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« Infortunée créole »

Célimène : « ma peau fut ma douleur »

12 juillet 2016
Jean-Claude Legros
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« Sa peau fut jadis sa douleur, sa peau qui n’a pas connu que fleurs », chante Jim Fortuné au sujet de celle qui se disait « infortunée créole » et rimait à « tort et à travers ». 152 ans après sa mort (13 juillet 1864), Célimène Gaudieux demeure aussi mystérieuse qu’indémodable… L’impertinence de certains de ses textes, volontiers moucateurs, est finalement l’ancêtre de l’esprit rap.

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Dans la traversée du village de la Saline, en venant de Saint-Paul, vous apercevrez sur votre droite une bâtisse à étage, en pierre de taille, pourvue de quatre portes en arceaux avec doubles vantaux en bois. Cette imposante demeure abrite aujourd’hui une boulangerie-pâtisserie.

Si vous êtes à pied, vous aurez le temps de jeter un coup d’œil dans la vitrine : fixée sur l’épaisse paroi, vous distinguerez à travers la vitre une plaque s’adressant « aux passants » et sur laquelle on peut lire :

Aux passants
Ici vécut un phénomène
Ici rima, ici chanta
La brune enfant des calcutas
Guitare en main(s), la Célimène
(18..-1864)
1929 Ecriteau posé 1929

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Une bâtisse à étage, en pierre de taille, pourvue de quatre portes en arceaux avec doubles vantaux en bois... Ici vécut un phénomène.

Le snack-bar voisin est à l’enseigne de « Célimène » et en face, de l’autre côté de la rue, en haut de quelques marches, un panneau dédié à Célimène vous indiquera que vous accédez au square qui porte son nom.

Un peu plus bas, à l’entrée de l’agglomération, vous verrez une sorte de halle dotée d’un immense bandeau : l’administration postale a donné à sa plate-forme de distribution du courrier des hauts de Saint-Paul le nom de « Célimène Gaudieux », tout comme le collège de la Saline.

Née vers...

Vous aurez remarqué que, sur la plaque, l’année de la naissance de Célimène n’est indiquée que par les deux chiffres correspondant au 19ème siècle, suivis de deux points de suspension. Y aurait-il une incertitude sur la date de naissance de la « Muse de la Saline » ?

Le « Mémorial de La Réunion » d’Henri Maurin et Jacques Lentge (tome III, 1980) fait naître Célimène en 1806. Il en est de même dans le « Dictionnaire Illustré de La Réunion » de René Robert et Christian Barat (vol. 2, 1991), dans l’« Anthologie de la poésie française d’outre-mer » de Christian Poslaniec et Bruno Doucey (2011) ainsi que dans l’« Album de La Réunion » d’Antoine Roussin (1880).

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Une plaque s’adressant « aux passants »...

Il est vrai que l’acte de mariage célébré entre Célimène et Pierre Gaudieux, en date du 3 octobre 1839, porte la mention « demoiselle Marie Monique née à Saint-Paul, Ile Bourbon, âgée d’environ trente et un ans ». Mais sur ce plan, aussi bien Tristan Hoareau, dans la revue « Généalogie réunionnaise » de décembre 2011, que Robert Merlo dans cette même revue de mars 2012, sont formels : Célimène est née le 20 avril 1807 dans le « quartier » de Saint-Paul.

Parny, Bertin, Dayot, Lacaussade, Leconte de Lisle... et Célimène !

Le premier témoignage sur Célimène nous vient de Louis Simonin, ingénieur des mines, géologue, voyageur et journaliste. Dans son « Voyage à l’Île de La Réunion », paru en 1861, Simonin s’en voudrait, dans sa nomenclature des poètes de l’île Bourbon (Parny, Bertin, Dayot, Lacaussade et Leconte de Lisle) d’oublier Célimène « la Muse des Trois Bassins, comme on l’a nommée à Saint-Paul ».

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Louis Simonin était sous le charme : « Célimène improvise et chante à la fois ses vers en s’accompagnant à la guitare. Elle est, dit-elle, quelque peu descendante de Parny, mais c’est la satire et non l’élégie qu’elle cultive ».

« Elle déchire à belles dents celui qui s’attaque à elle et sa répartie est prompte en prose comme en vers ».

« Une grande partie des vers de Célimène sont en langue créole ; d’autres poésies, en français, sont d’un genre si léger qu’elles ne sauraient trouver place ici ».

Louis Simonin tirait une fierté particulière des 5 vers que Célimène lui adressa pour le remercier d’un échantillon de lave volcanique dont il lui avait fait cadeau :

Je te remercie mon cher voisin
De la roche que tu m’as envoyée
Je vais bien la conserver
On ne jette pas tous les matins
D’aussi jolies pierres dans mon jardin

Consécration de l’histoire, en février 2000, un cratère du Piton de la Fournaise fut baptisé du nom de « Cratère Célimène ».

Descendante de Parny

Les travaux de Robert Merlo ont mis en lumière l’ascendance de Célimène. Le poète Evariste de Parny eut une liaison avec une jeune fille, Léda, esclave d’ascendance malgache née à Saint-Paul, qui travaillait chez son père, Paul de Forges-Parny. De cette liaison naquit une fille, Valère, qui épousa, à l’âge de 14 ans, Auguste, esclave affranchi. Valère et Auguste eurent trois enfants, dont Marie-Thérèse Candide, mère de Célimène.

