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Thérèse Le Prat (2)

Le mystère du galet Gamède enfin percé !

23 février 2017
Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
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Les 24, 25 et 27 février 2007, le cyclone Gamède secoue l’île de La Réunion. La mer déchaînée dévoile des sépultures d’esclaves sur la plage de sable noir de Saint-Paul tandis que sur le rivage de galets ronds du Port, le terrible koudvan — coup de vent — livre une imposante pierre de taille gravée d’une date : « 1886 ». Mais d’où venait donc ce galet gravé ? Grâce à la photographe Thérèse Le Prat (1895-1966), « 7 Lames la Mer » a percé le mystère du « galet Gamède ».

Le "galet Gamède", gravé 1886, est installé dans le jardin face au port historique de la Pointe-des-Galets. Photo 7 Lames la Mer.

D’où venait donc cette mystérieuse pierre surgie des eaux ?


En 2007, juste après le passage du cyclone Gamède, le Portois Gilbert Tiburce se promène sur le littoral Nord de la cité maritime. Face aux installations de la « SRPP » [1], il fait une étonnante découverte : sur la plage de galets ronds chamboulés par la houle, un galet beaucoup plus grand que les autres et d’une forme différente est échoué.

Taillé par la main de l’homme, le parpaing aux imposantes dimensions porte sur la tranche une inscription gravée dans la pierre : « 1886 ». Conscient de l’importance de cette découverte, M. Tiburce informe la mairie de la présence de cet étrange galet gravé sur la grève.

Le fameux galet est récupéré le jour même et installé quelques années plus tard sur l’esplanade longeant le nouvel hôtel de ville, face à la mer. Personne ne sait alors précisément d’où vient cette mystérieuse pierre surgie des eaux, ni à quel édifice elle a été arrachée par la force des courants.

Photo du port de commerce de la Pointe-des-Galets, prise le 13 février 1886, veille de l’inauguration. ADR.

« 1886 » : le port de la Pointe-des-Galets est inauguré


Combien de temps a-t-elle attendu sous la mer à quelques mètres du rivage jusqu’à ce que le terrible cyclone Gamède la ramène à l’air libre, sur la terre ferme ?

Certes, on se doutait bien que le « galet Gamède » était directement lié aux installations portuaires puisque « 1886 » est précisément l’année où le port de commerce de la Pointe-des-Galets est inauguré.

Cette pierre taillée avait donc été gravée et disposée « quelque part » sur le site au cours de cette même année.

24 et 25 février 2007 : le cyclone Gamède fonce sur La Réunion. Source : cycloneoi.com.

À lire aussi : « Saint-Denis 1937 : la petite marchande de poissons »


C’est en faisant des recherches sur la vie et l’œuvre d’une mystérieuse photographe débarquée à l’île de La Réunion en 1937, par un paquebot des Messageries Maritimes, que « 7 Lames la Mer » découvre en septembre 2016 une preuve de la provenance exacte du « galet Gamède » et résout ainsi une énigme vieille de 10 ans.

Une fois de plus, le principe de sérendipité a été notre complice... Sur les traces de Thérèse Le Prat, c’est pour un voyage passionnant dans La Réunion d’il y a 80 ans que nous embarquons.

Thérèse Le Prat arpente l’île en 1937. Sa mission est de réaliser un reportage photographique pour le compte des Messageries Maritimes.

Le premier phare de port de la Pointe-des-Galets, photographié en 1937 par Thérèse Le Prat. (Source : musée Quai Branly).

Thérèse Le Prat donne des visages à la misère


L’œuvre, peu connue, qu’elle lègue aux Réunionnais est rare, de grande qualité, empreinte d’humanisme. Poignante.

Thérèse Le Prat s’éloigne des grandes avenues coloniales ; elle nous dévoile l’envers du décor, sillonne les quartiers populaires, donne des visages à la misère.

Elle photographie les ouvriers, les planteurs, les marchands ambulants, les marmailles qui jouent dans le chemin.

Elle suit les charrettes-bœufs, arpente les rues bordées de petites cases modestes, déniche des paillotes et leurs occupants endimanchés, etc.

Le premier phare du port en 1937, avec son petit chemin de galets blancs. Photo : Thérèse Le Prat. (Source MQB)


Deux photos inédites d’un monument disparu


Arrêtons-nous sur deux photos que Thérèse Le Prat réalise au Port : deux clichés du premier phare de la Pointe-des-Galets. Deux photos inédites qui nous livrent de précieux détails sur ce monument disparu.

Il avait fière allure, ce premier phare du port de la Pointe-des-Galets, mis en service en... 1886. Si l’on compare les deux photos d’archives à celles prises par Thérèse 51 ans plus tard, on peut se laisser tromper par les apparences... mais il s’agit bien du même édifice.

Certes, à l’époque où Thérèse le photographie (1937), son habit de grosses pierres a été recouvert d’un enduit lisse et peint en blanc. Au rez-de-chaussée, les belles pierres laissées apparentes contribuaient toutefois à préserver le cachet de l’imposant édifice.

