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Lithographie

Comme une âme errante dans l’oeuvre de Roussin

31 janvier 2016
7 Lames la Mer
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Sur trois lithographies signées d’Antoine Roussin, la même silhouette féminine apparaît, toujours de dos. Qui est cette mystérieuse femme dont on ne voit jamais le visage ?

Elle est d’abord une « figurante » reléguée à droite, au second plan d’une lithographie datée de 1879 et dont le sujet principal est un vieux bazardier accablé par la chaleur et la misère, assis à même le sol, calé contre un gros arbre.

Elle est représentée de dos, s’éloignant du bazardier et se dirigeant vers la fontaine du rond-point devant le jardin de l’État.

Va-t-elle se désaltérer ou à la corvée d’eau pour remplir la calebasse qu’elle tient de sa main gauche ? Sa silhouette est indécise, juste esquissée, tel un brouillon. Elle semble prête à sortir du cadre, à s’effacer du décor.

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On la retrouve ensuite de manière anecdotique sur une autre lithographie datée de 1881 et intitulée « Danse des Noirs, le dimanche, au bord de mer à Saint-Denis, 1860 ».

Cette fois-ci, elle apparaît sur le bord gauche de l’image mais toujours de dos, s’éloignant du « spectateur ». Dans une silencieuse démarche, elle traverse la « danse des noirs », indifférente à l’esprit de la fête. Elle porte toujours une sorte de récipient à la main gauche. Sa silhouette s’affine, ses formes se précisent.

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Un an plus tard, la voilà de nouveau croquée par Antoine Roussin. Pour une fois, elle occupe le premier plan, sur une lithographie intitulée « Types malgaches, 1882 », à égalité avec un joueur de bobre assis sous un arbre à droite.

Mais elle garde tout son mystère car on ne verra pas son visage : elle est toujours de dos, sa calebasse à la main gauche. Elle poursuit son chemin dans une éternelle déambulation.

Ses pieds nus effleurent à peine le sol et lui donnent une démarche aérienne. Ainsi glisse-t-elle vers le lointain où l’on distingue une petite case. Est-ce sa maison ? Et ce joueur de bobre, est-ce son compagnon ?

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Nous n’en saurons rien, même à la lecture du texte qui accompagne la lithographie dans « L’album de La Réunion » : « Nous avons vu de jeunes filles appartenant, croyons-nous, à la famille des Sakalaves qui étaient véritablement jolies », écrit notamment Pierre De Monforand... Mais rien sur la « porteuse d’eau », âme errante qui traverse les lithographies de Roussin.

Cette femme qui hante trois lithographies d’Antoine Roussin nous évoque une autre plume ; celle de Charles Baudelaire qui séjourna à La Réunion du 19 septembre au 4 novembre 1841 et publia en 1863 un texte en hommage à une affranchie : « La belle Dorothée ». Une récente étude d’un étudiant d’Oxford, Alexander Ockenden, a permis d’identifier « La belle Dorothée ». Selon les recherches d’Ockenden, elle s’appelait Dorothée Dormeuil. Elle pourrait donc bien être l’ancêtre des Dormeuil dont le regretté Arnaud...

Quoi qu’il en soit, en décrivant sa « belle Dorothée », Baudelaire esquisse un portrait dont l’extrait suivant s’adapte parfaitement à notre mystérieuse inconnue de Roussin, notamment dans sa version de 1882 :

« (...) Cependant Dorothée, forte et fière comme le soleil, s’avance dans la rue déserte, seule vivante à cette heure sous l’immense azur, et faisant sur la lumière une tache éclatante et noire.
 
Elle s’avance, balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d’un ton clair et rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue ». (...)

Pour l’artiste Christian Jalma, « Antoine Roussin (...) dessine ce qu’il voit. Ce qu’il voit nous le voyons aussi. Mais le titre du dessin nous dévoile que le dessinateur voit autre chose que « moi – Christian Jalma ». (...) Est-ce le dessinateur qui a donné ce titre « Types malgaches » ou les personnes qui gèrent la domination politicienne sur la vie quotidienne (...) qui perdure encore de nos jours ? (...) Cette femme-madékasse (...) est une âme errante ».

Est-ce une silhouette aperçue un jour, au hasard d’une rue ou d’un sentier, qui a fasciné Antoine Roussin, à tel point qu’elle l’obsède et qu’il finit par l’intégrer dans son travail de lithographe jusqu’à la sublimer dans l’image de 1882 ? Cette hypothèse — avancée par un autre Antoine — permet de glisser un peu de poésie là où vraisemblablement, l’artiste n’a peut-être procédé que par simple « copié-collé ».

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Mais à bien y regarder, en assemblant les images dans l’ordre chronologique, on décrypte un récit en trois temps : la femme remplit sa calebasse d’eau, à la fontaine du jardin de l’État (lithographie de 1879). Elle descend ensuite jusqu’au Barachois avec sa calebasse pleine, traverse une esplanade où des noirs dansent le séga (lithographie de 1881), longe la mer en direction de l’est et arrive enfin en vue de sa petite case devant laquelle l’attend son compagnon joueur de bobre (lithographie de 1882)...

Mais comme il se déroule 4 ans entre la première et la dernière image, on comprendra que cette femme est bien une âme errante de l’histoire réunionnaise : condamnée toute sa vie a exécuter la même corvée : charroyer de l’eau.

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