Marie-Thérèse Candide était employée chez Louis-Edmond Jean (variantes Jans, Jeance ou Gence) qui en fit sa concubine. De cette relation naquirent deux filles : Marie-Monique, dite « Célimène » et Marie-Céline (ou Marie Céliste).

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Célimène, fille de Marie-Thérèse Candide, petite-fille de Valère, et arrière-petite-fille de Léda, était ainsi l’arrière-petite-fille du poète. En 1811, Louis-Edmond Jean affranchit Marie-Thérèse Candide, sa concubine, âgée de 21 ans, (ainsi que ses deux filles, dont Célimène qui avait 4 ans) qu’il épousera dix-neuf ans plus tard, en 1830.

Versifier en créole comme en français

En 1839, à l’âge de 32 ans, Célimène épousa Pierre Gaudieux, ancien gendarme originaire de la Dordogne, venu à La Réunion avec son régiment, et qui faisait office de maréchal-ferrant au relais de poste de la Saline. Célimène se fit alors aubergiste.

Dotée d’une intelligence très vive, et bien que n’ayant pas été à l’école, Célimène avait fait elle-même son instruction, au contact des « blancs » et en tirant profit des leçons particulières données à leurs enfants. Elle apprit ainsi à lire et à écrire, puis à versifier en créole comme en français. Le poète Jean Albany (cité par Tristan Hoareau) la dépeint en ces termes :

« Elle n’était pas noire, elle avait un visage de mulâtresse, un teint safrané, de grands yeux en amande, une bouche sensuelle, un port de tête royal ».

« Quand la malle, la diligence, transportant les voyageurs de Saint-Paul dans les hauts du pays, s’arrêtait devant sa petite auberge, sa cantine, elle faisait asseoir les gens fatigués par les cahots et la poussière de la route. Elle leur offrait des liqueurs, l’coup de sec, le frangorin, le jus de canne, le lait de noix de coco. À celui qui avait faim, elle servait un carry, un rougail, du vin ».

« Et c’est alors que pinçant sa guitare, elle chantait toutes les chansons qui lui passaient par la tête, en français ou en créole... Elle en inventait même... Elle n’avait jamais appris à jouer de la guitare, ni à composer des airs, mais elle chantait quand même... ».

Il ne nous est pratiquement rien resté des textes ni des musiques de Célimène, à part cette chanson où elle se présente elle-même : « La vieille Célimène » (extrait) :

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Je suis cette vieille Célimène
Très laide et non vilaine
Cette infortunée créole
Qui n’a pu aller à l’école
Légère en conversation
mais très posée en actions
J’ai la tête remplie de vers
Et je les fais à tors et à travers

La guitare de Célimène... rangée dans la réserve

Sa chanson la plus célèbre, dédiée à « Missié L. et blanc malhonnête » figure en bonne place dans l’anthologie de la poésie française d’outre-mer (déjà citée) et a été remise en musique et chantée par le groupe Ziskakan pour la Journée de la femme et du patrimoine du 30 mars 2001 (extrait) :

Missié L. et blanc malhonnête
Na na figure comme bébête
Na na le quer comme galet
Na na la langue comme zandouillette
Na na li dents comme foursettes
Na na tas de contes comme gazette
Toujours il est dans la guinguette
En goguette... et en goguette.

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La guitare attribuée à Célimène se trouve au Musée de Villèle à Saint-Gilles-les-Hauts, rangée dans la réserve.

Heureusement il nous reste le portrait de Célimène. Il nous en reste même deux, celui du dessinateur Charles-Joseph Mettais, réalisé en 1861 (d’après une photographie) et publié dans « Le voyage à l’Île de la Réunion (Île Bourbon) » de Louis Simonin, et l’autre figurant dans l’Album d’André Roussin de 1881.

Les deux portraits son quasiment identiques, ils représentent Célimène jouant de la guitare. Sur le dessin de Mettais, Célimène apparaît plus jeune, sur celui de Roussin les traits sont plus marqués. Il nous reste également la guitare attribuée à Célimène, qui se trouve au Musée de Villèle à Saint-Gilles-les-Hauts (elle n’est pas exposée, elle est rangée dans la réserve).

Jean-Claude Legros
Avec l’aimable autorisation de Patrimoine974

Désormais, évoquer Célimène, « l’infortunée créole », sans parler de Jim Fortuné revient à parler du piment sans citer le gingembre...

« Je suis cette vieille Célimène, Très laide et non vilaine, Cette infortunée créole... ». Les paroles de Célimène Gaudieux ont touché Jim Fortuné au coeur, réveillant en lui une mémoire collective qui sommeillait.

Avec délicatesse et émotion, il adapte le texte de Célimène et crée une chanson aux accents chauds et sensuels, créoles, s’accompagnant d’une guitare dont les sonorités provoquent des frissons. Hommage magistral de Fortuné à l’infortunée... À écouter sans modération ! Et à partager. Merci Jim Fortuné.

7 Lames la Mer

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Le snack-bar voisin à l’enseigne de « Célimène »...

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