil, l’heure du jour ou la montée des brumes, formées dans les Bas par l’évaporation de l’eau de mer. Livre d’images sans cesse renouvelées relatant pourtant toujours la même histoire.


Waldtraut Helene Treilles a enseigné au lycée Roland Garros dans les années 70-80. Photo source : lycee-roland-garros.ac.

Ce jour-là, une pluie dense, opaque, agressive fouettait les persiennes et tambourinait sur notre toit de tôle. Le cyclone, après s’être éloigné de l’île en direction de Madagascar, revenait en force sur La Réunion. L’alerte n°2 était en vigueur depuis minuit, l’alerte n°3 imminente, toute circulation formellement interdite et jusqu’à nouvel ordre, mise en place du plan ORSEC. (...) Le vent hurlait comme une sirène. Cela me rappelait la guerre.

Notre cour était déjà jonchée de feuilles, de rameaux, de grosses branches et de solides troncs brunâtres se cassaient sous les rafales comme des allumettes. Les canisses de la varangue (...) avaient été arrachées par les coups de vent violents et flottaient dans l’air comme de vilains prédateurs battant sauvagement de l’aile.

À l’approche de la tornade infernale, mille objets multicolores tourbillonnaient, brassés, malaxés comme le linge entrevu par le hublot de la machine à laver.

Les oiseaux s’étaient tus, terrassés par la peur ; le chien roulé en boule avait trouvé refuge sous le canapé, les chats ne faisaient plus sur mon lit qu’une tâche de banc, gris sombre et écaille de tortue.


Waldtraut Helene Treilles. (Photo page facebook)

Un torrent d’eau ourlé d’écume brunâtre, charriant d’énormes galets et de grandes branches mortes se déversait dans la petite dénivellation que je traversais tous les jours en voiture ou à pied et qu’à La Réunion on appelle « radier ». (...)

Je savais que le radier inférieur était également fermé, car l’eau qui traversait celui d’en haut augmentait en bas de force et de violence et se précipitait en cascade sur la route, creusant des trous dans le goudron et faisant valser pierres, carcasses de voitures, troncs d’arbres, vieux réfrigérateurs et vieilles poussettes, charriant des tonnes de boue jusqu’à la mer, vingt kilomètres plus bas.

Notre case se trouvait juste au milieu des deux radiers, entre deux eaux. Le torrent, qui dévalait la pente à cinq mètres derrière la chambre à coucher, couvrait le bruit de la télévision qui, par miracle, émettait encore. Ça n’allait pas durer. Comme tout un chacun, j’avais préparé mon stock de bougies et de piles pour lampes-torches. Mon mari n’avait pas pu remonter de la côte à cause de la route coupée. Mais je n’avais pas peur. J’aimais tant notre case créole avec son toit de tôle ondulée enfoui entre les filaos et les cryptomerias, qui semblait à présent une île entre deux torrents, que je m’y sentais protégée comme dans le ventre de ma mère.

Nous avions enfin trouvé un foyer, un havre, un ancrage, après avoir tant bourlingué de par le monde.


La maison de famille en Poméranie. "La maison de mon enfance était toute blanche (...). Elle avait 26 chambres, sans compter les cuisines et les réserves. (...) Le vaste grenier avec ses vieilles malles, où nous jouions à cache-cache, jusqu’au jour où la cuisinière nous raconta l’histoire effrayante d’une jeune mariée qui s’était cachée dans une malle, avec sa robe de dentelle blanche et son voile, le jour de ses joyeuses noces, et était morte étouffée, incapable de soulever le lourd couvercle qui s’était refermé sur elle. On avait trouvé le squelette, le voile et la robe tout mités, quarante ans plus tard"... (Extrait de "La vie caméléon")

J’ai éteint la télé, ce perpétuel oiseau de malheur et glissé une feuille blanche dans ma machine à écrire. Ensuite, j’ai fermé les yeux et me suis transportée cinquante ans en arrière, dans la grande maison blanche, là-bas, très loin en Poméranie.

Je n’avais rien oublié, et je voulais vérifier un détail, je pouvais me référer aux quatorze journaux intimes que j’ai tenus depuis l’âge de onze ans et réussi, je ne sais comment, à sauver des bombes, des Russes, des déménagements, des « vers mangeurs de livres » et même des cyclones.

Waldtraut Helene Treilles
Extrait de « La vie est un caméléon »

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Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
Presse, Edition, Création, Revue-Mouvement.
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Notes

[1La Réunion pour toujours. Et de temps en temps à Madagascar.

[2Il sera par la suite l’aide de camp du général Dietrich von Choltitz, qui refusa de détruire Paris en août 1944 comme l’exigeait Hitler. Cet épisode a été l’objet d’un livre de Larry Collins et Dominique Lapierre « Paris brûle-t-il ? », porté à l’écran en 1966 par le cinéaste René Clément.

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