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En 1988 : « face au squale, pas de panique »

13 novembre 2013
Nathalie Valentine Legros
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« Faire trempette à Boucan Canot ou dans le lagon vous fait courir moins de risques que circuler à bord d’une voiture sur la route du Littoral ! » Cette étonnante déclaration date de 25 ans. C’était en 1988 dans le Magazine de l’Océan Indien, hebdomadaire réunionnais disparu depuis. Aujourd’hui, on pourrait presque dire : circuler à bord d’une voiture sur la route du Littoral vous fait courir moins de risques que de faire trempette à Boucan Canot !

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Une du Magazine de l’Océan Indien, 1988. A la question "Faut-il avoir peur ?", le journaliste répond à l’époque : "Face au squale, pas de panique."

L’enfance laisse des souvenirs épars, diffus, où les images fortes dominent. Je me rappelle les discutions, animées de grandes exclamations et de claques dans le dos, entre mon père et mes oncles, de retour de leurs escapades sous-marines hebdomadaires. Mes héros ! Fiers « gayar » affublés d’un masque, de palmes et d’un dérisoire poignard glissé dans un étui amarré sur le mollet.

Je les voyais disparaître derrière les vagues et j’attendais leur retour, perchée sur les roches en promontoire du Cap La Houssaye, le regard tourné vers l’horizon où, le soir approchant, des bancs de marsouins se donnaient en spectacle. J’avais toujours une petite pointe d’anxiété mais je nourrissais surtout une vive impatience à l’idée d’entendre le récit de leurs exploits du jour, toujours plus intrépides que les précédents. Ils décrivaient une grotte sous-marine, des zourites, des raies et autres créatures fabuleuses des fonds marins.

Rencontres avec « Blanchette »

Je me souviens surtout de leur excitation — oscillant entre frayeur et fascination — après un face à face avec un grand requin blanc. La rencontre avait écourté la plongée du jour. Une semaine plus tard, mes héros préférés étaient encore sous le coup de l’émotion et la « grande aventure » avait continué d’alimenter les conversations familiales pendant des années, gagnant à chaque fois en intensité et en détails destinés à souligner la bravoure des plongeurs. Loin d’être rebutés par le grand requin blanc, mes héros auréolés sont retournés à leur sport favori, non sans frimer quelque peu et jetant régulièrement un coup d’oeil par dessus l’épaule... Il y eut ainsi plusieurs « rencontres pacifiques » avec le grand requin blanc du Cap La Houssaye que les pêcheurs lagolète du coin avaient d’ailleurs baptisé « Blanchette »...

Une autre vague de souvenirs me ramène aux plages insouciantes de l’adolescence, entre feux de camp et bancs de sable à quelques mètres du rivage des Roches Noires. « Chez Loulou » était encore dans sa version originale et la grande mode, à l’époque, pour les garçons surtout, était de porter en pendentif, une dent de requin qui brillait sur les torses saturés de soleil.

Baigneurs, nageurs, surfeurs ou barboteurs du bordmer...

Il y a 25 ans, (janvier 1988), un hebdomadaire réunionnais aujourd’hui disparu — le Magazine de l’Océan Indien — consacrait sa Une à un « dossier requins », posant la question, sous l’habile plume de Jean-Pierre Aguila : « Faut-il avoir peur ? ». La réponse se trouvait alors résumée dans une formule imagée : « faire trempette à Boucan Canot ou dans le lagon vous fait courir moins de risques que circuler à bord d’une voiture sur la route du Littoral »... On remarquera au passage la réputation déjà bien ancrée de cette fameuse route qui, dès les premiers heures de l’histoire réunionnaise, aura suscité bien des commentaires et querelles... Mais revenons à « nos » requins. Quel journaliste oserait aujourd’hui écrire cela ? S’il est vrai que le lagon reste un « espace réputé sûr », en revanche, la « trempette à Boucan » est devenue une sorte de roulette russe, quasiment un sport de l’extrême.

Il y a un an, dans une chronique à quatre mains, nous posions une lancinante question : « La Réunion est-elle condamnée au paradoxe de la terre-entourée-d’eau-où-l’on-ne-se-baigne-pas ? ». Les tragiques évènements de ces derniers mois — voire années — confirment la recrudescence du phénomène et son caractère inhabituel. Si nous faisons référence à ce dossier du Magazine de l’Océan Indien publié en janvier 1988, il y a 25 ans, c’est parce qu’il nous permet justement de mesurer la distance entre « La Réunion des années 80 » où le requin était considéré « comme un fossoyeur et non comme un assassin », et La Réunion d’aujourd’hui où le requin agit désormais en « prédateur des humains », qu’ils soient baigneurs, nageurs, surfeurs ou barboteurs du bordmèr.

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Carte postale du début du siècle. Extraite de "Saint-Denis longtemps", de Jean-Paul Marodon.

Un morceau de requin congelé.. et une scie à métaux

« A La Réunion, les accidents n’abondent pas, écrivait Jean-Pierre Aguila en 1988. Faire trempette à Boucan Canot ou dans le lagon vous fait courir moins de risque que circuler à bord d’une voiture sur la route du Littoral. (...) Instructeur national au Centre réunionnais pour l’enseignement et la plongée subaquatique de Saint-Gilles, Philippe Toussaint (...) connaît bien le sujet. (...) Selon cet expert (...), ici le squale se comporte en fossoyeur plutôt qu’en assassin. (...) Les exemples ne manquent pas qui illustrent l’intérêt porté par les squales aux noyés. (...) A La Réunion, rarissimes sont les cas de plongeurs ou de chasseurs attaqués alors qu’ils ne traînent avec eux aucun poisson. »

Le reportage est émaillé de récits démontrant d’abord que les requins s’intéressent principalement aux noyés ou attaquent des pêcheurs sous-marins ramenant des poissons à la traîne, lesquels attirent les prédateurs du grand bleu. Rien de comparable donc aux récentes attaques qui ont endeuillé notre île, à moins de penser qu’à l’époque aucun nageur ne s’aventurait en dehors du lagon, ce qui est peu probable.

Que s’est-il passé en 25 ans ?

Comme le montre cette carte postale d’archives, datant du début du 20ème siècle, la pêche aux requins est une pratique créole ancienne. Elle donnait lieu à un partage de la bête qui finissait dans les marmites. Cuisiner le requin, notamment en massalé, permettait d’améliorer le quotidien pour de nombreuses familles pauvres.

La carte mentale des bordmèr dangereux

Il y a quelques années, journaliste au Quotidien de La Réunion, j’avais été envoyée en reportage le soir de Noël dans un bidonville de l’ouest de l’île, où une famille nombreuse survivait derrière le rideau de tôles. A la lueur d’une bougie et armé d’une scie à métaux, le père attaquait un morceau de requin congelé qu’il avait récupéré sur un bateau de pêche industrielle. Il le débita en cubes et commença à préparer les épices. Au menu de ce réveillon de la misère, le requin faisait figure de festin.

Même si le requin fait partie de l’histoire de cette île et que de générations en générations, « la mémoire collective a dessiné la carte mentale des bordmèr dangereux », il n’en demeure pas moins que la prolifération des squales aux abords de nos côtes est un phénomène dont le caractère récent s’impose aux yeux de tous. Alors, allons-nous continuer à perpétuer la célèbre formule qui prétend que « le Réunionnais tourne le dos à la mer » ? Et, au risque de se répéter, sommes-nous condamnés au paradoxe de la terre-entourée-d’eau-où-l’on-ne-se-baigne-pas ?

Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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