Ces quatre photos montrent le premier phare du port de la Pointe-des-Galets mis en service en 1886. Les deux photos de gauche ont été prises, de la mer vers la terre, peu de temps après 1886. Les deux photos de droite, signées de Thérèse Le Prat, datent de 1937 et ont été prises de la terre vers la mer. Entre-temps, le phare a bénéficié d’un ravalement de façade et l’on s’aperçoit qu’il se dresse à quelques pas du rivage, ce qui entraînera sa disparition prématurée.


Des photos émouvantes et précieuses


De ce premier phare de la Pointe-des-Galets, on connaissait jusqu’à présent peu de photos, deux tout au plus. C’est pourquoi celles prises par Thérèse Le Prat sont si émouvantes et précieuses.

Construit selon un plan établi à Paris, il atteint les 23 mètres, avec des murs — en pierres de taille — très épais : 1,60 mètre à la base, 0,90 mètre au sommet.


À lire aussi : « Rare : une photo du 2ème phare de la Pointe des Galets »


Situé à 27,60 mètres au dessus du niveau de la mer, le foyer lumineux (lampe à pétrole) coiffé d’une lanterne vitrée et d’une coupole avait une portée de 28 km.

La tour était constituée de quatre étages munis chacun de deux ouvertures : de hautes fenêtres vitrées. Au sommet, se trouvaient une girouette, un anémomètre et un paratonnerre.

C’est avec un appareil photo identique à celui-ci — un Rolleiflex que son mari, l’éditeur Guillaume Le Prat, lui offre en guise de cadeau de divorce — que Thérèse commence sa carrière de photographe. Photo : Eugene Ilchenko.

Dynamité dans les années 50


Malheureusement, les jours de ce phare majestueux édifié à une cinquantaine de mètres du rivage étaient comptés. L’érosion de la côte — grignotée au fur et à mesure par la houle de l’océan Indien — en faisait un géant aux pieds d’argile.

C’est ainsi qu’après plusieurs décennies de service, le beau phare de la Pointe-des-Galets, qui avait attiré tant de visiteurs, fut dynamité dans les années 50. Mais le gaillard résista et l’on dut s’y reprendre à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’il cède et disparaisse dans les flots.

À marée basse, on peut encore apercevoir, affleurant la mer indienne, les restes du socle de ce premier phare de la Pointe-des-Galets que par vanité, les hommes avaient positionné à 50 mètres du bord, pensant leur œuvre invincible.

Pour prendre ses photos, Thérèse Le Prat dépose son sac noir en haut des marches. Sur la droite, on perçoit un choka bleu qui a été sévèrement taillé.

Une inscription... gravée dans la pierre


La leçon donnée par la nature ne sera comprise qu’à moitié : le second phare de la Pointe-des-Galets, moins majestueux (15m de haut), fut construit 200 mètres à l’arrière de l’emplacement du premier phare. Livré en 1956, il avait une portée de 20 kilomètres. Équipé d’une lampe électrique de 3000 watts, il fut éteint définitivement le 31 décembre 1966, pour les mêmes raisons que son ancêtre : l’érosion et le recul de la côte.

Mais revenons à Thérèse Le Prat et au premier phare de la Pointe-des-Galets. On remarquera que, pour prendre les photos avec son Rolleiflex, elle a déposé son sac noir en haut de la grande rampe en béton qui longe l’escalier menant au phare.

Un examen plus attentif de la photo nous fait alors découvrir au dessus de la porte d’entrée une inscription... gravée dans la pierre. En zoomant, on finit par lire distinctement : « 1886 ».

En haut : zoom sur le linteau de la porte du phare, extrait de la photo prise en 1937 par Thérèse Le Prat.
En bas, le "galet Gamède" récupéré sur le bord de mer de la ville du Port, en 2007 après le passage du cyclone Gamède.

Une soixantaine d’années sous l’eau


« 1886 » ? Mais où donc avons-nous déjà vu cette inscription ?

Sur le « galet Gamède » ! Le galet rendu par la mer en 2007 et dont on se demandait à quel édifice il avait été arraché... On avait enfin la réponse : le premier phare de la Pointe-des-Galets.

Cette pierre gravée avait reposé près d’une soixantaine d’années sous l’eau. Et depuis 2007, elle attendait que l’on reconnaisse son origine.

Et c’est grâce à une photographe, passée par là en 1937, que le mystère du « galet Gamède » a été percé ! (Et grâce à la perspicacité de « 7 Lames la Mer »...)

À suivre...

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros


À lire aussi au sujet de la photographe Thérèse Le Prat :

Thérèse le Prat (1) : « Saint-Denis 1937 : la petite marchande de poissons »

Thérèse le Prat (3) : « Allons battre carré à Saint-Denis en 1937 »


Notes

[1Société réunionnaise de produits pétroliers

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