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19ème siècle

Bal Ma Nini : le premier « love-dating » réunionnais

13 octobre 2014
7 Lames la Mer
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A mi-chemin entre le bal des débutantes, le love-dating et la maison close, le bal Ma Nini, du nom de l’affranchie qui le mit au goût du jour en 1860, présentait de « jeunes et jolies demoiselles de couleur, élevées et éduquées à cet effet », aux « plus proches et sérieux messieurs de la ville et de ses environs ». Mais au bout, pas de mariage, juste des « collages »... La guerre de 1914 mit fin à cette pratique décrite par certaines bourgeoises comme une « antique coutume issue de l’esclavage »... Dans son livre « Chroniques réunionnaises recueillies au seuil des cases », publié en 1988 aux Éditions L’Harmattan sous le titre « Récits et traditions de La Réunion », Jean Valentin Payet nous livre quelques détails sur le fameux bal Ma Nini...

Le bal Ma Nini... La soirée fut discrète et tous les hommes, ce soir-là, purent choisir une compagne. (Illustration : "Histoire de La Réunion par la Bande Dessinée" - Orphie)

Noémie Ridon était une mulâtresse frisant la quarantaine, le teint café au lait ; assez grande, bien en chair sans être grasse, elle avait fort bon air avec un visage avenant, des lèvres bien ourlées, des yeux verts et une abondante chevelure noire et souple.

Elle était toujours habillée à la dernière mode, de robes aux couleurs neutres qu’elle taillait et cousait elle-même car elle était « modiste » ce qui, à La Réunion, est synonyme de couturière.

Elle habitait une assez jolie maison basse au quartier du Ruisseau des Noirs, derrière le Jardin Colonial à Saint-Denis. Elle avait une clientèle assez importante, car non seulement elle avait bon goût et savait conseiller ses clientes, mais encore, elle était très au courant de tout.

Une grande glace reposant sur une console, qui servait aux essayages... Photo collection : 7 Lames la Mer.

Son salon était meublé de fauteuils Louis-Philippe, d’une grande table où elle taillait ses modèles et d’une grande glace reposant sur une console, qui servait aux essayages.

Dans une petite pièce attenante, deux petites modistes cousaient, l’une à la main, l’autre à la machine à coudre à pédale. Ces cousettes lui servaient aussi de bonnes à tout faire, sachant bien que « Madame » les placerait à la première occasion. Elles avaient été choisies parce que jeunes, jolies et sachant se « tenir bien ».

Cet après-midi-là, Noémie avait invité une demi-douzaine d’amies de son âge et, tout en dégustant une salade de fines tranches de mangues carottes vertes bien vinaigrées et pimentées, avec un soupçon de sucre, elles s’entretenaient du prochain bal des « débutantes », manifestation qui s’espaçait de plus en plus en raison de l’évolution des mœurs.

Elle habitait une assez jolie maison basse au quartier du Ruisseau des Noirs, derrière le Jardin Colonial à Saint-Denis. (Le jardin Colonial à la fin du 19ème siècle...)

Cette coutume remontait aux environs de 1860. Une affranchie nommée « Ma Nini » donna un bal, au mois d’août, au cours duquel elle présenta de jeunes et jolies demoiselles de couleur, élevées et éduquées à cet effet, aux plus proches et sérieux messieurs de la ville et de ses environs.

Les concubinages qui en résultaient tournaient souvent en « collages ». Ces maîtresses et leurs enfants étaient bien vus et bien dotés.

Ainsi donc, la petite assemblée réunie autour de Noémie discutait gravement sur les futurs invités en s’efforçant de parler français, mais de nombreux créolismes y étaient invariablement mêlés.

Ces maîtresses et leurs enfants étaient bien vus et bien dotés... (Lithographie Antoine Roussin)

— C’est M. André de... qui, d’accord avec cinq de ses amis, m’a demandé de fixer ce bal au premier samedi du mois d’août, et s’il reste encore des hésitants il y aura un deuxième bal quinze jours après.
— Nous n’avons pas à nous occuper des hommes, M. André fera le nécessaire. Pour les filles, il s’en remet à nous.
— Quels sont les hommes ?
— Avec M. André, il y aura M. Loutre..., il est marié mais sa femme est tamande (stérile) et il veut des enfants.
— Cela pourrait faire l’affaire de Zélie ! Elle est presque blanche.
— Tu peux dire qu’elle est blanche, et instruite : elle a son certificat d’études et elle est en deuxième année de cour supérieur. Je crois qu’elle consentira.
— Il y aura aussi M. Charly ; celui-là a des enfants mais il aimerait avoir une bonne amie. Il aurait des vues sur Phiphine.
— Ton apprentie ?
— Oui et il faudra que je recherche une remplaçante. J’ai pensé à ta fille cadette, crois-tu qu’elle consentirait ?
— Ah oui ! Elle aime bien la couture.
— Crois-tu qu’on pourrait inviter Jeannette ? On m’a dit qu’elle cause souvent avec un jeune tégor (amoureux) qui lui casse l’embordure [1].
— C’est de son âge. Elle est bien, un peu brune c’est vrai, mais si élégante. Quand elle aura son particulier, elle se tiendra mieux.

Elle est bien, un peu brune c’est vrai, mais si élégante...

Et la discussion se poursuivit encore longtemps. Elles dégustèrent le gâteau de patates douces au beurre puis se quittèrent, enchantées, vers les cinq heures du soir parce que la modiste devait recevoir la femme du maire qui venait essayer une nouvelle robe exécutée à partir d’un modèle parisien relevé dans un magazine.

En attendant, Noémie se disait que toutes les candidates avaient de bons antécédents et qu’elles n’avaient pas dû « sauter le pas ». Parmi les six hommes prévus, deux ou trois sans doute ne parviendraient pas à faire leur choix dès la première sooirée, mais tout se déciderait au bal suivant.

Les messieurs auraient alors le choix parmi huit autres filles. Elle se souvenait, elle, de son bal ou Ma Nini l’avait présentée à Louis. Tout de suite, elle avait consenti. Quel bel homme, dans toute la maturité de ses trente ans, grand, blond et souriant ! Il lui avait donné cette jolie maison et lui avait fait sa fille. En outre, il lui avait acheté une terre de quatre mille gaulettes au Bras-Panon, terre que son frère à elle exploitait en colonage partiaire, et encore une dot de vingt mille francs pour leur fille. Celle-ci n’avait pas voulu de ce bal que l’on nommait bal Ma Nini, elle avait préféré se marier à sa convenance, et Noémie avait consenti à la voir sortir de cette ornière, qu’elle aimait cependant.

Lithographie Antoine Roussin

Le premier bal eut lieu. Les prétendants avaient amené du champagne, des sorbets de la « Vieille Cure ». Il y avait trois musiciens : Noémie avait loué un piano, avec deux mandolinistes. La soirée fut discrète et tous les hommes, ce soir-là, purent choisir une compagne. Cependant, le bruit s’en répandit dans toute la ville et parvint aux six grandes familles concernées qui se doutèrent bien que tel cousin ou tel neveu serait frustré d’une bonne partie des héritages escomptés.

Des épouses légitimes, quelques-unes se réjouirent de faire chambre à part, d’autres haussèrent les épaules : n’était-ce pas une antique coutume issue de l’esclavage !

Cela se passait en 1894. Survint la guerre de 1914 qui balaya bien des vieilles traditions. Il n’y eut plus de bal Ma Nini. Il y eut des bals Doudou, mais ils furent dédaignés des gens bien.

Extrait de « Récits et traditions de La Réunion » de Jean Valentin Payet

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Notes

[1Attitude qui consiste à se tenir à l’angle d’une rue, sur la bordure du trottoir, pour voir et revoir celle qu’on aime, « casser l’embordure ».

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